Les douze travaux de Sadek

Par Genono / le 18 septembre 2017
Les douze travaux de Sadek
S'il n'y a pas de recette magique pour réussir dans le rap français, il y a des échelons à gravir. On passe en revue les obstacles que Sadek a dû affronter

Alors qu’il a changé de dimension cette année avec son premier disque d’or et une première expérience cinématographique saluée par la critique, Sadek livre cette semaine son huitième projet en cinq ans. Derrière cette productivité impressionnante et la constance de ses sorties, le parcours du rappeur originaire de Neuilly-Plaisance est loin d’être un fleuve tranquille : sa carrière est, depuis le début, une succession d’épreuves et de défis.

 

1. Sortir de sa chambre

Un geste techniquement simple, que tout le monde réalise quotidiennement, mais qui pose quelques soucis dès l’instant où l’on se retrouve enfermé dans le plâtre, avec autant de fractures aux bras qu’aux jambes, après avoir été renversé par un voisin en faisant du roller. C’est précisément ce qui est arrivé à Sadek pendant son enfance, avec une petite difficulté supplémentaire en bonus : un cinquième étage, sans ascenseur. Résultat, le petit Sadek -qui s’appelle réellement Sadek, il ne s’agit pas d’un pseudo- passe une année entière coincé chez lui. Ecole à domicile, premiers textes grattés, ennui maximal, et assez d’envie de croquer le monde accumulée pour se donner à 200% pendant les cinquante prochaines années.


2. S’imposer comme clasheur

Quelques années plus tard, Sadek est redevenu un collégien comme un autre. Eminem est alors au top de sa carrière, et lance un nombre incalculable de vocations grâce au succès du film 8 Mile. A l’instar de Sch du côté d’Aubagne, Sadek se prend au jeu et commence à improviser des clashs à la sortie du collège, puis directement dans la rue, comme le prouve cette vidéo d’archive dans laquelle un tout jeune Masta Flow -le premier pseudonyme de Sadek- affronte un sosie de Dinos Punchlinovic :

 

Après quelques centaines de clashs sur le terrain, Sadek passe à l’étape supérieure, et va se confronter à ses adversaires dans de vraies compétitions, comme lors de l’édition 2007 du célèbre tournoi de basket de rue Quai 54. Pendant les intervalles entre les matchs, des battles entre rappeurs sont organisés : Sadek marque particulièrement les esprits, et notamment celui d’Hamadoun Sidibé, fondateur de la compétition, qui va ensuite devenir son manager.


3. Sortir un premier projet

Après pas mal d’années passées à charbonner, Sadek force la main à Hamadoun, qui, au départ, ne souhaite pas le produire pour la simple et bonne raison que la musique n’est pas son métier. Il finit cependant par céder, et fait finalement très bien son travail, puisqu'il décroche un contrat en maison de disques -ce qui est plutôt pas mal, pour un rappeur encore inconnu qui n’a jamais sorti aucun projet. C’est chose faite en 2012, avec La Légende de Johnny Niuuum, une mixtape qui, malgré des imperfections, constitue une bonne entrée en matière pour un rappeur qui vient à peine de fêter ses vingt printemps.

4. Construire une discographie solide en un temps record

On aurait tendance à croire que le cap du premier projet est le plus difficile à passer, mais ce serait se mettre le doigt dans l’oeil : la principale difficulté, dans la carrière d’un rappeur, consiste à durer et à enchaîner les sorties de qualité avec constance et régularité. Avec huits projets en cinq ans, Sadek peut légitimement se vanter de deux choses : d’une part, sa productivité monstrueuse ; d’autre part, la solidité de ses différents projets, qui font tous sens, pour une raison ou pour une autre, au sein de sa discographie. Evidemment, avec huits projets sous des formats différents (albums, mixtapes gratuites, EPs ...), l’ensemble est inégal, mais en progression : son plus gros succès critique et commercial est ainsi arrivé en 2016 avec Nique le Casino, au moment où l’on aurait pu penser que Sadek avait fait le tour de la question et qu’il n’irait pas plus haut.

 

5. Aller chercher le disque d’or

Le fameux Graal du rap français, celui après lequel ont couru tant de rappeurs historiques sans jamais l’atteindre : Nessbeal, Despo Rutti, Seth Gueko, Salif … la liste est longue. Même si le barème est discuté depuis la prise en compte du streaming, et l’explosion des certifications, qui rendrait la tâche plus simple, le disque d’or obtenu par Sadek pour Nique Le Casino lui a tout de même enlevé une belle épine du pied, en lui permettant d’évacuer tout type de pression liée à cet objectif. Reste désormais à confirmer, et même, peut-être, viser encore plus haut.

