Les 30 millions d'amis du rap US

Par Yérim Sar / le 30 juin 2016
Les 30 millions d'amis du rap US
La pochette du nouvel album de DJ Khaled a servi de piqûre de rappel : le rap américain aime mettre en avant les animaux, et c'est sans doute réciproque. Les rappeurs US et les animaux ? Une longue obsession...

Des Lions

Plusieurs réactions sont possibles devant la découverte de la cover de Major Key, le nouvel album de l'inénarrable DJ Khaled. La surprise, la consternation ou simplement une satisfaction amusée pour ceux qui suivent les aventures du célèbre DJ : le retrouver sur un trône dans un jardin à côté d'un lion leur paraîtra en effet presque logique tant la démesure est la maître-mot chez notre ami depuis qu'il a pris l'habitude de jouer sur son image et son personnage d'idiot mégalo de manière hilarante. Ainsi, des questions pourtant naturelles comme « que fout un trône dans un jardin » ou « pourquoi le lion a l'air à ce point surpris et abruti sur la photo » disparaissent automatiquement, c'est magique.

 

Mais ce choix de pochette nous renvoie également à bien d'autres covers du même acabit, ainsi qu'à la glorieuse époque des visuels rap signés par la boîte de graphisme Pen & Pixel. La grande question reste : DJ Khaled poussera-t-il le concept jusqu'à apparaître dans un clip avec un lion à ses côtés ? Le rap américain a souvent tenté le coup avec d'autres spécimens, parfois réputés pour être assez sauvages. Certes, les loups de Diddy dans I want the love avaient des laisses, mais ça compte quand même. Même les lions ne sont pas une nouveauté en soi : l'album Animal Ambition de 50 Cent avait, pour illustrer son titre, le roi de la jungle et non le rappeur sur sa cover.

 

Des chiens

Flashback. Tout le monde a encore en mémoire le grand classique de Snoop Dogg : Who Am I, qui le temps d'un egotrip applique à la lettre la signification première de son nom. La vidéo nous montre donc que le rappeur mène une double-vie, moitié chien moitié homme, avec du coup une transformation dès l'intro qui traumatise une jeune fille mais ravit les spectateurs.

 

Le concept s'affichait déjà sur la pochette de l'album dont est tiré le titre, Doggystyle, puisque, même si on restait dans le domaine du dessin, Snoop y était représenté sous forme animale. Une filiation avec son nouvel album qui sort demain, Cool Aid, qui prolonge la chose et établit un pont direct entre les deux disques. Lorsque l'industrie a lancé Lil Bow Wow en le présentant comme un mini-snoop, il est bien sûr apparu avec un chien sur sa pochette et reproduisait lui aussi la métamorphose dans un de ses premiers clips.

 

En restant dans le monde des canidés, difficile de ne pas parler de DMX, qui outre ses impeccables imitations d'aboiements de chiens sauvage qui lui servent de gimmicks au micro, a mis à plusieurs reprises un chien sur sa cover.

 

A la base, DMX est peut-être un des plus sincères de la liste puisqu'il avait réellement beaucoup d'affection pour son chien Boomer, au point de s'en être fait un tatouage lorsque son animal de compagnie est décédé. Même le titre « Grand Champ » peut évoquer le statut d'un pitbull qui remporte tous ses combats. Quant à l'album du même nom, on ne sait pas vraiment si c'est Boomer que l'on retrouve sur la pochette ou un autre chien, histoire de préserver sa vie privée.

 

Sur un registre plus doux, la vidéo Wet Dreamz de J.Cole se pose là. La caméra est très rarement à hauteur d'hommes, préférant se concentrer sur deux chiens qui passent pratiquement tout le clip à se renifler le derrière. Tout le monde aura compris le côté symbolique (la chanson parle bien d'ébats, mais humains) quand on remarque que les propriétaires des animaux finissent dans un lit tandis que leurs chiens sont spectateurs.

 

Chez Ludacris, la présence du chien reste adaptée à son univers de base, donc très cartoonesque. Ainsi pour Word of mouf, le rappeur et son toutou sont transformés façon miroir déformant, avec une tête des membres totalement disproportionnés, ce qui permet au chien de nous offrir un sourire inoubliable.

