Les femmes et la production rap, part. 2 : la France

Par Eloïse Bouton / le 23 septembre 2015
Les femmes et la production rap, part. 2 : la France
Vous êtes ultra fans de hip hop et pourtant incapables de citer le nom d’une productrice de rap en France ? Pas de panique, ce n’est pas dû à vos connaissances bancales mais à un fait bien réel. Aujourd’hui, impossible de trouver une femme dans la production hip hop mainstream. Mais comment s’explique ce phénomène ? Et surtout, comment y remédier ?

Pas de Lauryn Hill, de Missy Elliott ou de Janelle Monae en France. Alors que ces artistes s’érigent en modèles aux Etats-Unis, elles n’ont pas encore réussi à créer des émules dans notre pays où la production de rap semble toujours inaccessible aux femmes.

Pourtant, ça ne commençait pas si mal... Dans les années 1990, quelques femmes parviennent à se faire une place dans la production artistique et/ou exécutive en France : Laurence Touitou dirige Delabel, maison de disques de IAM ou Alliance Ethnik et Yona Azoulay travaille pour Polygram à l'époque de MC Solaar et Manau, puis pour BMG (Les Sages Poètes de la Rue). Ambre Foulquier, fille du fondateur des Francofolies de La Rochelle Jean-Louis Foulquier, officie comme programmatrice hip hop sur le festival, produit la compilation Le groove prend le maquis et anime l’émission hebdomadaire de rap Timal sur France Inter en 1997. Quelques années plus tard, Diam’s, après avoir atteint un succès commercial inégalé par ses consœurs, devient l'éphémère directrice artistique de Motown France, label de la major Universal, sur lequel elle signe plusieurs artistes dont Vitaa.

 

L'autoproduction n'évite pas le sexisme

Et depuis ? Difficile de savoir. Elles sont en tout cas toujours peu nombreuses. Karim Hammou, sociologue chargé de recherche au CNRS et auteur de Une histoire du rap en France (Ed. La Découverte, 2012), explique notamment cette absence par le faible nombre de rappeuses et l’avènement de l’autoproduction depuis le début des années 2000 : « Souvent, les rappeurs qui ont un succès commercial important deviennent producteurs artistiques et/ou exécutifs de nouveaux groupes. Or, on trouve peu de rappeuses aux échelons les plus professionnalisés. J’avais évalué leur nombre, à partir des albums commercialisés de 1990 à 2004 en France, à moins de 5%. »

Si l’autoproduction peut néanmoins apparaître comme une solution, elle ne permet pas d’éviter le sexisme et les problèmes de légitimité auxquels se heurtent les femmes : « Quand tu montres que tu as des connaissances et des idées, cela surprend certaines personnes », raconte la rappeuse originaire de Brest Pumpkin. « Soit elles apprécient, soit ça les emmerde parce qu’elles ne s'attendent pas toujours à ce qu'une petite meuf qui rappe connaisse un peu son sujet et les mettent face à leurs propres limites Dans les deux cas, tu te rends compte qu'on ne te prend pas vraiment au sérieux. »

Pour Karim Hammou, cette absence de productrices provient également du faible nombre de femmes à des postes à responsabilité et du sexisme de l’industrie musicale dans sa globalité. « Parmi les sociétés d’enregistrement sonore et d'édition musicale dont le chiffre d'affaires est supérieur à 10 millions d'euros annuel, j’ai récemment recensé une proportion de seulement 13% de directrices et gérantes ».

En faible nombre et écartées des instances dirigeantes, les femmes ont tendance à se décourager et à s’autocensurer : « Par manque de modèles, ou pour des raisons d’éducation, elles ne se projettent pas à ces postes et n'envisagent pas se lancer dans ces métiers qu'elles considèrent inconsciemment comme masculins », estime Pumpkin.

 

Une évolution des mentalités ?

Depuis qu’il a cofondé le label Animalsons (Lunatic, Booba, Lunactic, Passi) en 1999, Marc Jouanneaux, reconnaît ne jamais avoir croisé de productrices hormis Eris, compositrice et sœur de la rappeuse Black Barbie venue enregistrer avec la MC il y a quelques années. Toutefois, il observe une évolution des mentalités : « La nouvelle génération est plus ouverte et le rap français est en train d’avancer. Le hip hop est un milieu assez macho et la production est un métier de geek, qui était réservé aux hommes. Mais aujourd’hui, beaucoup de jeunes femmes sont aussi des geeks, ce qui n’était pas le cas à mon époque. »

Outre-Atlantique, la situation semble bien meilleure pour les productrices et certaines femmes s’unissent en collectifs pour pallier à cette invisibilité. Pour la MC d’origine picardo-malienne Sianna, les Etats-Unis font preuve d’un plus grand progressisme : « Ils ont toujours une longueur d'avance sur nous et sont beaucoup plus ouverts d'esprit que les Français. Si une fille rappe aussi bien, voire mieux qu'un mec, ils ne vont pas se poser la question de son genre. Ce qui compte, c’est son talent ». Marc Jouanneaux partage également cet avis. « Aux US, il existe une vraie culture du rap féminin. Lil’ Kim a longtemps été ma rappeuse préférée, tous genres confondus. » Le producteur considère que l’émergence de figures telles que WondaGurl (jeune productrice de 16 ans révélée par Jay-Z) peut déclencher des vocations en France : « Elle incarne un modèle international et prouve que c’est possible. Aussi, le fait qu’une femme devienne une figure de proue du rap mainstream pourrait inciter d’autres femmes à s’intéresser aux coulisses de ce milieu ».

 

 

Pour Sianna, le parcours de Diam’s demeure un exemple encourageant et un parcours de rappeuse/productrice à suivre. «  Pour nous, elle a vécu le plus dur en étant la première rappeuse à vendre autant d'albums et à rencontrer un tel succès. Il ne reste plus qu'à faire mieux. Si les Français l'ont soutenue, c'est qu'ils peuvent en soutenir une autre si elle a du talent ».

De son côté, Pumpkin souhaiterait « plus de communication, plus de formation et plus de promotion des métiers de production auprès des jeunes filles », une ambition qui concerne toute la société et s’étend bien au-delà du seul monde du hip hop.

 


 

Photo Sianna : Parlophone / Warner Muisic france

Retrouvez la partie 1 ici

Par Eloïse Bouton / le 23 septembre 2015

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