Les rappeurs dont le succès n'a jamais été au niveau du succès critique ou de la hype

/ le 20 novembre 2017
Les rappeurs dont le succès n'a jamais été au niveau
Hamza et Kekra aujourd’hui, Salif et Nessbeal hier : pour de nombreux artistes, le succès critique ne rime pas forcément avec la réussite commerciale.

Dans le milieu du rap, la balance entre succès critique et succès commercial est souvent déséquilibrée : les plus gros vendeurs sont généralement décriés par les autoproclamés connaisseurs, qui considèrent que seule la soupe fait vendre ; en face, les rappeurs les plus plébiscités par la critique sont généralement ignorés par les acheteurs de disques. Une situation paradoxale qui semble évoluer depuis la démocratisation du streaming, mais qui n’empêche toujours pas certains rappeurs d’accumuler les louanges critiques sans pour autant concrétiser au niveau des chiffres.

 

Historiquement, l’équation réussite critique maximale + flop dans les bacs a longtemps été une simple représentation schématique de l’état du rap en France. Une fois cette musique entrée dans les moeurs et adoptée par le grand public, la distinction s’est rapidement faite entre énormes réussites commerciales plongeant inexorablement vers le mainstream d’une part, et petits rappeurs plus ou moins indépendants s’attachant à défendre un label “hip-hop quality” au détriment de la gloire et des millions d’autre part. Une vision simpliste et caricaturale qui a longtemps servi à justifier les errances stratégiques de certains rappeurs, sans pour autant réduire le fossé entre succès critique et réussite commerciale assurée.

 

Les grands perdants des années 2000

Salif, Nessbeal, Despo Rutti : quand on pense “gros succès critique sans réussite commerciale”, les noms qui viennent immédiatement en tête sont ceux des grands noms de la deuxième moitié des années 2000. Victimes directes de l’essor du téléchargement -et par conséquent de la crise du disque- à cette période, ces rappeurs que tout le monde a écouté, et que tout le monde a aimé, ont eu le malheur d’arriver quelques années trop tôt : à l’ère du streaming et des pluies de certifications, nulle doute qu’un rappeur comme Salif n’aurait aucun mal à accumuler les disques d’or. Malheureusement pour lui, les multiples téléchargements illégaux de projets comme Prolongations, Boulogne Boy ou Sisi la Famille n’ont pas été comptabilisés, et malgré des scores généralement honorables, son succès n’a jamais réellement été à la hauteur de sa hype.

Pour cette catégorie de rappeurs, il n’y avait à ce moment malheureusement que très peu de chances de réussite : à la fin des années 2000, l’écart entre très gros noms capables de vendre des centaines de milliers de disques (Booba, Rohff, Diam’s, Sinik) et rappeurs moins grand public (en plus des trois noms cités, on peut évoquer par exemple Kennedy, Ol Kainry, Alkpote ou encore Nakk) était bien trop important. Si Despo a volontairement écarté toute possibilité de percée mainstream en livrant uniquement des projets sombres et dénués du moindre single potentiellement vendeur, d’autres, comme Nessbeal ont tout essayé. Mais quand la conjoncture ne s’y prête pas, la seule chose à faire est de prendre son mal en patience en attendant des jours meilleurs.


Les succès critiques confidentiels

Eux aussi issus de cette époque maudite pour les rappeurs, les cas de Lalcko ou Joe Lucazz sont encore plus éloquents. Complètement sacralisés par la critique, considérés comme des génies absolus en termes d’écriture, de métaphores, et d’images, ils n’ont jamais dépassé le statut de rappeurs confidentiels pour public très averti. Dans leur cas, le contraste entre hype et succès réel est particulièrement éloquent : s’il existait une corrélation entre ventes et critiques, Lalcko aurait un Diamants de Conflits en diamant dans son salon ; si la relation était inverse -les ventes définissant le niveau réel de l’artiste-, alors on pourrait considérer Joe Lucazz comme l’un des pires rappeurs ayant jamais existé. Les cas similaires sont nombreux : tout aussi acclamés par la critique, et tout aussi ignorés par la masse, les noms de Metek, Sameer Ahmad, Rochdi, Furax Barbarossa, Butter Bullets, Triplego ou Le Téléphone Arabe restent désespérément en marge -la liste n’est absolument pas exhaustive, calmez-vous tout de suite.

