Les mille vies de MC Jean Gab'1

/ le 05 décembre 2016
Les mille vies de MC Jean Gab'1
Souvent vu comme le dynamiteur du rap français, MC Jean Gab'1 est bien plus que le troll ultime du genre. Ancien braqueur devenu rappeur, acteur, auteur, Charles a connu un destin singulier. Et à l'approche de ses 50 balais, il n'a pas fini de parler. Ni de faire parler.

La coutume médiatique voudrait que l’on présente toujours MC Jean Gab'1 de la même manière : en évoquant les drames de son enfance, les péripéties de la première moitié de sa vie d’adulte, puis sa carrière artistique démarrée dans le fracas de la polémique. Comme un éternel candidat à l’embauche, le rappeur semble devoir toujours se balader avec son curriculum sous le bras, se coltiner à chaque interview la même fresque chronologique partant de la rue de Vaugirard, passant par l’anecdote Catherine Ringer et Fred Ringer, et se terminant dans une maison d’édition parisienne. Gab'1 a connu plusieurs vies, plusieurs morts, plusieurs pays, plusieurs carrières dans différents domaines. Deux fois trois-cent pages n’ont pas suffit à tout raconter, et mille volumes ne suffiraient peut-être toujours pas. Avec son phrasé légendaire et sa gouaille incomparable, le Parisien a une infinité mathématique de péripéties à raconter et d’anecdotes à dévoiler, qu’elles aient été réellement vécues ou carrément extrapolées, en tant que protagoniste principal, simple complice, ou proche spectateur.

Rien à prouver, tout à prouver 

Arrivé dans le rap comme un cheveu dans la soupe populaire, Gab'1 a tout de suite voulu imposer une vérité au monde du rap : il n’y a pas de gangsters en studio, juste des grandes gueules. Et lui, le véritable gangster, celui qui a braqué, avalé des années de mitard, et fait les quatre cent coups dans les quatre coins du monde, s’est octroyé le droit d’être cette seule et unique grande gueule. Le seul à pouvoir pamphléter sur la vie de rue en l’ayant vue autrement que par le prisme du fantasme, et le seul à se permettre de parler des autres. Pourtant, paradoxalement, alors que la street-crédibilité de Gab1 était établie et que personne n’a jamais pu la mettre en doute, sa place dans le rap a toujours été remise en question.

En voulant démontrer que personne, dans le milieu, ne pouvait s’appuyer sur sa street-crédibilité pour justifier son statut de rappeur, Gab'1 est allé jusqu’à prouver –bien malgré lui- qu’un CV de braqueur international ne suffisait pas, à lui seul, à faire un rappeur crédible. D’une part, parce que son style de l’époque -plus parlé que rappé, et assorti d’un argot plus titi-parisien que caillera- a dérouté un public encore très attaché à certains codes. D’autre part, parce que le milieu rap a voulu lui faire payer ses prises de position offensives et son autoproclamé statut de mâle dominant dans une meute de lionceaux. Mais avec un peu de recul, cette attaque frontale menée face aux tenors du game du début des années 2000 a eu des vertus bénéfiques indéniables. En démystifiant les légendes intouchables qu’étaient NTM, Assassin ou la Fonky Family, Gab'1 a permis à toute une nouvelle génération de rappeurs de laisser de côté ses complexes.

 

Ensuite, en mettant les pieds dans le plat, Charles a sorti le milieu du rap français de ses tabous de petite entreprise, où évoquer ses concurrents de manière directe et frontale était impensable, et où chacun se contentait de faire son business dans son coin en faisant mine de ne pas regarder autour. S’il n’est pas le premier clash de l’histoire du rap français, J’t’emmerde a libéré les mots et chassé les frustrations, ouvrant notamment la voix à une série de beefs de plus ou moins grande envergure qui ont modelé, quelques années plus tard, le futur du paysage rap français. Malheureusement, on ne retient alors que ce Gab'1, laissant de côté celui de Donjon, de Lettre à mes fleurs ou d’Enfant de la Ddass : un personnage bien plus profond que ce que sa grande gueule ne laisse paraitre, une tonne d’histoires à raconter, et l’ambition légitime de se démarquer du reste du game français. Qu’il ait été ghostwritté (par Less du Neuf selon les "on dit") ou non, Ma vie est un grand album et une œuvre singulière, restée dans les mémoires de ses auditeurs.

 

Avec le recul, le verre est alors probablement plus plein que vide pour Gab'1, qui ne trouve évidemment pas la place qu’il ne voulait pas dans le milieu du rap, mais qui se retrouve assis aux côtés de Thierry Ardisson, de Laurent Ruquier ou de Stéphane Bern sur les plateaux de télévision. Client ultime en interview, il régale les animateurs vedettes de son vocabulaire improbable, de ses histoires extraordinaires, et de son franc-parler caractéristique. Ruquier et Jack Lang s’encanaillent, Baffie se trouve un pote, et le téléspectateur lambda s’étonne de voir débarquer un rappeur sans dents en or, content d’être là, entier et sans aucune posture. S’il n’a jamais voulu être un artiste, le titi-parisien a tout d’une potentielle vedette, et nul doute qu’avec une actualité plus régulière, ou une prise en charge par quelques décideurs de l’industrie du divertissement, il aurait pu devenir un véritable habitué du petit écran.

