Les textes les plus perchés du rap français

Par Yérim Sar / le 11 mai 2017
Les histoires les plus perchées des textes rap français
Les rappeurs français/francophones ont une imagination débordante quand il s'agit de s'improviser conteurs d'histoires. Coup de projecteur sur les plus surprenants d’entre eux.

Les premiers chiffres de ventes de l’album de Damso, Ipséité, sont tombés, et c’est un franc succès pour le Bruxellois. Sachant que presque deux semaines se sont écoulées depuis la sortie, on peut partir du principe que dévoiler le dernier titre du projet, Une âme pour deux, n’est pas un spoiler, et c’est ce qui va nous servir d’entrée dans le vaste sujet des histoires imaginaires les plus tarés du rap francophones.

Lorsque l'on pense à des rappeurs qui font dans le storytelling, le premier réflexe qui nous vient est de penser à des histoires de gangsters, de jeunes à la dérive ou de galères et les premières références auxquelles on pense sont effectivement des exemples probants : Pucc Fiction, Reservoir Drogues, Petit frère. Il y a aussi les storytellings de Medine (la série Enfant du destin notamment) qui eux relèvent plutôt d’un côté « historique » voire d’un devoir de mémoire, racontant la vie du Commandant Massoud, de Malcolm X, etc, au moins aussi bien qu’une page wikipedia.

Et puis il y a les cinglés. Ceux qui imaginent des scénarios complètement barjos, ou qui racontent une histoire normale d’une façon on ne peut plus étrange.


Damso -Une âme pour deux

Dans ce fameux morceau qui a surpris voire choqué pas mal d’auditeurs à la découverte de l’album, Damso élabore une petite aventure autour du concept du « walk out », quand l’âme de quelqu’un quitte son corps et que quelqu’un tente d’en prendre le contrôle. Au final, la tactique échouera sur Damso car pour que cela réussisse, il faut reproduire ce qui caractérise le plus la personne visé ; dans le cas du rappeur, c’est son flow, qui est inimitable (egotrip quand tu nous tiens) ; il se réveille donc à l’hôpital face à un docteur qui le rassure et tout est bien qui finit bien. C’est déjà bien barré, mais dans la partie storytelling à la première personne, le « héros » raide bourré viole une prostituée qui s’avère être sa mère. Voilà voilà. Explication de Damso :

C’est quelqu’un qui ne va pas bien dans sa vie […] pour moi ce morceau c’est vraiment comme un film, il est possible que je fasse une suite un jour si ça me prend, c’est pour le côté cinématographique que j’ai attendu si longtemps de le sortir, il date de 2013 mais je voulais le bon mix, pour la voix, les bruits d’ambiance de l’hôpital et tout.


 

Rohff - La légende du petit dragon

 

Changement de registre total avec cette Interlude Chinoise présente sur l'album de Rohff, La Vie avant la mort. Le rappeur de Vitry prend un accent asiatique caricatural et se lance dans la description des aventures d'un guerrier (lui-même), sous forme d'egotrip ironique biberonné aux films d'arts martiaux, avec une intervention de Mokobe en plein milieu qui est plus consterné que jamais par ce qu'il entend. Mention spéciale à la rime Sangoku/son gros cul, qui suffirait à justifier à elle seule l'intérêt du morceau.

 

Vald - Strip

 

Vald a régulièrement placé un morceau de storytelling assez personnel sur ses différents projets. Strip est le dernier en date, mais sur NQNT on avait déjà droit à Elle me regarde (métaphore sur son enfance mais particulièrement sombre et violent sur la fin) et dans une moindre mesure, même Bonjour sur NQNT 2 était complètement barré. Ici, c'est plus direct : on a droit à une soirée dans un strip-club qui tourne mal puisque le rappeur tue la strip-teaseuse dès qu'elle lui révèle le prix de la danse.

 

Casey - Une lame dans ma veste

 

En réalité il y aurait plusieurs passages de plusieurs couplets dans plusieurs morceaux de Casey à isoler pour illustrer son côté le plus débridé. Très régulièrement, quand elle part en egotrip avec son crew Anfalsh, elle fait la part belle à des descriptions de meurtres et de tortures diverses et variées, visant tour à tour les autres rappeurs, les nantis, etc. Dans ce morceau en particulier, chaque couplet a une cible différente : un programmateur de radio, un journaliste et enfin un rappeur, comme ça tout le monde est content. Parole à l’intéressée :

Les morceaux où on parle d’étriper des gens, de leur rouler dessus avec un 3,5 tonnes, où on décrit des trucs comme ça, moi je trouve ça très léger, c’est marrant, après c’est pas une forme d’humour que tout le monde goûte, mais moi ça m’amuse beaucoup.


