Les années collège (et lycée) du rap français

Par Yérim Sar / le 08 septembre 2016
Les années collège (et lycée) du rap français
C'est la rentrée : les écoliers, collégiens, lycéens, etc reprennent le chemin des salles de cours pour le meilleur et pour le pire. Petit florilège du point de vue et du vécu des rappeurs français sur la question.

Bien que les détracteurs de cette musique considèrent les artistes en priorité comme des débiles profonds doublés d'illettrés au point qu'un rappeur citant une référence littéraire passe plus ou moins pour un singe savant, le rap français a abordé le thème de l'école et même des études en général de manière récurrente au fil des années. Évidemment, ce n'est pas spécialement dans des termes élogieux à quelques exceptions près, mais le regard porté sur la scolarité par les rappeurs est plus contrasté qu'il n'y paraît.

Forcément, à première vue, c'est tristounet, depuis la tirade d'Oxmo sur les BEP dans Peu d'gens l'savent  jusqu'au mauvais souvenir de Damso sur Graine de sablier (« Maîtresse m'en veut car je suis noir comme Dark Vador, maîtresse est-elle raciste ? ») en passant par les aveux d'échec multiples, au hasard, celui de Nakk : « Leur bac de mes deux, Je l'ai eu pour ma mère, elle était fière de moi putain, vieux, t'aurais vu ses yeux. Mais c'est zarbi, j'ai appris trop tard car à l'école, j'ai pas trouvé ma branche, y'a trop d'arbres. Les études c'est pas bidon mais j'ai fait un bide » (Chanson Triste)

On pense également à Lino : « la daronne voulait que je devienne toubib ou baveux, j’ai fait un bide grave, l’école et moi c’est Arafat et Sharon » (95 rue Borsalino), qui avait d'ailleurs confirmé la chose en interview des années plus tard : « y’en a qui me sortent « mais tu devais être une tête à l’école » [il éclate de rire]  T’es fou, j’étais une bite, ouais ! Pas parce que j’étais con, mais parce que je foutais rien, l’école ne me plaisait pas spécialement. On est pas  tous faits pour faire des études, je pense. »

Cependant, si la réussite n'est pas au rendez-vous, les rappeurs cités semblent avant tout regretter la chose. Même Booba qui lâchait dans Hommes de l'ombre « à l'école ils me disaient de lire, voulaient m'enseigner que j'étais libre, va t'faire niquer toi et tes livres » ne souhaite pas la même chose à sa progéniture : « mon fils, à l'école tu seras imbattable » (Au bout des rêves).

 

Les déçus

Fabe

Lorsque Fabe évoque ses études dans ce morceau, on a à nouveau affaire au désintérêt total de quelqu'un qui va jusqu'au bac pour que sa mère soit contente mais qui est parfaitement conscient que cela n'aura aucun impact sur sa vie professionnelle : « Bac + 5 ou tu vaux rien ».


Weedy

Même si Weedy évoque son adolescence au sens large sur ce titre, le collège y occupe fatalement une place importante et il s'agit une nouvelle fois de la rencontre entre deux mondes qui ne se comprennent voire ne se tolèrent pas du tout : « scolarité plus que bancale, emmerde les profs jusqu'au scandale malgré toutes les punitions […] refuse l'autorité, vu que les profs parlent de BEP, je suis même pas sûr de becqueter ». Le rappeur d'Expression Direkt, outre son côté turbulent, ne semble carrément ne pas supporter l'institution en elle-même et sa logique qui va à l'encontre de ses rêves : « A mon âge, l'école est obligatoire, pour moi c'est un purgatoire, j'y vais de façon très aléatoire […] Je suis pas devin mais je crois que l'école m'apportera rien. Je lui parle d'être musicien, lui me parle d'être mécanicien ».

 

Orelsan

On a aussi des cas particuliers, avec notamment Orelsan qui, lui, avait des problèmes diamétralement opposés à ceux du reste de la liste : « Quand j'étais encore au collège, j'étais le fils du directeur, j'entendais des "hé fils de pute, je t'attends à la sortie à 17h" Imagine en 2 ans comment ça m'a mis les nerfs, depuis je traîne toujours avec les mêmes amis imaginaires »

 

Casey

Casey, elle, en a bien plus gros sur la patate si l'on en croit les morceaux Tragédie d'une trajectoire et Ce soir je brûlerai. Dans le premier, elle relate une partie de son enfance à Rouen où elle était vue comme une bête de foire. Tout y passe : les remarques racistes, les conflits avec l'autorité, des profs à la directrice, et même avec les autres élèves qui apparemment ont dû prendre cher (« j'ai sorti les ciseaux de ma trousse avec la frousse et l'intention de leur faire mal à la sortie de la classe »).

