Les réalisateurs du rap français : entre ombre et lumière

Par Genono / le 18 avril 2016
Les réalisateurs du rap français : entre ombre et lumière
Francis Cutter, Syrine Boulanouar, Kamerameha, Kevin El-Amrani, Chris Macari... leurs oeuvres ont été vues des dizaines de millions de fois mais vous ne les connaissez pas, ou pas vraiment. Panorama subjectif de ceux qui font, dans la discrétion, les succès un rap français qui s'écoute désormais avec les yeux.

Quand on pense "réalisateur de clip de rap français", le nom qui sort irrémédiablement en premier est celui de Chris Macari. Clippeur attitré du monstre médiatique Booba, name-droppé dans la moitié de ses morceaux, le cristolien n'est pourtant que l'arbre qui cache l'immense forêt des réalisateurs de clips. Hormis les sus-cités, les noms de Tcho Antidote, Kevin El-Amrani, Montmartro ou Glen Smith vous disent forcément quelque chose. Sans eux, vos rappeurs préférés ne seraient que des voix sans visages.

A l'instar des beatmakers, les réalisateurs de clips sont les hommes et les femmes de l'ombre du rap français. A l'heure où il est devenu impossible de sortir un disque sans mettre plusieurs titres en images, on continue pourtant de négliger leur travail essentiel. Sur ce plan, le parallèle avec les beatmakers est malheureusement flagrant : pas ou peu rémunérés, pas toujours crédités, et surtout, oubliés par tout le monde quand il s'agit de saluer leur rôle essentiel dans la réussite des artistes avec qui ils travaillent. Vous avez compris l'idée, un rappeur sans bon réalisateur est comme un rappeur sans bon producteur : un simple mec qui écrit des rimes bourrées de fautes d'orthographe sur un cahier (ou pire : sur un smartphone).

Sans le PTPFG Gang, les clips -pour la plupart acclamés pour leur originalité- de Vald ou de la MZ n'auraient jamais eu le même retentissement. Sans Francis Cutter, l'incroyable "Mon Pote" de Flynt et Orelsan serait resté un bon titre sur un bon album, avec une portée limitée et dix fois moins de médias pour le relayer. Sans le style très singulier de Kamerameha ou de Mess, PNL n'aurait (peut-être) pas franchi l'Atlantique, et ne ferait pas parler jusqu'en Amérique Latine. Bon, la liste est très longue, on ne va pas reprendre le même schéma pour tous les rappeurs de l’Hexagone ... allez, un dernier pour la route : sans Syrine Boulanouar, 1995 n'aurait pas pu imposer son identité visuelle.

 

 

Peu de moyens, mais beaucoup d’idées

L'identité visuelle, c'est justement ce qui définit chacun des réalisateurs les plus en vue du game. Le rap français présentant en effet la caractéristique a priori fâcheuse de ne pas brasser le moindre oseille, nos clippeurs  se retrouvent régulièrement à devoir pousser la créativité à son extrémum. En somme : faire beaucoup avec peu. Un fonctionnement imposé, avec un modèle qui correspond peu ou prou à celui du rap-game : plus le budget est gros, moins les idées sont originales. L'exception qui confirme la règle serait alors Orelsan, qui a vu dans l'augmentation progressive de l'enveloppe qui lui était accordée, la possibilité de mettre en scène ses rêves les plus fous. Dirigées pour la plupart par David Tomaszewski, ses vidéos -que ce soit en solo ou en duo avec Gringe- le voient ainsi dans le costume numérique de personnages de Saint Seyia, de Dragon Ball, en robot, en Transformers ou en torche humaine.

L'exemple de PNL pourrait également faire figure de semi-exception. Habitué à travailler avec les mêmes réalisateurs (Kaméraméha, Mess), le groupe essonnien s'est forgé d'une clipographie qui illustre incroyablement bien le concept "faire beaucoup avec peu" : même ligne conductrice depuis les premières vidéos -avec ces fameux ralentis-, capacité à se démarquer de la concurrence, et compétence à sublimer la musique par l'image. Pourtant, contrairement à la grande majorité du game, les réalisateurs des clips de PNL ont su augmenter le niveau progressivement, au fur et à mesure de l'explosion du groupe. Aujourd'hui, alors que chaque nouveau titre du groupe est vécu comme un évènement, l'aspect visuel fait partie intégrante de son succès, et chaque titre est salué avec force et conviction. Les deux frangins ont d'ailleurs imposé un style et des codes nouveaux (les ralentis, les bras ouverts, les plans filmés au drone, les clips tournés à l'étranger ...), qui tendent à s'imposer auprès de toute une frange de rappeurs. Dans le même univers, Montmartro est le clippeur attitré du groupe DTF, et sait jouer de ces codes tout en s'aventurant sur des concepts tout à fait différent. Prenez l'exemple du cosmonaute qui fume un joint dans le clip Cosmonaute : ok c'est con, mais qui n'a jamais rêvé de s’enfumer déguisé en Tom Hanks dans Apollo 13 ?

