Les évolutions les plus spectaculaires des rappeurs français

Par Genono / le 24 octobre 2016
Les évolutions les plus spectaculaires des rappeurs français
D'Oxmo Puccino à Shay et Orelsan, en passant par PNL, Sch, Sexion d'Assaut et bien d'autres : retour sur les remises en question artistiques et salutaires des artistes rap hexagonaux.

L’une des raisons expliquant la subsistance du rap depuis trente ans, et son maintien, années après années, comme le genre musical le plus efficace commercialement, est sa capacité à se réinventer sans cesse, occupant tous les fronts et investissant aussi bien les rangs de la musique engagée que ceux de la pure variété. Cette diversité salutaire a permis aux artistes rap de toucher des publics très différents, et de multiplier les auditeurs –et donc les acheteurs- potentiels. Aujourd’hui, un rappeur estampillé hardcore peut ainsi aller draguer les fans de Drake sans écorner son image, tandis qu’un humoriste comme Mister V peut annoncer le plus sérieusement du monde préparer un album presque intimiste

Alors que le changement –soudain ou échelonné- a longtemps été vécu par les auditeurs de rap comme un retournement de veste impardonnable, les mentalités tendent à changer, et adopter une nouvelle identité artistique n’est absolument plus rédhibitoire. Dans de nombreux cas, l’évolution est même salutaire, et sauve les artistes en question de la redondance et de positions qui, à force d’être répétées, auraient nécessairement fini par être caricaturales.

 

De Schneider à Sch 

Started from : Un mec de quartier en survêtement avec de l’acné et des cheveux courts, au style musical sombre, froid et très visuel.

 

Now we’re : Une égérie androgyne au style plus proche de David Bowie que d’Alpha 5.20, aux inclinaisons artistiques sucrées.

L’une des transformations récentes les plus spectaculaires du rap français, tant elle touche tous les aspects du personnage et de sa musique. Musicalement, les premiers pas de Schneider sont évidemment plutôt classiques : le garçon, pas encore majeur, rappe sec, reprend des classiques, et prouve déjà sa capacité à envoyer des images comme personne d’autre. La métamorphose de fait en deux temps : d’abord par l’intermédiaire de Katrina Squad et Braabus Music, qui exploitent à merveille son côté sombre et son attirance naturelle pour les ténèbres, tout en commençant à soigner son image. La deuxième étape est plus radicale : désormais drivé par DJ Kore, il devient une machine à tubes et à disques d’or, avec une dégaine à l’opposée complète de ses débuts, et un univers musical beaucoup plus fruité.

 

Du son des halls au toit du monde : PNL

Started from : Deux gringalets à l’écriture mélancolique et au style particulièrement commun, peu démarqués du reste du rap français.

 

Now we’re : Look soigné, cheveux lissés et avant-bravas gonflés, écriture toujours aussi mélancolique, mais surtout style musical complètement inédit dans le monde du rap.

La métamorphose de PNL, c’est Zekwe qui en parle le mieux : « Il y a eu une vraie remise en question dans leur tête. Genre : viens on fait autre chose, y’en a marre de crier tout le temps. J’ai connu Ademo, je comprenais même pas ce qu’il disait. Le changement a été radical. Et le connaissant, il a du se poser un jour avec son frère et lui dire : viens, on arrête, on fait autre chose. On essaye de miser sur l’esthétique, on ne fait plus d’interviews. Ils se sont vraiment remis en question, et ça paye. »

De Roubaix à Barclay : Gradur

Started from : Un gros trappeur bien énervé que les moins malins comparent vite à Kaaris, et qui a tendance à arriver comme un bulldozer sur des prods bien rentre-dedans.

 

Now we’re : Un artiste hyper-éclectique, toujours capable de faire des gros titres bien énervés, de feater avec Booba ou Lacrim, mais aussi de faire de la pop-rap dansante, en compagnie de Black M ou Soprano.

Vous ne vous rappelez pas forcément de l’arrivée dans le game de Gradur. C’était quelques mois après l’explosion définitive de Kaaris, à une période où la tendance trap/drill à la française atteignait son paroxysme. Très rentre-dedans, Gradur s’est imposé immédiatement comme la nouvelle grosse tête d’affiche du genre. Seulement, et Gradur l’a compris très vite, la mode trap allait s’essouffler rapidement, et la meilleure manière de faire perdurer le succès était de placer ses bourses dans plusieurs paniers. Sa dernière mixtape, ShegueyVara 2, est l’exacte démonstration de la manière dont le rappeur mène sa barque désormais : d’une part, des titres dansants, légers, et à fort potentiel tubesque ; de l’autre, des gros bangers violents et bien bourrins.

 

De Cruella au single d’Or : Shay

Started from : Un projet artistique indéfini, et cinq ans de teasing sans jamais vraiment comprendre la direction dans laquelle la rappeuse cherchait à nous emmener.

 

Now we’re : Une petite machine à tubes à l’esthétique sophistiquée, qui a cartonné tout l’été avec PMW

Shay, c’est le grand mystère du rap français depuis une demi-douzaine d’années. Surgie de nulle part, mise sous le feu des projecteurs par Booba, elle cultive -volontairement ou non- une certaine rareté dans ses apparitions. Après avoir donné l’impression de se chercher artistiquement, avec des titres pêchus et d’autres plus doux, et une image oscillant entre le sexy et le thug, la Belge semble enfin avoir fini par trouver la bonne direction. Reste à confirmer le tout par un véritable album. Le moment semble enfin propice.

