Les chichas : l'eldorado tabou du rap français ?

Par Genono / le 20 avril 2016
Les chichas : l'eldorado tabou du rap français ?
A une époque pas si reculée, le buzz ou la validité d'un artiste rap naissaient dans les clubs. 2016 : les chichas font et défont des carrières et semblent redéfinir la nouvelle esthétique musicale du rap français même si la reconnaissance du phénomène reste timide.

Vous avez probablement entendu parler du fameux bar à chicha "D'Or et de Platine", dont la photo de devanture est devenue virale il y a quelques semaines. Alors que tout le monde a cru que Jul se lançait dans le business très rentable des établissements consacrés aux narguilés, le rappeur a communiqué via les réseaux sociaux en démentant -à sa manière- son implication dans cette affaire : 

 

Cette petite histoire a eu le mérite de pointer le doigt vers un phénomène en pleine expansion : le rapport très intime entre nos rappeurs français et ces établissements enfumés. Allant de pair avec l'expansion de ces lieux qui font fureur en banlieue et en régions, ces dernières années ont vu le développement d'un type de rap très spécifique, que l'on a fini par appeler, en toute logique, le "rap de chicha".

 

Rai’n’B 2.0

Techniquement, le rap de chicha n'est que le descendant direct de ce sous-genre qui a hanté la deuxième moitié des années 2000 : le rai'n'b. Croisement improbable entre raï, rap et french RnB, cet hybride musical est né quelques années plus tôt, des mains et des platines de DJ Moussbek, auteur hyper-productif d'une série de mixtapes mélangeant rap, funk, raï et rnb -et faisant rapidement des émules. DJ Mot, DJ Defwa, DJ Saïd et DJ Kayz lui emboïtent le pas, et le marché est bientôt inondé de cassettes aux visuels improbables et au rendu plus ou moins professionnel. Il faut évidemment très peu de temps à l'industrie musicale pour fleurer le filon. En 2004, DJ Kore s'associe à DJ Skalp et lance la bombe Raï'n'B Fever, premier volume d'une série qui perdurera jusqu'en 2011.

Tous les ingrédients du rap dit "de chicha" se retrouvent déjà dans cette compilation : une dominante rap/rnb variétisée couplée à une grosse touche de raï, l’utilisation systématique d'autotune, une ambiance majoritairement festive, et quelques incursions d'autres bleds géographiques -le cas échéant, le zouglou ivoirien de Magic System. Une douzaine d'années plus tard, on retrouve le même schéma dans n'importe quel établissement spécialisé dans la fumette. Techniquement, le rap de chicha est l'équivalent musical de la barbe à papa : peu d'ingrédients, inconsistant mais addictif, très sucré et superficiel.

 

Moins orientalisé que le Raï'n'b, mais tout aussi ouvert sur les musiques du monde (Raï'n'B Fever 2 voyait Ricky Martin chanter avec Cheb Mami -ce n'est pas une vanne), ce nouveau genre s'appuie sur les mêmes codes musicaux -notamment l'hégémonie d'autotune, les textures légères, et l'aspect purement divertissant. Les rappeurs qui squattaient les compilations de Kore se retrouvent donc en toute logique à squatter les playlists des chichas en vogue : Mister You, La Fouine, L'Algerino, Rim'K, Lacrim ... la liste est longue, et s'enrichit chaque année de nouveaux noms à la durée de vie plus ou moins éphémère.

 

Un fonctionnement lucratif

Le business du rap narguilisé est particulièrement rentable : il nécessite peu de moyens, peu d'efforts artistiques, et peut rapporter beaucoup. Les showcases dans les chichas sont ainsi devenus en quelques années la principale source de revenus de nombreux rappeurs : faute de vendre des disques en quantités suffisantes, ceux-ci facturent leurs prestations plusieurs milliers d'euros par soir. Bien entendu, la facture est indexée sur le taux de notoriété de l'artiste, et sur son potentiel à attirer les foules. Mais au bout du compte, tout le monde sort gagnant de cette petite affaire : le rappeur, bien entendu ; le gérant de la chicha, qui voit sa clientèle affluer et consommer les soirs de showcase, et qui profite de l'occasion pour faire de la publicité ; et enfin, les clients, qui depuis le fin-fond de leur province, n'ont pas vraiment l'habitude de voir leurs rappeurs favoris en chair et en os.