 

 

Un pigeon

Si vous pensez que la présence d'animaux implique forcément un rappeur excentrique ou bas de plafond, détrompez-vous, même Nas est concerné. On n'a pas oublié ce pigeon qui a offret son plus beau profil à l'occasion de Stillmatic. De notre côté de l'Atlantique il peut détonner mais on peut supposer que pour un habitant de la Grosse Pomme, il symbolisait à sa façon la faune locale. A voir sa pose très crâneuse on est presque surpris de ne pas le retrouver sur un refrain en featuring sur le disque.

 

 

Des cafards

Même les cafards ont la côte, la preuve, Tyler The Creator en avait élevé un au rang de star en le faisant participer au clip Yonkers. Dans la vidéo en question, on voyait le rappeur de Odd Future jouer avec le blattoptère avant de se décider à le manger. Puis le vomir, entre autres, mais c'est l'intention qui compte.

 

On notera d'ailleurs que les cafards ont décidément une place assez unique puisque Snoop, encore lui, avait une scène assez surprenante en plein Up In Smoke tour : découvrant un cafard sur le mur du restaurant où il compte manger, l'artiste se pose sérieusement la question de déserter avant d'expliquer à la caméra qu'après tout, ça lui rappelle son enfance, qu'il a grandi avec des cafards et que ce sont « ses négros », plus précisément des affiliés aux Crips selon lui. Et de joindre le geste à la parole en tentant de nourrir celui sur le mur avec une partie de son plat. Ça fait chaud au cœur.

 

Un chat

Dans un registre encore plus amusant, les rappeurs A$AP Rocky et A$AP Ferg ont prêté leurs voix pour doubler des personnages de la série animée Animals sur HBO. Et bien entendu, cela nous donne un certain « Bodega Cat Rap » du plus bel effet.

 

 

Les animaux de la ferme

En bon représentant de la campagne sudiste en particulier et des bouseux en général, Bubba Sparxxx a tenu à marquer sa différence avec Ugly. Non seulement les traditionnels filles en bikini sont remplacées par des obèses mais en plus on retrouve le rappeur en train de débiter son couplet les deux pieds dans la boue, au beau milieu d'un enclos de cochons qui ont l'air de fort apprécier cette distraction inattendue bien qu'incompréhensible. Babe, Tupac, même combat.

 

Sans être aussi barrés, d'autres sudistes ont gardé une place de choix aux bêtes. Dans Ms Jackson, les deux rappeurs d'Outkast tentent de rafistoler une vieille bicoque sous les yeux de plusieurs animaux. Et ne nous le cachons pas, les meilleurs moments du clip sont ceux où le chien et la chouette semblent réciter les paroles de Big Boi et d'Andre 3000.

 

 

Des poissons

On revient dans le pragmatique avec Ghostface Killah et son Fishscale, où le rappeur du Wu-Tang délaisse les abeilles tueuses pour de l'écaille de poisson. C'est évidemment un jeu de mot, « l'écaille de poisson » désignant en réalité la cocaïne, mais le MC qui a de la suite dans les idées a assumé le parallèle jusque dans son visuel en se représentant lui-même en docker-poissonnier, ustensile à la main, récupérant ses poissons le plus naturellement du monde.

 

 

Tigre et panthère

D'autres utilisations d'animaux semblent somme toute assez logique bien que toujours imprégnées d'un mauvais goût qui force le respect. Ainsi, ne serait-ce que pour honorer son propre nom, Tyga se devait d'avoir un tigre sur la pochette d'Hotel California, quitte à ce que cela n'ait plus aucun rapport avec le titre de l'album (le fait que Tyga pose à côté du bestiau en portant de la fourrure est encore plus comique, mais c'est aussi ça qui fait son charme). On peut y voir un lointain descendant du Walking with a panther de LL Cool J, qui de son côté illustrait son titre de manière littérale : OK le rappeur ne marchait pas en pleine rue avec sa panthère mais il posait accroupi derrière elle, et la cousine de Bagheera était même affublé d'une grosse chaîne de rappeur. Ça a pas mal vieilli mais c'était très classe pour l'époque.