A priori, leur démarche peut difficilement mener à une explosion de popularité réelle : positionnement entièrement indépendant, choix artistiques très pointu, influences parfois marginales, couleur musicale à mille lieux des tendances, aucune volonté d’adoucir leur image ou leurs propos … Ces artistes s’adressent avant tout à des oreilles pointues, ou désireuses de s’enrichir d’autres sonorités que celles entendues à longueur de journée sur les ondes ou dans les top-streams -parfois, il s’agit aussi simplement de rappeurs bizarres pour auditeurs bizarres. Dans leurs cas, l’écart entre critique et succès n’a finalement rien de très étonnant, puisque la critique en question ne constitue pas une réelle masse. Personne n’a jamais dit de Lalcko ou de Furax Barbarossa qu’ils n’étaient pas doués ; en revanche, trop peu de monde dit le contraire, car trop peu de monde les connaît.

 

 

La hype à l’heure du streaming

A l’heure du streaming, on a l’impression que n’importe quel buzz un tant soit peu conséquent suffit à assurer le succès à un rappeur : si tout le monde parle d’un artiste, tout le monde va aller l’écouter, ne serait-ce qu’une fois, par curiosité ; par conséquent, ses chiffres d’écoutes vont grimper, et la hype sera concrétisée sur le plan comptable. Un schéma qui semble parfaitement logique, mais qui a pourtant suffisamment de contre-exemples pour être démenti. Le cas récent le plus éloquent est celui d’Hamza, un artiste dont la dernière mixtape, 1994, a conquis l’immense majorité des médias spécialisés, y compris ceux aux très fortes affluences, mais qui a finalement, comme tous ses projets précédents, fait un four sur le plan comptable. Dans ce cas, la hype autour du rappeur a constitué une véritable bulle : l’impression de popularité d’Hamza est réelle vue de l’extérieur, mais ne s’appuie finalement sur rien de tangiblement solide.

Tout aussi révélateur, le cas de Kekra constitue un autre exemple de succès critique réel sans conséquences comptables. Lui aussi adoubé par la presse rap, et par sa fan-base qui le place clairement sur un piédestal, l’auteur de Freebase et Vréel ne décolle pourtant jamais réellement, que ce soit en termes de ventes réelles ou de chiffres d’écoutes. La preuve que transformer une hype ou un succès critique en réel succès populaire n’est pas forcément plus évident à l’heure du streaming qu’il y a dix ans. Au contraire, l’explosion du nombre de médias et l’importance des réseaux sociaux ont contribué à ce que ces bulles spéculatives gagnent en importance, et finissent par paraître bien plus énormes que ce qu’elles auraient été à l’époque d’un Salif ou d’un Nessbeal.

Les réseaux sociaux agissent ainsi comme des prismes allant parfois à l’encontre des réelles tendances populaires. Le petit monde de Twitter et Facebook s’est ainsi étonné, en septembre dernier, quand Naps a obtenu un disque de platine pour l’album Pochon Bleu : personne ne semblait le connaître, et les accusations de tricherie n’ont pas tardé à pleuvoir. Pourtant, la popularité de Naps est réelle, en particulier à Marseille, où de nombreux artistes engrangent la moitié de leurs écoutes localement. Dans ce cas, la bulle est inversée, et le succès réel du rappeur est largement supérieur à son taux de présence dans les médias spécialisés et dans les flux de tendances des réseaux sociaux. Aussi étonnant que cela puisse paraître, la meilleure stratégie à adopter pour un rappeur n’est donc pas forcément de faire parler de soi en bien.

 


Crédit photo : Salif / Facebook Officiel

 

 

/ le 20 novembre 2017

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