 

Sur le titre suivant, la rappeuse continue d'exorciser ses démons. Le concept du morceau étant que chaque MC décrit une cible qu'il rêve de brûler, c'est tout naturellement que son choix se porte sur son ancienne école.

 

Les cancres

Rohff

Petit coup de nostalgie, on commence avec une anecdote croustillante dont seul Rohff a le secret.

 

Freko Ding

« J'ai stoppé les cours quand mon zizi commençait à avoir de la moustache ».

Dans son premier couplet, Freko se replonge dans sa vie de collégien et apparemment on a affaire à un cas un peu spécial puisque même s'il commence de manière assez classique (les retards, pas le temps de se laver le matin, grosse touffe de cheveux), il conclut en expliquant que « les filles cassent les couilles » quand il leur rote au visage. Une fin de couplet qui fait écho à la dernière mesure de son texte, le légendaire « quand je croise une jolie fille je lui montre mes parties génitales, elle part en courant et dit que je suis pas normal, et ça, c'est pas normal ».

 

Serum

« Je suis venu pour gole-ri et blaguer, l'école c'est le meilleur plan pour prendre du fric et draguer ».

Les deux rappeurs de Serum assument avec humour leur statut de « premier de la classe en partant de la fin » et dressent un catalogue quasi-exhaustif de tout ce qu'il faut faire pour être un parfait fouteur de merde en cours : se mettre au fond de la classe, dormir, ne jamais travailler, ne pas se laisser impressionner par les profs... quitte à se prendre une volée par le paternel assez régulièrement. On pourrait déplorer la glorification des mauvais élèves dans le morceau mais ce serait aussi idiot que d'imaginer que c'est l'influence du Collège Fou Fou Fou (mentionné au refrain) qui a détourné Dany Boss et Alcide H du droit chemin. Et puis admettons-le, personne n'a envie d'être catalogué comme « le suceur du premier rang ».

 

L'S.Kadrille

Dans une ambiance nettement plus mélancolique, 13Or et 16Ar reviennent sur le parcours tristement classique de jeunes qui préfèrent s'amuser ou sombrer dans la vie de rue plutôt que rester sérieux à l'école. Les artistes se positionnent de manière assez lucide et désabusée puisqu'ils ne rejettent la faute sur personne d'autre que les jeunes eux-même, même s'ils déplorent que le système éducatif ne fasse pas plus d'efforts pour les ramener dans le giron (« ils m'ont montré la sortie mais moi je cherchais l'entrée »).

 

113

« je serai peut-être jamais friqué, mais bon j'ai pas tout perdu : j'ai ma culture du ghetto et ma littérature de rue »

Accompagné de Boss One du 3e Oeil, le groupe de Vitry détaille l'époque où ils s'éloignent de plus en plus de la vie scolaire, mais pour le coup, l'heure n'est pas à la nostalgie. Chacun explique que lâcher les cours était finalement inéluctable et qu'ils l'assument, mais non sans un petit pincement au cœur, d'où le classique « les années passent, les regrets restent ».

 

Les Zakariens

 

« On trempait déjà dans les biz avec les acolytes, je comprends pourquoi les profs sont devenus alcooliques »

Les Zakariens se situent un peu à mi-chemin, dans le sens où, les yeux dans le rétro, ils se présentent comme des jeunes qui n'étaient vraiment pas faits pour les études ; mais dans le même temps, ils encouragent ceux qui ont du potentiel à continuer, le tout dans une ambiance pas si triste que ça, de l'instru aux textes.

 

Les dragueurs

CMP

Un grand classique, d'ailleurs les amateurs se souviennent sûrement du premier couplet de Stomy dans Les rates aiment les lascars qui revenait brièvement sur ses premiers touche-pipi avec une fierté non-dissimulée.

