Les "bêtes de foire" du rap américain

/ le 25 février 2016
Les "bêtes de foire" du rap américain
Souvent regardés avec méfiance par la partie la plus conservatrice du public rap, les freaks (littéralement, « bêtes de foire ») se sont pourtant multipliés dans le rap américain, depuis ses débuts jusqu'à aujourd'hui, pour le meilleur et pour le pire.

Parmi la salve de tweets perchés à laquelle il a désormais habitué ses fans, Kanye West a lâché, le 24 février 2016, un sympathique « We need to see Young Thug at the Grammys. Not just me and Jay in a suit. » Cet appel du pied n'a pas forcément été bien reçu par tout le monde (en même temps c'est normal pour Kanye). Certains continuent d'être régulièrement consternés par le style de Young Thug et une frange du public ne le considère même pas comme un rappeur.

Il faut les comprendre : gimmicks d'extraterrestre, voix singulière et lyrics barrés sans parler de son flow qui le place à un improbable croisement entre Future et Lil Wayne (avec par-dessus le marché des influences de Gucci Mane), Young Thug détonne dans le paysage. Ah, et il aime aussi porter des jupes et du vernis. Forcément, pour un enfant du rap des années 90, la transition est un peu périlleuse et le jeune artiste cultive ainsi son image de freak. Les freaks, quezaco ? Si l'on s'en tient à la définition classique, ce sont les monstres de foire, comme dans le film du même nom qui a d'ailleurs fait date en en faisant des héros plutôt que des antagonistes.

 

Tous les détracteurs de nombreux rappeurs américains actuels sont souvent très gênés par cet aspect. Si cela a toujours été normal dans d'autres registres, du rock à la pop, on pourrait effectivement penser que les codes du rap vont un peu à l'encontre de l'existence de personnages aussi hauts en couleur. Et ce serait une grossière erreur.

Le côté "dumb music" clamé haut et fort

Certes, le style de certains peut sembler excessif. Certes, on peut déplorer dans quelques cas que l'image ait pris le pas sur la musique au nom de l'entertainment. Sauf que cela reste du rap américain, et si la musique est réellement mauvaise, si l'artiste en question n'a réellement aucun talent quand il pose, il n'arrive pas à survivre longtemps en général tant la concurrence est rude.

 

Rappelons que ce côté décalé a beaucoup apporté au rap. Toujours regardée avec suspicion au départ, l'excentricité a permis de décoincer un nombre incalculable d'arrière-trains dans une musique qui avait souvent tendance à se prendre au sérieux à 300%. Ainsi, quand Cam'ron et le Dipset arrivent sur le devant de la scène new-yorkaise, de nombreux puristes leur crachent dessus, les considérant d'abord comme des clowns. On est à peine au début des années 2000, le leader du crew a fait ses armes avec Big L, mais les stigmates sont là : rimes gratuites et punchlines hilarantes sont légions, l'humour est assumé, la bêtise aussi et niveau image, on a un type qui peut venir à un freestyle ou un tournage de clip en fourrure rose dans le plus grand des calmes. Pour autant, la forme reste classique ; il est difficile de dire que « ce n'est pas du rap » comme on peut l'entendre aujourd'hui pour d'autres. Plus encore, quoi qu'on en pense, les travers les plus fous des Diplomats et de Killa Cam en particulier ont influencé de nombreux rappeurs. A une époque, Lil Wayne ne s'en cachait d'ailleurs pas, et il a lui aussi pendant un temps pu être catégorisé monstre de foire, dans toute la période qui entoure l'album Carter 3. Mais surtout c'est la science de la rime Dipset qui fait sourire quitte à en être absurde ou d'une vulgarité sans nom et le mauvais goût érigé en mètre-étalon (« Get the R. Kelly tape and see how we piss on you », un grand cru) qui a marqué durablement.