 

6. Savoir gérer les temps morts

Ne nous méprenons pas : malgré sa productivité et sa constance, Sadek a tout de même connu quelques passages à vide, notamment pendant la période entre Les Frontières du Réel (2013) et Johnny Niuuum Ne Meurt Jamais (2015). Entre détails contractuels, buzz en manque de souffle, et questionnement artistique, sa carrière semble, vu de l’extérieur, sur la pente descendante. Plutôt que de se tourner les pouces, le rappeur continue de passer ses nuits en studio, et balance coup sur coup deux projets gratuits, censés faire patienter ses fans. Quelques faces B, deux-trois featurings, et le tour est joué : certes, Sadek n’a pas fait de bon en avant pendant cette période, mais il a continué d’exister aux yeux du public, tout en restant productif. Avec quelques années de recul, on ne peut que se rendre compte qu’il s’agissait de la bonne solution.

7. Devenir un rappeur complet et éclectique

La chose semble naturelle aujourd’hui, mais il y a encore quelques années, un rappeur aussi bien capable de kicker sept minutes sans refrain que de faire danser sur un tube de l’été, ou de s’aventurer sur des ambiances planantes, était considéré comme une rareté absolue. Désireux de diversifier ses skills dès son premier projet, ce qui a pu être vu comme une absence de cohérence artistique au départ s’est finalement révélé être l’une des plus grandes forces de Sadek, désormais à l’aise sur absolument tous les terrains.

 

8. Devenir acteur

En dehors de Joeystarr et, dans une moindre mesure, de Doudou Masta, passer du rap au cinéma est généralement un exercice compliqué. Quand Sadek a été casté pour tenir tête au monstre sacré Gérard Depardieu à l’affiche de Tour de France, la question de son expérience devant la caméra a posé question. Résultat : un joli succès critique et commercial, des commentaires élogieux sur sa prestation, et même une nomination par l’Académie des Lumières.

 

9. Survivre à ONPC

La conséquence logique du succès de Sadek au cinéma, c’est donc une invitation à venir s’assoir sur le fameux fauteuil d’On N’est Pas Couché, là où tant de rappeurs (Disiz, Lartiste, Nekfeu...) ont subi les velléités de chroniqueurs dont la principale mission semble parfois être de déstabiliser les interviewés. Lancé sur des questions pas forcément simples (“Pensez-vous être un français de seconde zone ?”) et tancé par Yann Moix au sujet d’un supposé manque de profondeur de son personnage, il a su s’extirper de cet environnement hostile avec les honneurs.

 

10. Éviter soigneusement toute forme de clash 

Au coeur de ce panier de crabes qu’est le milieu du rap français, éviter toute forme de clash ou d’embrouille en public est une entreprise particulièrement délicate. Hormis une vidéo passée à la postérité face à la caméra de Tonton Marcel, Sadek n’a jamais été cité publiquement dans aucun clash, malgré quelques rumeurs d’embrouilles ou de dossiers potentiellement épineux. Entre sa faculté à survivre aux prédateurs d’On N’est Pas Couché, et sa diplomatie au sein d’un milieu rap, Sadek a clairement toutes les qualités d’un excellent politicien.

11. Feater tout le rap français 

De Soprano à Alkpote, de Sch à Niska, de Rim’K à Zesau, il est franchement difficile de citer un rappeur avec qui Sadek n’a jamais croisé le fer. Sans forcément livrer uniquement des collaborations mémorables, on retiendra surtout qu’il a toujours su tenir la dragée haute à chacun des gros noms qu’il a rencontré, une performance loin d’être simple quand on voit le pedigree de certains.

 

12. Convier deux mamies à boire un thé et réaliser la meilleure cover de l’année

A force de réaliser la quasi-intégralité des pochettes d’albums de têtes d’affiches du rap français et de tomber uniquement sur des artistes frileux, refusant la moindre folie, on aurait pu croire Fifou fatigué par ce milieu. Mais son travail sur Violent, Vulgaire et Ravi D’être Là est le genre de cover qui met tout le monde d’accord, et qui se passe de commentaires, et qui est vite considérée par tous comme la meilleure pochette du rap français depuis belle lurette.


 


Crédit photo : Fifou / REC 118

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Par Genono / le 18 septembre 2017

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