Dans ce morceau assez old school, Rost détaille à sa façon une savoureuse tranche de vie où, encore collégien, il connaît une année assez spéciale : après avoir été indiscipliné une énième fois, il est convoqué chez le directeur qui... devient son pote (?) avant de faire la connaissance d'une enseignante qui ne le laissera pas insensible au niveau du slip. Et qui deviendra donc sa petite amie. A l'époque, il avait d'ailleurs expliqué en interview qu'il s'agissait d'une histoire vraie et que c'était la raison pour laquelle il avait refusé d'en faire un single pour maison de disques malgré le potentiel comique du thème. Détail amusant, Rost a arrêté le rap et s'est lancé dans la politique associative par la suite. Après de nombreuses interventions en plateau télé, François Hollande l'a nommé en 2014 au Conseil économique, social et environnemental (CESE) ; celle-là on ne l'avait pas vue venir. Qui que ce soit, cette mystérieuse prof sait dénicher le talent, et c'est avant tout ça la première qualité d'un enseignant.

 

Expression Direkt

 

On passe à l'université avec Weedy et Le T.I.N, sauf que les deux loustics n'y vont pas du tout pour étudier mais pour détourner des étudiantes à quatre pattes avec une détermination qui force le respect. Du coup les couplets ne parlent pratiquement que de sexe, mais quoi qu'on en pense, la fac c'est aussi ça.

 

Les frimeurs

Six Coups MC

 

Le groupe Rappeurs d'1stinct (dont fait partie Six Coups) a choisi de se remémorer d'une spécificité bien particulière dès lors que l'on franchit la porte du lycée : le besoin un peu vain d'impressionner tout le monde. Ne mentez pas, on l'a tous tenté à un moment ou un autre. A coups de marques de vêtements qui en mettent plein la vue, de récits qui fleurent bon la mythomanie éhontée, et d'attitude forcée pour affirmer son identité. Forcément, le ton est léger, l'instru entraînante et le regard que portent les rappeurs sur leur sujet est avant tout affectueux et amusé. Comme le dit le refrain : « ça m'étonne... rien que ça mythonne, ma gueule ». Et c'est aussi ça qui est bon.

 

Les bons souvenirs

Nakk

 

En mettant en scène une suite de flashbacks déclenchés par une vielle photo de classe, Nakk comme à son habitude dresse un portrait drôle et tendre de son passage à l'école et se concentre avant tout sur ses camarades de classe, chacun ayant une spécificité assez cocasse à son actif, du kleptomane au teigneux en passant par la prof à l'haleine fétide. Et en plus leurs prénoms riment bien avec le reste du texte, que demander de plus.

 

Guizmo

Guizmo de son côté a visé le tube des cours de récré avec son morceau, d'où un discours beaucoup plus léger puisque concrètement on a affaire au point de vue d'un écolier encore très éloigné des dures réalités des adultes. Les soucis évoqués ? La rentrée, les amygdales, les copains qui déménagent... L'ambiance est mimi, le clip aussi avec un Guizmo qui retombe en enfance le temps de la vidéo, entouré de gamins.

 

Bonus

Seth Gueko

Oui, bon, le rapport à l'école est certes un peu éloigné, mais l'activité régulière évoquée par Seth Gueko fait partie intégrante du quotidien d'une écrasante majorité d'ados.

Plus sérieusement, même si le rapport à l'école est souvent compliqué, la plupart des rappeurs, même ceux qu'on soupçonne le moins, restent assez respectueux de la réussite scolaire, à l'instar de LIM et son « c'est pour ceux qui fuck les cops, et ceux qui déchirent à l'école », jusqu'à Kaaris. Car si le Sevrannais rappait "Moi je n'ai jamais écouté le prof, moi je n'ai jamais fait mes devoirs" , il déclarait sans hésitation dans Clique : « Tout est une question d'éducation, tout est une question de prof. J'avais un prof […] T'avais envie d'avoir des bonnes notes avec lui. Il avait un polo Lacoste, un jean Levi's, une paire de Tim' : pour les années 90 le mec était trop frais. Il te parlait, il avait une pédagogie, il avait un truc […] Je pense qu'on donne pas assez de moyens aux profs pour donner de l'ambition aux élèves»

On espère que Najat Vallaud-Belkacem entendra son appel avant de faire connaissance avec son gros doigt de pied.


 

Crédit Photo : Capture écran YouTube : Guizmo - J'veux pas y aller

Par Yérim Sar / le 08 septembre 2016

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