Les trois 2Pac

Par Paoline RDlny / le 10 septembre 2016
Les trois 2Pac
Artiste à fleur de peau, militant ou gangster, 2Pac a laissé à chacun un souvenir particulier, preuve de la dimension et de la complexité d'un homme qui a marqué son époque au-delà de sa musique.

Tout le monde connait 2Pac : son bandana et son corps tatoué, California Love et sa guerre avec son ennemi intime The Notorious B.I.G qui les a menés tous deux à leur perte Véritable figure emblématique et incontournable du hip hop américain des années 90, 2Pac demeure au centre de toutes les controverses possibles et imaginables, même après sa mort, il y a 20 ans le 13 septembre 1996. Comment un Noir de 25 ans est parvenu à être à la fois un porte-parole symbolique de la lutte contre l'injustice dans les ghettos américains et un pilier du hip-hop planétaire poussé par sa vengeance personnelle ? À l'occasion de l'anniversaire de sa disparition, Mouv' revient sur cette icône mythique qui a gardé sa part de mystère.

 

Tupac, rebelle dans une société injuste

Malgré sa place dans les hautes sphères du rap game, 2Pac vient d'un milieu bancal et déchiré : né en 1971 à New York, il a passé son enfance dans un climat social assez brûlant. En pleine ségrégation raciale, les Afro-américains se battent pour leurs droits. Le jeune Tupac Shakur a vécu dans un environnement familial très militant : ses parents, Billy Garland et Afeni Shakur, font partie du mouvement activiste Black Panther Party, qui découle directement des idées de Malcolm X. Avec de tels géniteurs, son prénom ne pouvait pas être un hasard : Tupac Amaru était un militant de la lutte péruvienne à la fin du 18ème siècle. Ce n'est donc pas une surprise de retrouver ces idéologies des années plus tard dans ses textes : l'oeuvre de 2Pac transpire la rage et la colère contre une société qui met de côté les minorités ethniques et sociales, le tout sublimé par une plume, un flow et un charisme digne des plus grands orateurs.

Intelligent et créatif, le jeune Tupac intègre une école de théâtre pendant qu'à la maison, une autre pièce se joue : son père se fait incarcérer tandis que sa mère, acquittée après avoir été accusée d’association de malfaiteurs en préparation d'actes terroristes dans le procès des Panthers 21, tombe dans la drogue dure. Le combat de ses parents hantera le parcours de Tupac, de son enfance jusqu'à sa mort. Certains iront même jusqu'à affirmer que ce serait la seule raison de son assassinat, mettant en cause une police bien trop présente dans les affaires du rappeur.

2Pacalypse Now, son premier album publié en 1991 révèle un 2Pac brut et libre, s'attaquant à toutes les élément de ségrégation sociale que la population noire américaines subit quotidiennement. Avec des titres comme Part Time Mutha ou Brenda's Got a Baby, il reprend le flambeau des artistes conscients, que les quartiers noirs américains on pu entendre avant lui.

2Pac poursuit sur la même ligne en 1993 avec son deuxième opus Strictly 4 my N.I.G.G.A.Z., peut-être encore plus agressif que le précédent. L’artiste déverse ses maux uniquement sur albums : "J'ai commencé à avoir un casier judiciaire le jour où j'ai commencé à vendre des disques" déclarera-t-il quelques années plus tard, lors d'un procès. L'intello armé, comme on le surnomme, est à un tournant de sa vie.

 

Tupac, acteur dans le film de sa vie

La vie de Tupac Shakur aurait pu être récompensée aux Oscars : une enfance et une adolescence dans un climat idéaliste entretenu par des géniteurs (parfois happés par la drogue et la prison) qui ne craignaient pas le combat, suivies d’une ascension artistique effrénée -entre cinéma et albums. On est déjà bien loin d’une vie banale. Si seulement les rebondissements de la vie de 2Pac s'arrêtaient là... Sa meilleure amie, rencontrée dans les couloirs de son école, n'est qu'autre que Jada Pinkett (qui deviendra la femme de Will Smith…) Même les procès et aller-retour de Tupac en prison ressemblent à des scénarios de thriller : les plus marquants restent le procès d'Atlanta en 1993 et son jugement dans une affaire de viol un an plus tard qui lui coûtera 4 ans de prison. Ces deux affaires vont marquer un réel tournant dans la vie de 2Pac : son acquittement en 1993, alors qu'il avait tiré sur deux policiers, va rendre folles toutes les polices des environs. Une vraie haine envers le rappeur va se naître : son nom de famille, son affiliation indirecte aux Black Panthers et son impact révolutionnaire sur les ghettos font de lui une cible pour de nombreux policiers.

