Les albums communs : pour le meilleur ou pour le fric

Par Yérim Sar / le 03 mars 2016
Les albums communs du rap US : pour le meilleur ou pour le fric
La sortie de "Collegrove", le projet pour lequel les rappeurs 2 Chainz et Lil Wayne se sont associés est loin d'être une première. Les albums communs sont une particularité du rap américain qui nous a apporté au fil des années quelques perles.

Cela faisait déjà quelques temps que 2 Chainz avait fait saliver son public en annonçant qu'il travaillait avec Lil Wayne sur un projet les réunissant. L'idée a été mise en avant régulièrement depuis fin 2015, et les fans des deux rappeurs sont plutôt enthousiastes.

Collegrove tire son nom de la fusion des deux endroits qui ont vu grandir les artistes, College Park pour l'un et Hollygrove pour l'autre. Weezy et Tity Boi ont déjà fait plusieurs morceaux ensemble, et c'est vrai que l'alchimie fonctionne plutôt bien. Pour couronner le tout, ils ont joué en live chez Jimmy Fallon leur premier single Rolls Royce Weather Everyday quelques semaines avant la sortie du disque dont l'annonce officielle (?) a été faite par... Kanye West, qui a posté ce qui semble être la pochette sur son compte Twitter. La cover en question représente la tête de 2 Chainz avec les tatouages et piercings du visage de Lil Wayne. Si l'on s'en tient à Kanye, il a dévoilé cette image trois jour avant la publication de l'album.


 

Collegrove s'inscrit dans la longue lignée des albums communs du rap américain. C'est quelque chose d'assez spécifique au rap US, non pas que cela n'existe pas dans d'autres musiques, mais jamais à une fréquence aussi haute. Cela tient à plusieurs facteurs : d'abord, la culture du featuring est solidement ancrée dans l'industrie, et les artistes voient ce genre de projets comme l'occasion d'agrandir leur fanbase mutuellement ; ensuite, le rythme d'enregistrement est bien plus élevé chez les rappeurs du pays de l'Oncle Sam que chez beaucoup d'autres. Du coup, il n'est pas rare qu'une collaboration qui se passe bien entre deux bonhommes débouche finalement sur un nombre assez élevé de morceaux. Et ce n'est pas pour déplaire au public, rappelez-vous.

 

Method Man et Redman

C'est presque de la triche tant les rappeurs sont proches à la base, mais c'était difficile de passer à côté, et il faut bien faire plaisir aux puristes pour les quotas. Pas grand-chose à dire : les deux artistes se connaissent par cœur, l'émulation fonctionne à plein et cela donne un projet considéré classique : Blackout.

 

Jay-Z et R.Kelly

Dans la catégorie blockbuster, Best of Both Worlds se posait là. En 2002, Jay-Z comme R.Kelly sont des têtes d'affiche, respectivement du rap et du r'n'b. Sauf que l'on sent un peu trop que c'est l'unique point commun qui les a réunis. Du coup, l'un comme l'autre ne sont pas vraiment au maximum de leurs capacités. D'ailleurs ça ne trompe pas, les fans classent très rarement cet album dans les incontournables de l'un comme de l'autre. Les ventes étaient bien sûr au rendez-vous, pourtant Best of Both Worlds laisse une impression d’œuvre assez dispensable dans la discographie de chacun, sans parler de sa suite Unfinished Business, sortie deux ans plus tard à partir des morceaux restants...

 

El-P et Killer Mike

Là, nous sommes face à un cas d'école. Pris séparément, El-P et Killer Mike sont chacun considérés comme des bons artistes mais leur public restait tout de même assez restreint à l'international. Pour El-P c'est normal (il est roux) mais pour Killer Mike qui comme son nom l'indique est un tueur sur disque, c'est vraiment dommage. Leur union, qui a donné naissance à Run The Jewels, leur a valu un rayonnement médiatique, un nouveau public et surtout un succès qu'ils n'auraient probablement pas atteint séparément. C'est d'autant plus surprenant que chacun a un style assez différent de l'autre : concrètement, si quelqu'un avait pu prévoir cette association il y a 10 ans, ce serait bien qu'il tente sa chance au loto parce que les probabilités sont sensiblement les mêmes. Un Run Jewels 3 devrait arriver prochainement.