 

Iceberg Charles

 

Plus ou moins rangé, par la force des choses, des fastes de sa première vie, Charles finit par investir définitivement ce monde qui n’était pas le sien. Entre une carrière au cinéma et une autre dans la musique, on sent alors que le garçon veut exister, mais sans jamais réellement trouver le rôle qui lui corresponde –s’essayant même temporairement au métier d’animateur TV aux côtés de Clara Morgane, ou s’investissant plus que de raison dans le street-workout. Les paradoxes poursuivent Gab1 : on aime sa présence en interview, on veut l’entendre parler, on veut connaitre sa vie, mais sans réellement, dans le fond, s’intéresser à ses activités artistiques. Le personnage est plus fort que l’artiste, forcément. Tout le contraire de ces rappeurs qu’il n’a cessé de rabaisser parce que leur musique en disait beaucoup plus que leur véritable vécu. Ses projets musicaux suivants trouvent presque logiquement un écho bien moindre, et, moins prévisible, sa carrière au grand écran ne décolle pas comme on pouvait l’attendre.

 

 

La véritable concrétisation de tout le travail de sape de Gab1 n’arrive finalement que très tard. Comme tout personnage au vécu trop opulent pour être bridé par les schémas de rimes ou les tirades cinématographiques sur-écrites, l’expression complète de son univers ne se concrétise qu’à travers un roman, à la nature floue à mi-chemin entre le fictionnel et l’autobiographique. Sur la tombe de ma mère, salué par la critique et reçu à la bonne par le public, est le marqueur de crédibilité qu’attendait Charles depuis le début de sa deuxième vie. Trop singulier pour se faire une place dans le rap, trop rappeur pour s’imposer définitivement au cinéma, le monde de l’écrit devient le terrain de jeu parfait pour un garçon qui a plus de vies à raconter –la sienne, ou celle des autres- que les neurones enfumés d’un romancier classique n’oseraient en imaginer. En abandonnant son rôle de rappeur ou sa prétention d’acteur, il s’abandonne pleinement à lui-même, et raconte Charles vu par Charles. Et si, encore une fois, le fantôme du ghostwriting plane au-dessus des louanges reçues, le personnage, sa gouaille et son parcours, eux, ne sont pas fantasmés. Souvent extrapolés, parfois tournés de manière à le rendre plus juste, plus fort, ou plus honorable qu’il ne l’est, mais l’essentiel n’est pas là : Gab1 et ses histoires pourraient remplir une infinité de pages blanches.

Devenu sage, respectable écrivain à la barbiche grisonnante, invité des débats sur la justice en France, avec pour seul et unique objectif de rendre fière sa progéniture devenue adulte, on aurait pu croire que l’ex-rappeur finirait bien loin de la figure de quasi-amuseur public du début des années 2000. Et puis, tout à coup, à l’aube de la cinquantaine, le grand gamin est ressorti de son sommeil.

 

Tintintin…  

Un rap américain nourri au yaourt autotuné et terriblement dévirilisé par l’arrivée d’une génération portée par Young Thug, un rap français qui, comme à son habitude, suit aveuglément la tendance US, et Gab'1 qui se sent obligé de tous les singer, comme il le faisait il y a quinze ans en s’adressant aux « DJ à la one again » et aux « rude boys ». Flow-yaourt, grosses tartines d’autotune, couplets quasi-parodiques, ponts chantonnés, sous-mixage, ton moqueur : Gab'1 s’éclate comme un gamin qui retrouve ses jouets après avoir été contraint de rester immobile pendant un long trajet en voiture. Son excès d’enthousiasme le pousse même à faire un peu n’importe quoi, mais au fond, il n’est pas là pour faire quelque chose de productif. Gab1 n’a jamais été considéré comme un vrai rappeur, il ne se rabaissera pas à se considérer pas comme un vrai trappeur. Le pire, c’est que dans le fond, la tentative n’est pas moins réussie que celle des trappeurs qui se prennent au sérieux. Une démonstration par l’absurde.

 

Revenu comme un ancien pour dire aux plus jeunes que leur game si sérieux n’est en fait qu’un jeu d’enfants, Gab'1 a pris le présent par les cornes. Reste l’avenir : personne ne sait vraiment à quoi s’attendre. Alors qu’il évoque ci et là des pistes tour à tour crédibles –un troisième livre, un retour au cinéma- ou complètement improbables –un album de rock-, on risque de voir son museau trainer encore quelques temps dans ce petit monde composé de rap-game, d’édition, et de petit ou grand écran. Le personnage continuera de fasciner, ça ne fait aucun doute. Il fêtera son premier demi-siècle en janvier. En regardant en arrière, et en se souvenant de la vie qu’il a mené pendant des dizaines d’années, il se dira certainement que le P’tit Charles, Leuleu, celui qui vendait la mort aux camés, ou qui menaçait les guichetières des banques allemandes, serait heureux de savoir qu’il a survécu si longtemps. Le grand Charles, l’actuel, n’échappera pas à quelques relents de nostalgie, comme tout cinquantenaire qui jette un coup d’œil en arrière. Avec autant de vies et de carrières différentes derrière lui, il aurait peut-être même de quoi avoir le vertige.

 


Crédit photo : Joel Saget / AFP

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