Les Victoires de la musique et le rap français : entre ignorance et incompréhension

Par Yérim Sar / le 12 janvier 2017
Les Victoires de la musique et le rap français : incompréhension
Faites-vous une raison les copains.

Le rap et les Victoires de la musique, c’est la rencontre forcée de deux mondes qui au pire s’ignorent et au mieux ne se comprennent pas. Il n’y a qu’à voir l’évolution laborieuse de l’appellation de la Victoire récompensant nos amis indésirables

« Album rap ou groove de l’année » : là on sent la découverte, d’où le « ou groove », un terme utilisé depuis toujours par des gens suffisamment optimistes pour parler de rap mais pas assez calés pour dire autre chose que « ça groove pas mal », ou encore « ça manque un peu de groove » mais pas plus.

« Album rap, reggae ou groove de l’année » Apparemment Régis s’est rendu compte qu’un malheur n’arrivant jamais seul, le reggae est aussi de la partie.

« Album rap, hip-hop de l’année » Première arrivée des mots « hip-hop » dans l’équation en 2002, ce qui signifie que quelqu’un a appris à se servir d’Internet entre temps, mais n’a pas pris la peine de lire la définition du terme. Cela aura au moins permis au « reggae, ragga » d’avoir sa propre catégorie cette année-là. Par contre ce sera la seule année, faut pas abuser non plus.

« Album rap, hip-hop, R’n’B de l’année » Incroyable avancée en 2005 : ces filles qui chantent sur des mélodies rythmées, on peut les mettre dans le même sac. Cette addition se fera au détriment du reggae parce qu’on ne peut pas penser à tout non plus.

« Album rap, ragga, hip-hop, R’n’B de l’année » A la suite de ce que l’on imagine être un travail de recherche acharné, la cérémonie a réussi à tout intégrer sans aucun oubli, quitte à ce que les musiques rangées dedans n’aient plus aucun rapport entre elles. Mais dans ce cas, cela signifie-t-il que le nombre de concurrents et/ou de gagnants est plus élevé que dans les autres catégories ? On vous renvoie à la première phrase de cet article.

« Album de musiques urbaines » Pourquoi se faire chier.

 

Signalons également l’exception de 2011 : une sorte de tentative de scinder la cérémonie en deux avec d’un côté les artistes confirmés et de l’autre… les autres, avec forcément plus de rappeurs, chanteurs RnB et slameurs qu’à l’accoutumée. Le souci c’est qu’ils étaient (avec les rockeurs, les petits nouveaux et l’électro) de fait, mis de côté encore plus que d’habitude, puisqu’il s’agissait d’une cérémonie dans un lieu différent (à Lille tandis que la classique se tenait à Paris un mois plus tard), sans aucun rapport ni contact avec la vraie version. Ce qui revient à débarquer dans un restaurant classe, se voir refuser l’entrée et faire face à un serveur sympa qui vous tape dans le dos en vous indiquant le kebab du coin. L’humiliation s’étendait cette fois au-delà du cercle des rappeurs et cette riche idée a donc été abandonnée dès l’année suivante.

 

En terme de nominations et de vainqueurs, on peut essayer de distinguer une évolution mais c’est peine perdue. Entre le melting-pot total qui met des rappeurs en concurrence avec des chanteuses/chanteurs et du reggae, on obtient fatalement un grand n’importe quoi généralisé année après année. Parfois, des rappeurs méritants l’emportent, mais soyons honnêtes cela tient du hasard le plus total. Certains semblent être choisis pour leur discours comme Disiz, d’autres pour leurs ventes phénoménales comme Diam’s, d’autres pour leur bonne presse, d’autres bénéficient simplement d’une absence totale de concurrence dans la sélection, bref, mettez les noms des nommés dans un saladier, jetez tout en l’air et choisissez-en un sans regarder, ce sera du pareil au même. En même temps, les amateurs d’autres genres musicaux ont tendance à se plaindre de la même chose, on peut donc accorder malgré tout un bon point pour la cohérence qui se dégage de tout ça.