 

Rien à envier au cinéma français

Si la majorité des clippeurs cités ne font quasiment que dans le rap français, il arrive parfois que certains rappeurs aient la bonne idée de faire appel à des réalisateurs extérieurs à ce monde. On se souvient par exemple de Kery James et Mathieu Kassovitz, mais également de Flynt et Francis Cutter (accompagnés d'Orelsan -encore lui !-), réunis le temps du clip Mon Pote autour d'un concept absolument fabuleux. Francis n'a pas le nom le plus côté du game, malgré une Victoire de la Musique du meilleur clip remportée en 2013. Sa prestation sur Mon Pote est absolument remarquable d'originalité et de maitrise : les deux rappeurs y intègrent les scènes d'une quinzaine de films cultes. Sur le principe, il ne s'agit que d'un tournage sur fond vert et d'une bonne dose de post-production ... mais le simple fait d'imaginer une telle mise en scène -et d'oser la mettre en pratique- fait entrer Francis Cutter dans le cercle très fermé des réalisateurs qui apportent une énorme plus-value à la musique mise en images. Note si vous voulez tenter une expérience de ce type : si une paire de seins traine dans une scène, floutez les tétons. Les conditions d'utilisation prudes de Youtube ont imposé un "avertissement relatif au contenu" à la chaine de Flynt.

Dans un genre très différent, le PTPFG Gang est l'un des rares collectifs français à savoir sublimer la musique par l'image. Ce petit groupe de réalisateurs issu de Seine-Saint-Denis (bon, ok, Neuilly) et guidé par le presque-célèbre Julius (le mec aux cheveux bleus dans les clips d'Alkpote). Fils de François Gondry -membre éminent de Ludwig von 88, célèbre groupe punk français, et fondateur de la marque Goeland-, Julius est un héritier du mouvement punk, le genre de corps extérieur greffé au game sans avoir été formaté préalablement par une culture rap faite de codes pré-établis et de schémas imbrisables. Après avoir trouvé en Vald le parfait pendant de son état d'esprit extravagant, et le support idéal à la libération de ses délires les plus bressom, le PTPFG Gang s'est attelé à la mise en avant d'un autre genre de phénomène : Biffty. Même si le débat sur sa crédibilité en tant que rappeur enflamme les esprits, personne n'ose nier la qualité esthétique fabuleuse de ses clips. Le principe est simple : le soin apporté à l'image attire l'attention sur la musique.


Les rappeurs l'ont d'ailleurs très bien compris : l'auditeur de base écoute du rap avec ses yeux. S'il fait suffisamment confiance à ce qu'il voit, il prendra la peine de tendre l'oreille. En 2016, une chanson se pense donc en deux temps : l'audio doit nécessairement être pensé pour la vidéo. Outre le PTPFG Gang, un autre collectif se démarque par le même type de fonctionnement binaire, où rappeurs et réalisateurs sont mis sur le même plan d'importance : Les Chimistes, un crew d'une douzaine de membres réunissant tous les corps de métier liés au rap : du beatmaker au chargé de promotion, tous poussent dans la même direction, avec en bout de chaine des titres systématiquement clippés. Là encore, l'objectif annoncé est celui d'allier identité visuelle et identité musicale, afin de créer un tout cohérent et homogène.

 

Romantisme et ursidés

Reste une donnée qui reste soumise à l'appréciation tout subjective des réalisateurs de clips français, et qui se pose, une fois de plus, en parallèle de l'oeuvre des beatmakers : faut-il imposer coûte que coûte sa patte, ou bien s'adapter à l'univers prédéfini de l'artiste ? Très généralement, la réponse se trouve à mi-chemin entre les deux. S'il est difficile, par exemple, de ne pas reconnaitre l'esthétique sombre de Tcho Antidote, ou le style très ... particulier de Kevin El-Amrani, d'autres sont plus touche-à-tout, et sont capables de s'adapter à tout type d'ambiance, d'univers, ou de rappeur. C'est par exemple le cas de Daylight Production, capable de passer des cosplay Mad Max avec Seth Gueko aux pas de danse sur la plage avec Jul, ou de Nicolas Noël, auteur des derniers clips de Sch et Niro. On peut également citer Charly Clodion ou encore le studio Beat Bounce, véritable machine à clics, qui produit des quantités industrielles de clips en passant du coq à l’âne sans la moindre transition, de Sch, Lacrim, Rohff et Alonzo à Latino Kreyol, Emilia Cheranti et DJ Mams.

Les cas de Tcho et Kevin El-Amrani sont tout de même assez atypiques, car l'un comme l'autre prennent la liberté de ne travailler qu'avec des rappeurs avec qui ils partagent une certaine vision artistique, et des affinités en dehors du pur rapport professionnel. Moins lucratif, mais beaucoup plus romantique.

Romantisme et gains financiers n'ont pourtant rien d'incompatible : l'histoire d'amour artistique entre Booba et Chris Macari est en la preuve. En synergie totale, le rappeur et le réalisateur s'en donnent à cœur joie sur la quasi-totalité des clips du Duc depuis 2009. Une relation pérenne, qui s'explique tant par leur vision commune que par leur entente extra-professionnelle. Si on a pu reprocher au rappeur un certain conformisme dans ses clips pendant une période, la confiance qui s'est installée entre lui et Macarizi semble porter ses fruits depuis quelques années : après avoir posé des fondations solides, le duo peut enfin se lâcher et laisser libre cours à ses idées. Le rap français ayant -parfois malgré lui- pris l'habitude d'attendre que Booba ouvre les portes avant de pouvoir s'engouffrer dedans, il y a des raisons d'espérer voir des animaux sauvages dans tous les prochains clips à succès. Bon, pas forcément des ours, parce que le rap français manque autant de moyens que d'ambition, mais gageons au moins de voir apparaitre un ragondin ou un toucan.

 

 


 

Photo : Capture YouTube

Par Genono / le 18 avril 2016

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