Les pires phobies des rappeurs français

Par Yérim Sar / le 28 octobre 2015
Les pires phobies des rappeurs français
Le 31 octobre, jour de Halloween, est synonyme de gens qui jouent à se faire peur et de gamins qui se déguisent en copiant une tradition américaine pour faire chier tout le monde. Deux bonnes raisons d’associer la chose au rap français.

Voici donc une liste non-exhaustive des pires phobies qui font frissonner nos rappeurs sous leurs couettes. Vous noterez qu’on a évité le jeu de mot entre « peur » et « rappeur » dans le titre, donc on se fout pas de votre gueule.

 

Le plateau télé

Pour n’importe quel musicien en promo, c’est jour de fête. Sauf qu’on parle de la télé française, l’équivalent pour un rappeur d’un film d’horreur des années 90 pour un noir américain : un endroit où survivre est un challenge de tous les instants. Des pièges mortels se dressent sur son chemin : un présentateur qui ne connaît même pas son nom et encore moins son album, des chroniqueurs aussi bienveillants qu’une hyène rieuse de Tasmanie, d’autres invités qui le regardent au mieux comme un singe savant rigolo et au pire comme une bête sauvage à l’hygiène douteuse, un public impassible face à toutes ses tentatives de punchline, sans oublier ces gens insupportables qui enchaînent les blagues de merde en mimant un rappeur fantasmé à base de « zyva yo »… Mais ce n’est rien à côté de l’humiliation pure et simple quand l’invitation se change en piège assumé où des gens qui n’ont jamais écouté de rap expliqueront à quel point l’invité est une sous-merde délinquante doublée d’un illettré. Il s’est fait chier à construire une image de dur, de rappeur intelligent ou juste (soyons fou) de simple artiste et là, en 10 minutes, tout est fini. Comme le dira Mister You avec la sagesse qui le caractérise après son passage dans On n’est pas couché : « j’ai appris une chose chez Ruquier, c’est le mot rutabaga ».

 

Les internautes

Une peur assez légère, avec laquelle le rappeur aime jouer, un peu comme un aphte sur lequel on ne peut pas s’empêcher de passer sa langue. Avec des limites : si le rappeur se risque à lire les commentaires YouTube ou encore se googler lui-même, il n’ira pas jusqu’à ajouter « fils de pute » à la suite de son nom dans la barre de recherche car il sait au fond de lui qu’il n’apprécierait que moyennement les résultats un peu contrariants qui s’afficheraient. Quelque part, il caresse l’espoir de ne trouver que des phrases positives tout en sachant que c’est impossible. Le problème arrive quand un spécimen un peu simplet tombe sur un commentaire qui lui déplaît sur les réseaux sociaux. A partir de là, c’est quitte ou double. Soit il est assez intelligent pour en rire, faire une réponse pleine d’esprit ou s’en foutre (le geste qui sauve quand on a 0 répartie). Soit on aura affaire au cas classique du crétin patenté qui tente de menacer des inconnus par clavier interposé en espérant obtenir du respect, ce qui le fera systématiquement passer pour un désœuvré à mi-chemin entre la mégalomanie et la trisomie 21.

 

 

Le featuring qui tourne mal

Cas d’école : le rappeur parlant un anglais qui donne ses lettres de noblesse au mot « approximatif » s’aperçoit seulement après coup que son invité américain s’est copieusement foutu de sa gueule avec un couplet sans queue ni tête. Mais ça s’applique à 95% des feats France/USA, ce n’est donc plus une crainte mais une quasi-certitude.

Mais il arrive aussi que le featuring franco-français tourne au jeu de massacre quand un rappeur écrase littéralement l’autre, au point que la qualité du morceau s’en ressente. C’est encore une fois le public qui donnera le coup de grâce, en ne retenant systématiquement que le couplet de l’autre, voire pire, en répétant encore et encore des commentaires emplis d’indulgence tels que « il s’est fait violer sur son propre son ». Le comble reste les feats à 4 rappeurs ou plus, puisque le pauvre bougre à la traîne se fera d’autant plus remarquer, car zapper un couplet au milieu de 3 autres, c’est usant. Mais certains sont coutumiers du fait…

 

Le pote nul

Le rap est une musique de proximité, et il est parfois dur de dire non à ses amis. Les rappeurs ont logiquement une phobie : celle du pote qui ne sait pas rapper mais qui insiste pour être là. Ça commence par s’incruster dans les clips, puis au studio, avant d’atteindre le point de non-retour : le boulet veut lui aussi poser, et c’est le début d’une longue série de galères et de morceaux salopés. Le pote nul est un cauchemar récurrent depuis de nombreuses lunes.