 

Les oiseaux

Autre association évidente : comme son nom l'indique, Baby alias Birdman s'est toujours senti proche des oiseaux, ça s'entend à chaque fois qu'il use de son gimmick « brrrrrrr » (un cri d'oiseau, donc). Que ce soit dans What Happened to that boy, Get your shine on ou bien d'autres clips, ses apparitions s'accompagnent très souvent d'oiseaux, parfois au ralenti façon colombes de John Woo d'ailleurs. Mais c'est surtout l'incroyable pochette ci-dessous qui nous intéresse, où le visage du rappeur est carrément fusionné avec celui d'un oiseau. Le résultat évoque surtout une pochette de VHS de série Z des années 80 mais qu'importe. Heureusement pour son album commun avec Lil Wayne, Baby n'a pas forcé son protégé à s'infliger pareil traitement et a opté cette fois pour des oiseaux derrière eux et à leurs pieds. Moins risqué.

 

 

Singe, araignée, serpent et ours...

Impossible de ne pas finir sur les zozos de la période à la fois culte et improbable du règne de Pen & Pixel sur le monde des pochettes de rap sudiste, avec un échantillon représentatif de 3 covers.

Celle de Dr Doom cumule déjà une coupe de cheveux très agressive, un burger dégueu en très gros plan mais ces éléments sont raccord avec le titre ("premier arrivé premier servi"). Par contre, le singe sur le côté droit qui semble dormir ou fumer quelque chose d'invisible n'a plus rien à voir avec quoi que ce soit, idem pour celui que l'on voit sur un toit en haut à gauche et qui fixe le rappeur (ou son burger?). Et c'est ça qui est beau.

 

Celle de C-Murder se veut a priori plus grave, mais cela ne veut pas dire plus sérieuse. Ainsi, on peut comprendre la symbolique de la toile d'araignée à l'arrière-plan (le rappeur est pris au piège, dans l'engrenage, blablabla). En revanche la présence du faucon qui le regarde avec insistance peut déstabiliser : si cela devait symboliser un côté funeste, pourquoi pas plutôt un vautour ? Et que fout un serpent aux pieds du rappeur, serpent que du coup on voit à peine ? Autant de questions qui resteront sans réponse.

 

 

Enfin, la cover de Big Bear reste incontournable et surtout indétrônable tant c'est la plus absurde de toutes, et pourtant il y avait clairement du niveau.

 

Laissons la parole aux créateurs, plus précisément le fondateur de la boîte Pen & Pixel, Shawn Brauch, qui était revenu sur la genèse de la légendaire pochette pour l'abcdrduson : « C’est fou la publicité dont Big Bear a bénéficié grâce à cette pochette. Ça doit être parce qu’elle est vraiment bizarre… [rires] L’aspect intéressant de ce visuel, c’est que chacun des ours présents à l’image est en fait l’artiste lui-même. Son corps a servi de modèle pour chacune des poses. On a dû commander une patte d’ours dans un magasin d’accessoires de cinéma à Hollywood. C’est donc une vraie patte d’ours que l’on voit. Il a enfilé des gants, un peignoir Versace, on a ajouté des faux poils sur son torse, mais la patte d’ours a été intégrée par ordinateur. Il y a eu six prises différentes autour de la table. Le cliché principal, c’était sa main qui tient une coupe de champagne. Le verre et la main représentent un cliché différent. Tous les accessoires – les poissons, les noix, les fruits des bois sur le plateau – ont été photographiés séparément. Mais ils sont tous véritables, on les a achetés. Et bien sûr, on a ajouté un décor de grotte pour l’arrière plan, tout en transformant le texte pour qu’il ait l’air couvert de miel. Une pochette qui coûte cher, donc [rires]. Bien sûr qu’on riait, on imprimait les visuels pour les montrer au reste de l’équipe, et tout le monde hallucinait. Mais ce qu’il faut savoir, c’est que cette pochette, c’est complètement la personnalité de Big Bear : c’est vraiment un mec BIG. Environ 1 mètres 92 pour 160 kg. Et ce type est le gars le plus gentil que tu pourrais rencontrer, une vraie crème. La pochette de son disque reflète ce qu’il est vraiment. On s’est rencontrés, on l’a conçu ensemble, on lui faisait des propositions, et il était partant pour tout ! Donc, ce qui devait arriver… [rires] »

 



 

Crédit Photo :  DMX par Johnny Nunez / Getty Images

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Par Yérim Sar / le 30 juin 2016

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