Les beatmakers sortent de l'ombre

/ le 07 août 2017
Les beatmakers sortent de l'ombre
En plus de produire les beats, ils chantent désormais les refrains, gèrent des labels, sortent des projets solo, et écrivent leur nom tout en haut de l’affiche : après des décennies dans l’ombre, les producteurs prennent leur revanche.

Architecte de chaque album, de chaque morceau écouté tout au long d’une vie d’auditeur, le beatmaker est une figure restée loin de la lumière pendant de trop nombreuses années, et ce malgré l’importance capitale -pourtant reconnue par tous- de toute la partie instrumentale des différents tubes et classiques du rap. Trop facilement oubliés par le public comme par les artistes, parfois obligés de batailler pour être crédités et rémunérés pour leur travail, facilement victimes de plagiat, la position de ces hommes de l’ombre est loin d’être enviable … ou du moins, l’a longtemps été. La donne est en effet en train de changer, sous l’impulsion de quelques producteurs aux pouvoir élargis, mus par l’ambition d’être plus que de simples faire-valoir pour les rappeurs avec qui ils collaborent.

 

Du devant de la scène à la pénombre …

Historiquement, la figure du DJ -qui tend aujourd’hui à se confondre avec celle du producteur- est pourtant celle qui est à l’origine de l’impulsion ayant donné naissance à la musique hip-hop. De Grandmaster Flash à Afrika Bambaataa, les premières années de ce tout jeune genre musical appartiennent quasiment exclusivement à ces hommes derrières les machines, qui vont progressivement se mouvoir vers l’arrière de la scène à mesure que les rappeurs prendront les devants. Moins prépondérants, les purs DJs vont ainsi progressivement laisser leur place à de véritables beatmakers, concentrés principalement sur la production instrumentale, et beaucoup moins sur la nécessité d’assurer des ambiances pour faire danser les breakers.

On se retrouve alors dans cette situation déséquilibrée destinée à perdurer : les rappeurs récoltent tous les louages, et les producteurs se contentent de bosser en arrière-plan sans rien demander à personne. Certains arrivent tout de même à se faire un nom en occupant des scènes de niche (DJ Screw), en jonglant entre les casquettes de rappeur et de beatmakers (Dr Dre, Kanye West) ou en représentant pleinement l’identité d’un groupe à succès (The Alchemist, Havoc). Le cas d'un Timblaland au coeur des années 90 a sans doute crée un précédent puisqu'il fait partie des premiers producteurs à avoir su se "vendre" sur les tracks qu'il produisait (et les vidéos), inspirant les Jermaine Dupri, Swizz Beatz ou encore Mannie Fresh à en faire de même.

 

L’arrivée plus récente dans le game de personnalités plus extraverties comme DJ Khaled, Mike Will Made It ou Metro Boomin ont permis à ce métier de sortir de l’ombre et de regagner petit à petit le devant de la scène. Un retour au premier plan qui s’est fait par étapes : ajout systématique d’un tag en début de morceau pour éviter les problèmes d’absence de crédit ; apparitions dans les clips ; production de projets entiers avec le seul nom du beatmaker en tant qu’artiste principal ; et même, de plus en plus, poussées de voix sur les refrains.

 

… et de la pénombre au-devant de la scène

L’incroyable DJ Khaled est évidemment le meilleur exemple de ce que peut représenter un producteur à l’heure actuelle : si sa casquette première est celle de beatmaker, il est également DJ et animateur radio, mais aussi patron de label, ponctuellement rappeur, et sort un projet solo par an -tout en prenant le temps de soigner son énorme notoriété sur les réseaux sociaux. Même s'il met de moins en moins la main à la pâte et supervise plutôt le travail des beatmakers qui travaillent avec lui (The Runners, Cool & Dre, Danja...),  aujourd’hui, on n’écrit plus “Rihanna feat Bryson Tiller - Wild Thoughts (produit par DJ Khaled)” mais bien “DJ Khaled - Wild Thoughts feat Rihanna et Bryson Tiller”. Cela peut sembler un détail, mais cette inversion des rôles a une signification majeure : le producteur a ici atteint une telle notoriété et une telle importance qu’il peut être considéré comme la véritable star de ce single, et ce sont cette fois les artistes invités qui ont le rôle de faire-valoir.