 

 

Perdre son clash

C’est à peu près la même chose que le featuring qui tourne mal, mais en bien, bien pire. Les effets sur le public seront parfois irréversibles si le rappeur communique mal suite à un clash. Ainsi, certains seront vus uniquement comme les perdants, quoi qu’ils fassent. Et même s’ils répondent encore et encore, les auditeurs les verront comme des losers qui n’arrivent décidément pas à tourner la page ; il faut parfois faire comme si de rien n’était. De quoi faire flipper et réfléchir à deux fois avant de se lancer là-dedans. Et comme le featuring, plus l’adversaire a une image inoffensive, plus la défaite sera humiliante, demandez à Meek Mill.

 

La polémique

Des lyrics déterrés par un homme politique scatophile ou une association de demeurés, une parole malheureuse en interview, un geste mal interprété, un sombre passé qui revient tout bousiller : les motifs d’une polémique sont divers et variés. Par contre, le résultat est presque toujours le même. Un déferlement de condamnations de principe dans des médias qui n’ont jamais parlé du rappeur en question auparavant mais qui assureront à tout le monde qu’il est le mal incarné. Inutile d’espérer expliquer qu’il s’agit d’un egotrip, de second degré ou d’un simple malentendu : vous n’y avez pas droit. Pour ceux qui visaient le mainstream, c’est foutu, les interlocuteurs qui vous faisaient les yeux doux vous regardent maintenant comme un lépreux. Il faut juste plonger sa tête dans le sable et attendre que ça passe.

 

L’indifférence de Booba

Pour des raisons qu’on ne peut que qualifier de pathétiques, depuis pas mal d’années, une partie des rappeurs français semble vivre uniquement dans l’espoir de se faire un jour valider par Booba. Certes, cela témoigne d’une absence totale d’ambition et d’une carence affective assez flagrante mais on ne se moque pas. En revanche, l’angoisse est sans borne quand leur idole refuse un featuring, les ignore ou à l’inverse, mentionne leur nom pour expliquer qu’il ne les connaît pas, voire pire, qu’il ne les aime pas. Les pauvres ont fait des appels du pied sur les trois quarts de leurs titres (et l’intégralité de leurs interviews) en espérant une hypothétique réponse positive, mais rien ne vient. Le cauchemar s’amplifie quand leur modèle les enfonce tranquillement lors d’une de ses entrevues. Cela mettra le rappeur dans une situation impossible puisqu’il devra faire un choix cornélien entre renier ce qu’il considérait comme un tremplin indispensable ou faire semblant d’accepter la critique sans broncher, sans parler de ceux qui montrent les crocs avant de s’écraser lamentablement. Demandez à Joke, (ou Diam’s en son temps) : même quand l'intéressé offre un happy end en revenant sur ses propos, sur le moment ça a pas l’air facile à gérer.

 

Skyrock

Prenez à peu près tout le paragraphe précédent, remplacez « Booba » par Laurent Bouneau, « featuring » par passage radio et « Joke » par Medine.

 

 

Se faire griller une idée

La malchance totale : le rappeur a trouvé une punchline dont il est particulièrement satisfait, un thème jusqu’ici inédit, un featuring jamais vu, un sample ou le titre de son album. Sauf qu’il observe, impuissant, un de ses confrères le devancer et faire exactement ce qu’il avait en tête. Qu’importe sa réaction, c’est foutu : s’il s’acharne en clamant que c’est une coïncidence, personne ne le croira et s’il s’assoit sur son idée, il aura quand même un peu mal au cul. Et ça s’étend même aux clips. Ok, 90% des clips de rap ne brillent pas par leur originalité mais il y a des circonstances aggravantes.