 

Lil Wayne et Birdman

On reste dans la triche puisque le titre de l'album Like Father Like Son est à peine exagéré dans ce cas précis : Birdman bosse avec son protégé Lil Wayne et le produit depuis son plus jeune âge. Du coup, quand le LP sort alors que le rappeur de la Nouvelle Orléans est au top de sa forme, le duo est déjà bien rôdé et le résultat s'en ressent. C'est également un des rares cas où la différence flagrante de niveau est assumée : Birdman ne fait strictement aucun effort pour bien rapper là où Weezy a tendance à s'envoler à chaque morceau, mais il s'en fout, il est aussi producteur.

 

Max B et French Montana

Une alchimie qui se concrétise essentiellement sur Coke Wave mais qui aurait dû se prolonger sur plusieurs projets, si Max B n'avait pas écopé d'une très lourde peine de prison. Jusqu'à aujourd'hui French Montana continue de le « soutenir » à sa façon et d'essayer de faire vivre son nom d'artiste, sa dernière mixtape Wave Gods est ainsi hostée par Max B. OK ça ne sert à rien mais c'est gentil.

 

Jay-Z et Kanye West

Blockbuster, bis repetita. Sauf que cette fois, ça fonctionne. Logique : Jay-Z et Kanye travaillent ensemble depuis de très nombreuses années, l'un et l'autre sont à un niveau de célébrité maximale, bref, tous les ingrédients étaient réunis pour un carton. Si l'album a déçu certains (trop prétentieux pour au final un résultat « juste » efficace et pas du tout le chef d’œuvre annoncé), la majorité des fans a répondu présent et l'album Watch The Throne a apporté autant à l'un qu'à l'autre en engendrant des ventes phénoménales et une tournée dont Bercy se souvient encore.

Le détail qui tue : une partie de l'album a été enregistré au palace parisien Le Meurice. OK ça ne sert à rien mais c'est la classe.

 

Z-Ro et Trae

Nouveau cas de figure où les deux loustics se connaissent et bossent ensemble depuis longtemps. Les fidèles soldats de Houston ont fini par remarquer que leurs différentes collaborations étaient toujours un régal et ont formé le duo ABN (pour Assholes By Nature, on ne se moque pas). Outre les bons rapports qui sont toujours un excellent début pour une association sur un long format, artistiquement, tout colle : les deux parlent de rue avec un côté spleen du voyou, les deux ont des voix graves assez uniques, les deux ont une façon de poser bien à eux (flow rapide d'un côté et mi-chanté de l'autre)... C'est comme si le mot complémentarité avait été inventé pour eux.

 

E-40 et Too $hort

Deux vieux de la vieille du rap de la Bay Area qui décident d'unir leur forces, difficile de se louper. Pour autant, E-40 et Too $hort ont peut-être voulu trop en faire en déclinant leur duo sur non pas un mais carrément deux albums sortis le même jour (la productivité, etc, cf plus haut) : History Function Music et History Mob Music. Fatalement, la recette a tendance à s'émousser si l'on enchaîne les deux disques d'affilée. Mais sinon, la réunion des tontons vétérans fait très plaisir.

 

 

La liste est bien entendu loin d'être exhaustive. On pourrait citer l'album de Snoop Dogg et Wiz Khalifa (conçu pour être la B.O. accompagnant la sortie d'un film direct-to-dvd) ou Necro qui réalise un rêve de gosse en sortant un album avec Kool G Rap, etc etc. Ne serait-ce qu'avec le marché des mixtapes, le nombre de projets communs a littéralement explosé, et plutôt que de reparler de ce que vous connaissez déjà (au hasard, What A Time To Be Alive de Drake et Future, une réussite pour les concernés et leurs fans alors que chacun reste sagement dans son couloir du début à la fin, dommage) on ne saurait que trop vous conseiller de vous intéresser entre autres à Witch de La Chat et Gangsta Boo. Parce que quiconque dégaine une pochette aussi moche que ça est obligé de très bien rapper.

 

Sans parler du stakhanoviste Gucci Mane, qui compte à son actif des tapes en commun avec Future, Waka Flocka (ainsi que le street album Ferrari Boyz), Migos, Young Thug et d'autres. Mais c'est un cas particulier qui mérite un article à part.

Et dans la catégorie discret mais sympathique, n'oublions pas LaDro de Young Dro et Yung LA, juste pour ce morceau et son instru de dessin animé, parce que garder son âme d'enfant c'est important.