 

Outre Lil Wayne, ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Gucci Mane et ses amis se sont plus souvent mélangés à Cam'ron et les siens qu'avec d'autres rappeurs de la Grosse Pomme. La science des gimmicks débiles et les références inattendues au coin d'une rime, voilà des valeurs fédératrices. On pourrait presque dire que le Bricksquad (période Gucci-OJ da Juiceman-Wacka Flocka-Frenchie etc) a des allures de Dipset d'Atlanta tant les points communs sont nombreux : tout s'organise autour d'un leader charismatique totalement dans son monde, le côté "dumb music" est clamé haut et fort, et on aboutit à un rap un peu surprenant où l'imagerie gangsta classique prend des airs de dessin animé pour enfants sans que cela ne paraisse incohérent.

 

Toute une génération de rappeurs a mis en avant son côté freak

On peut aussi se tourner vers ceux qui ont longtemps véhiculé une image carrément décontractée ou cartoonesque, de Busta Rhymes à Redman. Pour le coup, cette folie envahissait l'ensemble de leur musique, ce qui ne les empêche pas d'être des pointures et des références pour pas mal de monde. Mais entre les clips et les textes, on sait tout de suite que l'on n'est pas chez Mobb Deep ou Jay-Z.

 

De la même façon, un Necro qui a poussé le registre horrorcore (rap hardcore qui s'appuie sur des lyrics très crus, avec des descriptions gores et une esthétique de film d'horreur, pour caricaturer) très loin, pouvait aussi être considéré comme un freak. Pour autant, son rap est toujours resté on ne peut plus calibré New York et ses influences aussi. L'intéressé a son explication : "Tu vas avoir 15, 20 rappeurs blancs dans le game, et ils vont tous devoir être très, très bons dans un domaine. Quand on te regarde et qu'on se demande si t'es bon, tu dois faire une connerie qui permet de te sortir du lot. Du coup, t'es presque forcé de rapper avec un style perché. Parce que sinon on ne te calcule même pas. Tu ne peux pas être moyen, la pression est trop forte : il n'a rien de spécial ? OK, rien à foutre."

Cette rhétorique peut sans doute expliquer l'évolution et l'explosion d'un Eminem, qui s'est d'abord démarqué en tant que freak, usant et abusant de son personnage de Slim Shady pour le bonheur des petits et des grands. Là encore, au tout départ, il existait des gens assez dégoûtés par l'irruption d'un cinglé pareil, mais ils ont fini par s'y faire.

Sans faire de la psychologie de bas étage, c'est ce même état d'esprit qui permet de comprendre comment un type comme Stitches peut sincèrement s'imaginer réussir dans la musique. Mais plus généralement, toute une génération de rappeurs, sans embrasser totalement une folie artistique hors de tout cadre, a mis en avant à petites ou grosses doses un côté freak. Que ce soit Gunplay qui a compris qu'après tout, c'est ce qu'on aimait bien chez lui ou Danny Brown qui entretient son côté crado avec une détermination qui force le respect. A une autre échelle, presque l'intégralité de l'ancien collectif Odd Future s'est faite connaître en surjouant à mort le rôle de sales gosses fous et incontrôlables ; Lil B du groupe The Pack a percé en solo lorsqu'il s'est mis à aligner les lyrics sans aucun sens ou presque et développer une image de gourou/dieu vivant ; Riff Raff s'est construit uniquement autour d'une image factice de cinglé uniquement là pour divertir, on retrouve aussi ça chez Jackie Chain...

 

C'est finalement un peu la même formule qu'adoptaient certains groupes, mais ramenée à un seul individu (ce qui peut donner un côté schizo, mais on reste dans le sujet). En effet, personne ne pensera jamais à émettre des réserves sur la légitimité du Wu-Tang Clan ou de Public Enemy, et cela se comprend. Pourtant, concrètement, des membres comme Ol' Dirty Bastard ou Flavor Flav ont tout du rap freak. Dégaines qui sortent du lot, façon très différente de se poser sur l'instru par rapport aux autres, voix atypiques et beaucoup, beaucoup de drogue. Du coup, il y avait un côté franchement ludique à voir, ce qui n'empêchait absolument pas leurs groupes respectifs d'avoir l'aura qu'ils ont eue. Comme quoi ce n'est pas rédhibitoire, ni contagieux, pas de panique les puristes.