L’exemple parfait de ce cas de figure récemment c’est Sch avec la vidéo Gomorra. On comprend bien ce qu’il s’est passé : le garçon enregistre son morceau il y a de ça plusieurs mois, il est fan de la série, prévoit même de caser un extrait de dialogue en intro, signe sur un gros label et envisage d’illustrer le morceau avec un clip dans les décors où évoluent les héros du petit écran. Sauf qu’entre temps, deux autres ont déjà tourné Le Monde ou rien à la Scampia. Que le clip de Sch ait déjà été bouclé ou pas au moment de la diffusion de celui de PNL n’est même plus le problème : pour le public, il passe après, même s’il a plus de moyens. C’est un peu comme Kanye avec sa Kardashian : il y aura toujours le souvenir de la sextape de Ray-J. Du coup, transition tout en finesse...

 

La sextape

Une phobie partagée avec toutes les célébrités de la planète ; ça prouve que les rappeurs sont des artistes aussi comme les autres. Là encore, grosse différence entre la France et les Etats-Unis puisque le phénomène reste extrêmement rare chez les premiers tandis qu’il est devenu presque banal chez les seconds. S’il est plutôt craint dans nos contrées, c’est parce qu’en général la sextape ne correspondra pas du tout à l’image qu’entretient le rappeur. Ainsi Tunisiano et Aketo ont essuyé pas mal de railleries en leur temps. Il faut se remettre dans le contexte :  les gens n’étaient pas prêts. Ce genre de vidéo est généralement synonyme de ridicule alors qu’outre-Atlantique, cela dépend d’abord des participants. L’arrivée d’une sextape de Nicki Minaj ne serait pas foncièrement une mauvaise nouvelle si l’éclairage est au niveau, alors que pour celles de Rick Ross ou DJ Khaledon est en droit de se poser la question...

Curieusement, les vidéos de baston ont beaucoup plus de succès chez le public hexagonal, ce qui nous amène à la phobie suivante.

 

Benash

Voilà, c’est tout.

 

Le décalage avec le public

Impossible à détecter à l’avance, donc totalement terrifiant. C’est ce qui arrive lorsqu’un rappeur s’aperçoit que la façon dont le public le voit est à des années-lumière de la sienne : le rappeur conscient qui veut représenter les quartiers écouté uniquement par des bobos et des punks à chien ; le MC qui réalise qu’il restera à jamais « le mec qui a faisait des bons freestyles en 2002 » ; le banlieusard qui beugle son code postal toutes les 4 mesures mais fait le gros de ses ventes chez les provinciaux tandis que tout le monde l’ignore dans son propre quartier ; le type qui se croyait original et qui découvre qu’on le compare automatiquement à un autre ; et le grand classique, le MC ultra hardcore qui ne rappe que pour les bonhommes et qui une fois sur scène se rend compte que ses fans ont tous moins de 17 ans et surtout des crêtes infâmes sur la tête. Le rappeur se rend compte que les sons qu’il enregistre s’adressent majoritairement à des gens auxquels il n’aurait jamais adressé la parole de son vivant : l’échec est total.

Dans la majorité des cas, l’artiste vivra dans le déni, se réfugiera derrière la phrase passe-partout « il y a de tout dans mon public, c’est ça qui est bien » ou rappellera que ses morceaux tournent dans les voitures même si ça n’a strictement aucun rapport avec quoi que ce soit. Mais parfois certains prennent le taureau par les cornes, et c’est salutaire. A ce titre on peut saluer la démarche du groupe La Rumeur qui, après avoir constaté avec consternation que des gens qui votaient PS le complimentait pour son premier album, a décidé de clarifier la situation en expliquant à la télé à quel point ils méprisaient SOS Racisme avant de se foutre de la gueule de Ni Putes Ni Soumises sur leur second LP. Un exemple malheureusement trop rare qui rappelle une vérité essentielle : c’est quand même plus classe quand c’est le rap qui fait peur aux autres, et pas l’inverse.

Joyeux Halloween à tous.

 


Photo : Capture YouTube Alonzo - Cauchemar ft Benash

 

 

Par Yérim Sar / le 28 octobre 2015

Commentaires