 

Ol Kainry - Une soirée sans fin

 

Le principe est directement inspiré du film Un jour sans fin où le héros joué par Bill Murray revivait en boucle la même journée, jusqu’à ce qu’il apprenne à devenir meilleur (si vous ne voyez pas du tout de quoi il s’agit, arrêtez la lecture de cet article, allez regarder ce film et revenez après). Ol Kainry, lui, se met en scène dans une petite aventure assez décomplexée. Le rappeur d’Evry rejoint un copain pour une soirée, mais oublie ses papiers chez lui, il revient donc à son domicile et trouve sa femme avec un autre. Il les tue et… la soirée recommence du tout début, sans que le MC ait oublié ce qu’il a déjà vécu ; la soirée rebootera trois fois, jusqu’à ce Freddy trouve une solution qu’on vous laisse découvrir.

 

Freko et Cyanure - L’Affaire Hot-Dog

 

Ce court morceau assez humoristique sert d’outro à l’album d’ATK, le classique Heptagone. Il est signé Légadulabo, c’est-à-dire le duo le plus fou du collectif de l’époque à savoir Cyanure et Freko. Ici, ils se tapent un délire total sur un sample du générique de la série Arabesque (série policière sur une mamie qui mène des enquêtes, si vous ne voyez pas du tout de quoi il s’agit, c’est pas grave). En l’occurrence, les deux rappeurs incarnent des détectives dans une ambiance de dessin animé où ils doivent élucider le mystère qui entoure plusieurs «disparitions » de chiens. Et c’est surtout l’occasion de faire un maximum de jeux de mots assez honteux sur le champ lexical des animaux en général et des chiens en particulier.

 

S-Pi - Abdoulaye Le Pen

 

En théorie, ce morceau du rappeur S.Pi est sa façon à lui de dénoncer les idées du Front National, mais en pratique, dès que l’on essaie d’imaginer ce à quoi pourrait bien ressembler l’histoire qu’il nous raconte si elle était illustrée, ça devient la plus dégueulasse de toute la liste, et fait passer celle de Damso pour un Walt Disney. En effet le rappeur nous dépeint une idylle avec une version parallèle de Marine Le Pen, rencontrée par hasard avant qu’elle soit connue, et là c’est l’engrenage cauchemardesque : drague, coup de foudre, sexe, grossesse non désirée (d’où le titre Abdoulaye Le Pen), séparation, et un indispensable happy end en forme d'avortement.

 

Nakk - Un morceau

 

Alors là c’est un peu spécial, puisque Nakk nous raconte la création et la vie d’un morceau de rap... du point de vue du morceau lui-même. Ça paraît très étrange dit comme ça mais ça donne un storytelling particulièrement plaisant qui dépeint toutes les étapes de création d’un son, depuis l’inspiration à l’écriture et l’enregistrement en passant par l’exploitation industrielle, radiophonique, dans les bacs, etc, sans jamais être chiant. Bref, « je suis qu’un morceau, quand tu m’oublieras, tu me tiras ».

 

Oxmo Puccino - Black Desperado

 

Parce que les storytellings d’Oxmo sont loin de se limiter à Pucc Fiction ou Alias Jon Smoke, il fallait bien en placer une pour la récréation assumée que constitue ce Black Desperado où le rappeur se met dans la peau d’un justicier engagé pour sauver rien de moins que le rap français, utilisant symboliquement son talent comme arme. Tout comme le clip qui l’illustre, le morceau part en vrilles dans les grandes largeurs pour notre plus grand plaisir, passant du western au kung-fu sans prévenir.

 

Bonus : Sofiane - Marion Maréchal

 

Il y a dans le rap une longue tradition de déclarations d’amour sous forme de petites histoires narrées par un MC, qui se met à littéralement conter fleurette à une dulcinée réelle ou imaginaire, décrivant des décors enchanteurs et une vie idéale. C’est d’une banalité affligeante et cela donne la plupart du temps des morceaux exécrables. L’astuce de Sofiane, c’est d’avoir totalement retourné le principe en l’appliquant à Marion Maréchal Le Pen, figure de l’extrême droite française. Du coup, la vie qu’il décrit est aux antipodes de ce que l’on imagine être l’idéal de cette demoiselle : des mecs du 93 qui s’invitent dans la demeure familiale à Saint-Cloud pour boire et fumer tout en dealant à la première occasion, un niveau de vie revu à la baisse (« je vais te saper comme une Rom, je vais te faire visiter Bondy ») et un quotidien sur la brèche, entre crainte de la police et n’importe quoi généralisé. Le tout rappé et chanté comme une authentique ballade de lover.

Ceux qui suivent l’actualité auront d’ailleurs noté que Marion n’a pas été insensible à cette déclaration et a quitté la vie politique le jour même où le rappeur a dévoilé le morceau, c’est peut-être un détail pour vous mais pour Sofiane ça veut dire beaucoup.

 


Photo : Damso - A. Nwaar Is The New Black

 

 

Par Yérim Sar / le 11 mai 2017

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