 

De Fuck la tektonik à Aimons-nous les uns-les-autres : La Sexion d’Assaut

Started from : Un groupe inégal avec quelques individualités très fortes et un collectif très efficace, doué pour le freestyle, aussi efficaces sur des egotrips que sur des morceaux à thèmes.

 

Now we’re : Un groupe au succès inégal avec quelques individualités capables de réussir des records de ventes mais surtout une transformation musicale  équivalente à passer d’une trap house à une boutique de sucreries.

On a peut-être facilement tendance à l’oublier, mais pendant tout la deuxième moitié des années 2000, la Sexion d’Assaut était l’un des grands espoirs d’une scène indépendante rap parisienne morose. Le raz-de-marée, soudain et phénoménal, inverse complètement le cours des choses. De succès critique confidentiel, le groupe explose les charts et devient un succès commercial inouï … disant par la même occasion adieu à toutes les louanges les accompagnant jusqu’ici.

 

Des larmes au rire : Soprano

Started from : Le rappeur le plus mélancolique de France, atteignant le paroxysme de la dépression musicale avec Puisqu’il faut vivre, un album au titre presque suicidaire, et à la cover hurlant « mettez-moi sous Prozac, je ne supporte plus la vie ».


Now we’re : Le rappeur le plus joyeux de France, chantant, dansant et souriant, avec des vêtements colorés et plus aucun signe de dépression.

Techniquement, la métamorphose de Soprano équivaut à passer d’une tenue noire de deuil à un costume fluorescent pailleté. La tristesse en toutes circonstances, ça va bien deux minutes, mais au bout d’un moment, il faut reprendre la main sur sa destinée, arrêter de vouloir entrainer tout le monde dans sa dépression, et sourire à la vie

 

Du block à l’Avenue Saint-Antoine : Alonzo

Started from : Un mec des Psy4

 

Now we’re : L’un des rois de la trap à la française, au discours durci, enchaînant les disques de platine

On a souvent tendance à penser qu’il faut être très mature pour faire du rap conscient, et très immature pour faire de la trap et des egotrips en prenant des postures gangstérisées. Soit ce postulat est faux, soit Alonzo évolue sur une flèche du temps inversée, qui le voit rajeunir –et donc perdre en maturité- chaque année. Indice : Benjamin Button est une fiction.

 

De mecs étranges à mecs bizarres : Butter Bullets

Started from : D’étranges rejetons de la période rap alternatif, à l’image faussée oscillant à mi-chemin entre TTC et la petite bourgeoisie parisienne –alors qu’ils ne sont ni bourgeois, ni parisiens.

Now we’re : Des mecs toujours aussi étranges, mais avec un vrai crédit artistique, ayant pondu trois albums considérés par leur public comme de vrais classiques (Peplum, Memento Mori, et Ténébreuse Musique).

La transformation de Butter Bullets, c’est Sidisid lui-même qui en parle le mieux : « A nos débuts dans le rap, je me bousillais déjà à Express D. Mais c’était impossible, il n’y avait pas de place pour un petit blanc de Franche-Comté qui fait du rap ! J’avais rien à raconter qui pouvait intéresser, à l’époque, un auditeur de rap ». Il a donc fallu attendre que le rap s’adapte, devienne plus ouvert, plus prompt à accueillir les minorités. Aujourd’hui, Butter Bullets rappe avec Alkpote, Jack Many, GB Paris ou Joe Lucazz. Les petits blancs de Franche-Comté ont fait leur trou. 

 

De Time Bomb à Olivia Ruiz : Oxmo Puccino

Started from : Un mec en passe d’entrer dans la légende du rap français, avec un CV qui se suffit à lui-même et une quasi-unanimité sur ses talents de conteur.

 

Now we’re : Un artiste qui pioche dans la chanson française et le jazz, que l’on qualifie tour à tour de « chansonnier », de « poète urbain », ou de « Black Brel ».

Il y a les pour et les contre, ceux qui pensent qu’Oxmo se la raconte beaucoup trop dans son nouveau rôle de mec avec un chapeau, et ceux qui estiment qu’il a eu raison de tenter une évolution avant de devenir une simple caricature de lui-même.

 

De Perdu d’Avance à One Punch Man : Orelsan

Started from : Un loser assumé au style d’adolescent attardé, plus réputé pour ses punchlines sexualisées que pour ses réelles qualités artistiques.

 

Now we’re : L’un des artistes rap les plus complets, capable de rapper sur de la valse, de chanter avec Benjamin Biolay et de transformer n’importe quel concept en or.

Un modèle d’évolution pour n’importe quel rappeur ayant peur de finir enfermé dans son propre rôle. Alors qu’il aurait pu passer à la trappe après la polémique Sale Pute et les annulations de concerts, Orelsan est passé au travers sans coup férir et sans perdre la moindre plume. Capable de se réinventer musicalement, d’étendre ses activités au cinéma et à la télévision, de faire croquer ses potes, et de devenir une valeur plus que sûre dans les bacs. Belle trajectoire pour un mec perdu d’avance.

 


Crédit photo : Koria

Par Genono / le 24 octobre 2016

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