 

Si l’on pouvait croire à un faux pas de novice avec la récompense attribuée à Manau en 1999, la nomination de l’album de Fatal Bazooka en 2008 ne permet aucun doute sur le niveau d’intérêt du jury pour cette musique. La seule catégorie qui peut rattraper le coup est finalement toute autre : celle de la révélation de l’année, qui s’appuie sur un vote du public. Elle a depuis longtemps été plus ouverte au rap que les autres, mais c’est un peu obligatoire : on parle de « révélation » donc exclure une musique jeune qui voit chaque année l’arrivée de nouveaux artistes est par définition un non-sens.

 

Autre possibilité pour éviter des récompenses au rabais et une perte de temps pour tout le monde : ne plus faire de différence. Concrètement, la création de la récompense de musique urbaine découle d’une demande mais ressemble juste à la création d’un quota dont tout le monde se fout. Sauf que forcément, mettre en concurrence des rappeurs avec des grands messieurs du rock ou de la variété semble impossible aujourd’hui. C’est pourtant ce qui s’est passé en 1992, quand MC Solaar l’a emporté face à la Mano Negra et Fredericks Goldman Jones (groupe qui incluait Jean-Jacques Goldman). Alors ok, voir Solaar gagner la Victoire du meilleur groupe sonne déjà complètement idiot, mais c’était un bon début. Qui n’aura jamais de suite.

 

Le lot de consolation : les lives

Ce n’est pas non plus tous les jours que des rappeurs français peuvent se produire sur scène à une heure de grande écoute. Du coup, si la cérémonie cumule beaucoup de défauts, dans les jours qui suivent on a droit à des vidéos de lives sympas, de 1995 à Sexion d’Assaut en passant par Nekfeu et Black M. Ah oui, c’est aussi une donnée essentielle : quand les Victoires de la musique trouvent des nouveaux rappeurs, ils les utilisent sur plusieurs années consécutives, c’est plus pratique.

 

Gros coup de force pour IAM qui débarque dans une mise en scène digne des conférences de presse des indépendantistes corses en choisissant leur morceau le plus énervé de l'époque. Tous cagoulés bien avant Teuchiland, Siboy ou encore Kalash Criminel, l'effet est réussi, Freeman arrive à lâcher un "on représente pas la France on représente Marseille", AKH fait une mise au point avant de partir et un certain Walid est venu couvrir les épaules de Michel Drucker avec une écharpe aux couleurs de l'OM, parce qu'on ne change pas les bonnes habitudes.

 

Les puristes reverront ces images avec plaisir puisque le Saïan Supa Crew a livré une performance qu'on qualifierait aujourd'hui d'old school : sac à dos, bonnets et jogging relevé (mais sur une jambe seulement), beatbox et flow technique. Les plus rancuniers se souviendront également des super vannes de Nagui qui leur a demandé de ne pas voler les micros en partant.

 

Sefyu, lui, a opté pour un show énergique dans la plus pure lignée de ce qu’il faisait lors de ses propres concerts. Des danseurs qui viennent sur scène mais aussi depuis la salle, casquette baissée jusqu’au menton, et pas question de choisir : c’est le violent Molotov 4 auquel tout le monde a eu droit. Et devinez qui c'est aux platines ? Oui, c'est notre DJ First Mike national qui s'amuse à malmener la caméra de France Télévision.

On aurait bien inclus également le live entier du 113 mais il semble introuvable en bonne qualité (ceci est un SOS) et également de Sapés comme jamais à la gloire de la sapologie mais l'absence de couplet de Niska a manqué cruellement ce soir là, donc non.

 

L'édition 2017

Ni mieux ni pire que les précédentes, on retrouve Nekfeu qui honore la fameuse règle de la répétition évoquée plus haut, MHD qui aura enfin l’occasion d’apprendre à des gens en costard à « faire le mouv » même si son entreprise a peu de chance de réussir devant un public généralement frigorifique.