Toujours en retard de quelques années sur son homologue américain, le rap français a tout de même fini par suivre la tendance de la mise en lumière des DJ/beatmakers. DJ Weedim, Myth Syzer, Ikaz Boi, DJ Kore, Punisher… Des noms régulièrement cités, qui n’hésitent plus à montrer leur visage, à faire entendre leur voix, et à aller frapper à la porte des médias spécialisés pour se raconter. Le premier de la liste est d’ailleurs l’un des meilleurs exemples de la nouvelle dimension de nos producteurs hexagonaux. Sur le même modèle que DJ Khaled ou les autres stars US -mais à une toute autre échelle, évidemment-, DJ Weedim livre une quantité phénoménale d’instrumentaux à longueur d’année, a créé un label, accompagne ses artistes en concerts et/ou tournées, sort ses propres projets solo ou collaboratifs, crédite ses morceaux d’un “DJ Weedim feat” (même si l’artiste featé est très loin d’être Rihanna) et pose son nom seul en haut de l’affiche lorsqu’il assure la première partie d’un gros artiste US. Et, nouvelle similitude avec les stars du beatmaking US, il pousse désormais la chansonnette sur les refrains, comme il nous l’expliquait il y a quelques semaines : “J’en ai toujours fait, mais avant ça se limitait au studio. J’invente le refrain, et je le fais chanter au rappeur. Et de plus en plus, les rappeurs commencent à me demander de poser le refrain directement. La différence, c’est peut-être que je commence enfin à l’assumer … je trouve que ça sonne bien, et puis surtout, ça apporte quelque chose en plus à mon travail sur scène. Comme on fait pas mal de live, c’est intéressant d’aller performer ça, ça apporte un kiff en plus.”

 

Vers des profils hybrides rappeur/beatmaker

Mais Weedim n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Malgré une palette musicale assez différente, Myth Syzer est par exemple dans le même cas, et semble même capable d’occuper absolument tous les rôles, de la prod au refrain en passant par les couplets. Même chose pour Muddy Monk, l’un de ses collaborateurs réguliers, qui produit et chante, malgré des influences qui sont très loin de se limiter au hip-hop. En somme, même si les beatmakers classiques, rangés derrière leurs machines et pas forcément avides de gloire et de reconnaissance, existent toujours, nombreux sont ceux qui souhaitent faire connaître leur nom, leur visage, et leur voix.

 

Le comportement des rappeurs vis à vis de leurs producteurs a également connu une évolution plutôt positive ces dernières années. Si les “oublis” de crédit existent toujours, il est intéressant de noter que Kaaris a toujours cité Therapy au cours de leurs quelques années de collaboration, que le succès de Lacrim a toujours été associé à celui de DJ Kore et DJ Belek, tout comme celui de Sch -dont l'ascension reste cependant associée à son parcours avec Katrina Squad-, ou encore que de nombreux beatmakers soient invités dans les émissions de radio consacrées au rap, ou interviewés par les sites spécialisés.

Les profils hybrides comme ceux de Damso, Jeanjass ou JuL, qui portent à la fois la casquette de rappeur et celle de producteur, ont également contribué à faire évoluer les mentalités : Damso est par exemple l’un des rappeurs les plus attachés à citer le nom de ses divers beatmakers et à demander à ce qu’ils soient reconnus au maximum pour leur travail. De la même manière, quand JuL compose une instru en direct sur Périscope avec son public, il démontre qu’il s’agit d’une étape primordiale dans la conception d’un morceau, et qu’il faut souvent commencer par là avant d'envisager la suite.

Ces artistes polyvalents ne sont évidemment pas les premiers à produire et rapper en même temps, et ce genre de profil polyvalent existe depuis toujours, de Dr. Dre à Hamza en passant par Kanye West ou Zekwe Ramos. Mais à l’heure actuelle, avec la démocratisation des moyens de production (un ordinateur, un logiciel cracké et quelques tutos suffisent pour démarrer), le nombre de rappeurs s’étant au minimum essayé à l’exercice est en constante augmentation. S’il n’est pas encore question de considérer Myth Syzer comme un rappeur à part entière ou Jul comme un pur beatmaker, la frontière est plus floue concernant des artistes comme Jeanjass ou Canardo, qui occupent pleinement les deux fonctions. De là à imaginer un album de DJ Kore entièrement produit par Sch, ou un gros single de Madizm sur un beat composé par Jul, il n’y a qu’un pas.

 


Crédit photo : Myth Syzer

 

/ le 07 août 2017

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