Mais alors, fondamentalement, quelle est la différence entre un son fait pour les clubs, et un son fait pour les chichas ? Pour Moncef, gérant d'un établissement dans les Yvelines, c'est avant tout une question de rythme : "En club, les gens viennent pour danser. Ils veulent de la musique rythmée, qui les fasse bouger. C'est pour cette raison que bien souvent, les DJs accélèrent le rythme des chansons de rap, naturellement trop lentes pour que les gens puissent danser". Alors que dans les bars à chicha, l'ambiance est un brin plus smooth, moins axée sur le trémoussage : "A la différence d'une boite de nuit, on vient ici pour se poser, discuter, rigoler avec ses potes. La musique est là pour donner de l'ambiance, mais n'est pas le critère principal". La musique diffusée dans ces établissements correspond donc à leur atmosphère légère, à mi-chemin entre la boite de nuit et le pub : "évidemment, on a besoin de musique qui ne se prend pas la tête. Il faut que ce soit un peu festif, enjoué. Il ne faut pas oublier que notre clientèle vient ici pour se détendre, pour se vider la tête".


Si le rap n'est pas le seul genre musical joué sur place, il reste très dominant. Le public est jeune (moins de 25 ans en moyenne) et majoritairement masculin. Le rap est donc très logiquement le genre le plus plébiscité, et plus particulièrement le rap français, qui a su s'engouffrer rapidement dans ce nouvel eldorado et répondre à la demande croissante. Et puis, il a cette capacité à se marier aux autres genres qui le rend très facilement diluable : rap-funk, rap-rnb, rap-raï, rap-pop ... Une sorte de sirop fruité, à qui il suffit d'ajouter un peu d'eau, d'alcool ou de soda. Liant entre tous ces genres, l'autotune a joué un rôle fondamental dans le développement de la musique de chicha : il permet aux rappeurs de chanter, aux refrains d'être rythmés, et aux playlists de s'uniformiser.

 

Le rap de chicha, sujet tabou ?

Malgré sa faible consistance musicale, cette tendance fonctionne sur un modèle économique bien plus solide que le système classique qui voit les rappeurs dépendre de leurs scores dans les charts. On peut même aller plus loin : ici, plus besoin de sortir d'albums. Un tube isolé, un clip bas-de-gamme -tourné en chicha, évidemment-, quelques millions de vues, et le tour est joué. Et puis, tout le monde peut jouer le jeu : outre les rappeurs spécialisés dans le genre (Zifou, Ridsa, Lartiste), certains rappeurs issus d'un univers plus street prennent le temps de livrer des titres dédiés aux ambiances enjouées des bars à chichas : Rim'K, Mister You, Dry ... En somme, on peut très bien rapper pour les cailleras le lundi, et pour les fashion-victims le mardi. Ce n'est qu'une manière comme une autre de diversifier ses sources de revenus.

Reste cependant un mystère : malgré sollicitations et relances, aucun rappeur ni DJ n'a accepté de répondre à nos questions à propos des showcases, de ce genre de musique, du public visé, ou des éventuels ingrédients du processus créatif d'un tube de chicha. Comme si évoquer ouvertement le fait de viser un public accro au narguilé était tabou, comme si faire de la musique sur un modèle formaté (mais efficace) était honteux.

 

La playlist « Rap de chicha » :

La Fouine - Insta
Ridsa - Là c'est Die
Lartiste - Combien tu t'appelles
DJ Hamida et Sultan - Tout casser
DJ Aymoune et Leck - Elle aime trop ça
Jul - Wesh Alors
Fababy - Ma petite
Li'Lya et Ridsa - 100 mecs / Sans meuf
Gradur et DJ KayZ - Coller-serrer
DJ Erise, Mister You et Keblack - En altitude
Rim'K - Vida Loca

 


 

Photo : PHOTOPQR/LA DEPECHE DU MIDI

Par Genono / le 20 avril 2016

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