Le côté cocasse : PNL qui a préféré concourir dans la catégorie "album de chansons" et qui s’est donc naturellement fait recaler au profit de Julien Doré et Benjamin Biolay. Par contre ça veut dire qu’on leur a aussi préféré Christophe Maé, et ça c’est moche pour le duo des Tarterêts mais aussi pour le rap français, la musique en général et l’Histoire de notre planète dans sa globalité.

Ce qu’on peut attendre des passages de « musiques urbaines » : un live de Georgio avec un côté acoustique, des gens qui diront que c’est un poète urbain en sortant une comparaison au mieux stupide et au pire insultante, un live d’un morceau que personne ne connaît de Kool Shen en solo, des gens qui diront que c’est un vétéran alors qu’ils le vomissaient à l’époque de NTM, bref rien que de très ordinaire.

Non, cette année, la seule chose qui pourrait sauver la cérémonie d'un énième naufrage soporifique programmé, c'est cet homme providentiel.

 

Deux options s'offrent à lui. La première c'est de refaire ce qu'il a fait lors de la Fête de la Chanson Française, à savoir une sorte de playback, énergique certes mais très spécial à regarder : le bonhomme plein de bonne volonté met un point d’honneur à « interpréter » le refrain qui n’est pourtant pas du tout sa voix, même sur disque. Une pensée émue également à l'orchestre derrière qui semblait en pleine déprime tant l'instru est à des années lumière de leur domaine de compétences. Cette première possibilité serait donc drôle, puisque peu de gens dans la salle comprendraient ce qui est en train de se passer exactement, mais assez vaine.

 

La seconde, et c’est clairement pour voir ça que l’on croise les doigts en ce moment même, c’est de complètement oublier le côté classique et d’incruster l’univers de Jul en live de manière totalement décomplexée. Sachant que de toute façon les rappeurs ne seront jamais pris au sérieux, autant y aller à fond. Imaginez la scène : un présentateur annonce la venue du rappeur marseillais, la salle s’éteint, des bruitages bizarres se font entendre, une soucoupe descend du plafond jusqu’au plateau, Jul en sort avec un micro, les premières mesures d’On m’appelle l’ovni retentissent, des extraterrestres le rejoignent* devant la foule médusée, la lumière augmente et révèle un décor qui reproduit à la perfection la chambre de Jul avec des posters de la FF, des affiches de Gomorra, des disques de platine et des maillots de l’OM ici et là, puis on bascule sans prévenir sur le morceau En Y, une armée de quads et de bécanes en tout genre envahit la scène mais aussi la salle en slalomant dans les rangées, sans oublier un des backeurs qui enlève sa cagoule et se révèle être Rémy Cabella depuis le début... Pour finir, le rappeur saute de scène et atterrit à côté de la Ministre de la Culture Audrey Azoulay qui fait le signe Jul avant de disparaître avec l’artiste sur une moto volante tandis que les animateurs Bruno Guillon et Thomas Thouroude tombent la chemise pour dévoiler respectivement un t-shirt « Sors le cross volé » et « D’Or et de Platine » devant un public pas déçu du voyage.

 

*là vous allez me dire : on n’a pas de preuves concrètes que les extraterrestres existent. C’est sans doute vrai mais 1) s’ils existent, ils écoutent forcément du Jul donc ils viendront 2) ça peut être des hologrammes en 3D, si ça a marché pour Tupac, il n’y a pas de raison que ça foire ici 3) dans le pire des cas ça peut être des nains avec des masques qui reproduisent le design du clip On m’appelle l’ovni 4) arrêtez d’être rationnels deux minutes, c’est exaspérant.

 



Crédit photo : Alain BENAINOUS / Getty Images

 

 

Par Yérim Sar / le 12 janvier 2017

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