Se mêle alors au scénario sa guerre d'ego avec The Notorious B.I.G. Il faut rappeler que 2Pac et Biggie étaient amis : le mythe veut qu'on ne se souvienne que d'une guerre entre deux gros bonnets du rap game de l'époque, mais c'est même plus vicieux que ça. Tupac et Biggie s'appréciaient et se respectaient : Tupac était même le grand frère musical de Biggie Smalls à ses débuts. Mais pendant que l'un enchaînait les procès, l'autre ne cessait de progresser au point de s’approcher dangereusement de la place de l'autre. On peut dire que c'est à ce moment là que Tupac Shakur déraille, s’engouffre dans la paranoïa et la bipolarité. La fusillade de 1994 en est la preuve : Tupac se fait braquer et tirer dessus à 5 reprises en bas des Quad Recording Studios à New York dans lesquels enregistraient Puff Daddy et Biggie. Tupac crie au guet-apens. Pendant son passage en prison, il ressasse san fin cette histoire et c'est dégoulinant de rage et de rancoeur qu'il remet un pied dehors grâce au producteur Suge Knight qui paye sa caution de 1,4 millions de dollars. Geste calculé : Suge Knight fait signer 2Pac sur son label Death Row, aux côtés de Snoop Dogg et (brièvement) de Dr. Dre. La guerre 2Pac - Biggie peut commencer...

 

 

Tupac, icône malgré lui

Le personnage de 2Pac, à différents moments de sa vie, parle à un public bien ciblé. C'est d'ailleurs pour cela que son ombre plane encore sur le hip-hop international. Ses débuts, où il flirte avec la politique, transmettent aux jeunes des ghettos un message militant et contestataire. Cette image bien spécifique de Tupac perdure en 2016 auprès de certains y compris en France : "Pour les artifices, tous les sacrifices parfois que j'peux oublier : Malcolm assassiné, Luther assassiné, Sankara assassiné, Tupac assassiné, Nelson incarcéré, Mumia incarcéré : et ouais, quand j'écris c'couplet, mon épiderme s'mange des procès ! " cite Tiers Monde sur Mufasa. Certains n'hésitent pas non plus à reprendre ses gimmicks ou ses mélodies comme Rohff qui chantonne ''Express Di avec Monsieur Rohff Housni, que vous soyez là ou pas là, c'est le ha la la la la'' sur Le son de la Hagra transformant les premiers mots du titre Hail Mary.

D'autres préfèrent sa seconde facette, celle du gangster fusillé en pleine rue : ''Sheguey, faut respecter la loi surtout la loi d'la rue sinon tu vas t'faire buter dans un trottoir sur ma rue ou dans une Subaru, à la Tupac Amaru'' d'après Gradur sur son titre Jamais. Bon, Tupac n'a pas été assassiné dans une Subaru mais l'esprit est là.

Son assassinat le 13 Septembre 1996 et celui de The Notorious B.I.G. un an plus tard dans les mêmes conditions n’amènent pas seulement une dimension dramatique à la situation : c'est aussi une vraie guerre musicale et surtout médiatique qui s’est jouée sur le territoire américain. Le pays était alors divisé en deux : l'ouest et l'est. Chaque individu, à cette époque avait son favori et pouvait se battre pour le défendre.

Le 8 septembre 1996, Tupac venait d'assister à un match de boxe avec, en tête d'affiche, son ami Mike Tyson. En sortant, Tupac et Suge Knight sont tombés sur un membre d'un gang rival : une bagarre a éclaté. Quelque heures plus tard, on tirait sur la BMW de Suge Knight et Tupac périssait 5 jours plus tard de ses blessures. Personne ne sait encore aujourd'hui qui a tiré sur la voiture, ni sur celle de Biggie, un an plus tard. Un gang rival, appuyé par Suge Knight en personne car il savait que Tupac voulait quitter l'écurie Death Row, comme Dre et Snoop avant lui ? The Notorious BIG et son acolyte Puff Daddy pour enterrer une bonne fois pour toutes une menace persistante ? La police et même le FBI à cause de l’influence culturelle sociale et politique de 2Pac ? Le mystère plane toujours, le fantasme aussi...

 

Cela fait 20 ans que Tupac Shakur a disparu. A son actif, environ 50 millions d'albums vendus grâce à six albums de son vivant et huit depuis sa mort : 2Pac est toujours présent et ce n'est pas une phrase à prendre à la légère. A l’été 2016, une photo relançait le débat sur la toile, faisant resurgir toutes les théories sur la mort du rappeur. Parmi elles : les cendres de Tupac auraient été fumées lors de son incinération… De son côté, Suge Knight entretient le doute : "Peut-être que la question est de savoir si Pac n'est pas vraiment mort : Pac est peut-être quelque part ailleurs. Personne n'a vu la dépouille mortelle de Tupac : la personne qui aurait incinéré Tupac a reçu environ 3 millions de dollars que je lui ai remis personnellement en espèces. La seule chose que je sais, c'est que je n'ai plus jamais entendu parler de ce gars et je ne l'ai plus jamais revu..." Pas sûr que le film policier Labyrinth (sur les meurtres de 2Pac et Biggie avec Johnny Depp dans le rôle de l'enquêteur), nous éclaire beaucoup ou nous aidera a démêler le vrai du faux plus mais il continuera d’entretenir un mythe impérissable.


 

Crédit Photo : Kimberly Butler / Getty Images

+ de 2Pac sur Mouv'

 

Par Paoline RDlny / le 10 septembre 2016

Commentaires