 

Sur le long terme, ça paie

Dans le Sud des États-Unis, sachant que la légitimité new-yorkaise paraissait bien loin à une époque où les succès et les ventes restaient confinés dans l'état d'origine des artistes, un groupe comme Three 6 Mafiaune sorte de Wu-Tang de Memphis, sauf qu'ils étaient tous forts », pour paraphraser Al Kpote) a lui aussi marqué les esprits, mais là c'était le niveau supérieur. Tous les membres du groupe jouaient les cinglés à leur façon, on passait de l'horrorcore aux egotrips lunaires, un membre (DJ Paul) a une déformation du bras droit ce qui lui donne une « main de bébé » selon ses propres termes (si vous ne comprenez pas du tout ce que c'est, allez voir Deadpool) et tout le crew a longtemps traîné une réputation d'adorateurs de satan tellement le grand public avait du mal à les comprendre. Bref, pas gagné...

 

Pour couronner le tout, le freak se marie souvent très facilement avec la pop, ce qui explique d'ailleurs sans doute pourquoi le côté clown au sens péjoratif du terme subsistera toujours chez une partie des auditeurs. Si l'on met à plat tout le travail de Nicki Minaj, il est évident qu'il y a du Lil Kim en elle, mais aussi du Harley Quinn : chez elle le sexy se double presque systématiquement d'une quantité impressionnante de débilité revendiquée en tant que telle. Logique que ça plaise aux enfants, pour le plus grand désespoir de leurs grands frères fans de Common.

 

Alors, plutôt que de les opposer aux artistes qui ont une image en apparence plus sérieuse, regardons les freaks pour ce qu'ils sont. Ils n'empêchent pas les rappeurs classiques d'exister et ne leur volent rien puisque le public visé n'est a priori pas le même. Surtout, le temps nous montre qu'a posteriori, non seulement ils contribuent à décoincer l'intégralité de l'industrie y compris les artistes rap ou r'n'b traditionnels qui ne rechignent pas à s'amuser le temps d'un featuring. OK, quand il s'agit d'engendrer des danses débiles tous les quatre matins, cela peut sembler dispensable mais lorsque cela permet de faire évoluer tout un genre musical comme cela a été le cas avec le recul, c'est non négligeable. Au fond les freaks n'ont souvent rien à envier aux autres niveaux productivité (de Thugga à Lil Wayne et Lil B en passant par Nicki et Gucci, presque tous ont une réputation de bourreaux de travail) et compétences au micro, c'est juste que l'usage qu'ils en font est radicalement différent. Du coup, si sur le moment ça passe toujours difficilement, sur le long terme, ça paie. Tout comme le film Freaks, d'abord censuré dans de nombreux pays qui craignaient d'horrifier le public, mais aujourd'hui considéré comme un classique du cinéma.

On est quand même à une époque où un DJ peut passer tranquillement d'un Kendrick Lamar à un Young Thug, alors ne boudons pas notre plaisir. Il y a un temps pour Le Roi Lion et un temps pour Les Animaniacs ; les deux ne sont pas ennemis. On aura toujours besoin de bons élèves studieux et sérieux, mais sans les freaks pour repousser les limites, la musique évoluerait moins. Et surtout, qu'est-ce qu'on s'emmerderait...

Et ça c'est cadeau, dans la joie et la bonne humeur  :

 

 


 

Crédit Photo fleuve et accueil  : © Robb Cohen/Retna Ltd/Retna Ltd./Corbis

/ le 25 février 2016

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