 

Last but not least, les surdoués Starlito et Don Trip ont sorti Stepbrothers 1 et 2. Niveau interaction entre les rappeurs et efficacité, ce sont les seuls de la liste à être au niveau de la combinaison de Method Man et Redman, voire même au-dessus dans la mesure où les deux volets sont d'un niveau égal, parce qu'il faut bien choquer les puristes pour les quotas. Et puis le titre ainsi que la cover font référence au film Frangins malgré eux, si ça c'est pas une preuve de génie je ne sais pas ce qu'il vous faut.

 

 

Bon, et la France alors ?

Comme pour d'autres domaines, on est encore à la traîne. Pour le coup, il y a le problème de la productivité qui n'est pas la même. Difficile d'exiger d'un rappeur qui met entre 1 et 3 ans à sortir un album solo de pondre en plus suffisamment de couplets pour les partager avec un autre. Pire, en dépit des sites comme Haute Culture, les mixtapes gratuites sont encore vues comme un moyen de se faire connaître pour des artistes émergents mais en aucun cas comme quelque chose d'acceptable dès lors qu'on a le sacro-saint buzz. Du coup, pour trouver des albums communs entre têtes d'affiche, c'est compliqué. Par contre, niveau projets avortés, ça y va : Rohff/Kamelancien, Rohff/Kery James, La Fouine/Soprano, tous ont été annulés pour diverses raisons.

A l'inverse les collectifs (hors collectifs préexistants type Mafia K'1Fry ou Cautionneurs, on parle uniquement de ceux dont les artistes n'appartiennent pas à la même base) sont déjà plus nombreux, mais souvent c'est côté planning que ça coince : La Ligue (Kery James, Youssoupha, Medine et plus si affinités) se limite pour l'instant à un morceau, et si États-Unis d'Afrique (LMC Click, Zesau, Ghetto Fabulous Gang, Hype & Sazamyzy) a une quinzaine de titres enregistrés, ils n'ont pas encore de date de sortie. Restent des projets comme Q8 ou Le Klub des 7, mais ce genre d'initiative reste marginal.

 

On trouve quand même quelques exceptions, parmi lesquelles les excellents albums communs de Dany Dan et Ol Kainry. On peut également citer ceux d'Alibi Montana et LIM, Ténébreuse Musique de Sidi Sid et Al Kpote et prochainement l'album des Frères Lumière (Volts Face et Hayce Lemsi). Seth Gueko a également promis dernièrement qu'il ne quitterait pas le rap sans avoir fait un CD entier avec Al Kpote. On imagine qu'entre Phuket et Evry ce sera sans doute laborieux mais on croise les doigts.

Enfin, dans la catégorie OVNI, nous avons même eu droit à un mélange des genres bienvenu avec l'association du groupe de rock Zone Libre avec Hamé (La Rumeur) et Casey pour l'album L'Angle Mort, et ça valait le détour. La fine équipe a remis le couvert avec Les Contes du chaos, où B.James remplaçait Hamé.

 

Pour être tout à fait juste, il faut aussi rappeler que les arlésiennes sont légions outre-atlantique, souvent pour des problèmes de planning (J. Cole et Kendrick Lamar) et parfois pour des désaccords (Migos Thuggin) : dans l'euphorie des annonces sont faites alors que rien de concret n'est envisagé (vous vous rappelez l'album T-Wayne de T-Pain et Lil Wayne ? Nous non plus). Il arrive aussi que de nombreux morceaux soient enregistrés mais que les deux parties les laissent dormir (Metal Clergy de Roc Marciano et KA ?). Quitte à ce que parfois un projet fantôme surgisse bien plus tard au format mixtape gratuite sans crier gare (The H de Rick Ross et Birdman).

 

 

Certes, les projets communs sont une source d'excitation autant que de déception tant il est parfois difficile de concilier ego d'artiste avec niveau disparate d'exposition et de talent. Mais concernant Collegrove, on est plutôt impatients de découvrir la chose. Et si c'est bâclé, on se consolera avec ce qui reste jusqu'à présent la meilleure collaboration 2 Chainz/Lil Wayne : quand le premier a piqué le skate du second pour faire le con aux Video Music Awards de MTV en 2012.



 

Photo : © Scott Moore/Retna Ltd./Corbis

Par Yérim Sar / le 03 mars 2016

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