Les 15 raisons qui font de 2015 la meilleure année du rap français

Par Genono / le 28 décembre 2015
Les 15 raisons qui font de 2015 la meilleure année du rap français
Pourquoi cette année est un tournant pour le genre ? 2015 en 15 arguments irréfutables.

Quelle est la meilleure année de l’histoire du rap français ? Si vous faites ce sondage auprès d’un panel représentatif de trentenaires bornés, un joli podium 1996-1997-1998 risque de se dessiner, ne laissant que des miettes à la période 2000-2010, et snobant sans aucune vergogne les cinq dernières années. Pourtant, après une période de vaches maigres de 2011 à 2013, la scène hexagonale a retrouvé depuis vingt-quatre mois une productivité frénétique et une créativité inédite, en se renouvelant comme jamais et en empilant les sorties de qualité. 2014 était déjà un cru de relative qualité, et 2015 a fini d’enfoncer le clou. Qu’on apprécie ou non les directions prises récemment par le rap français, on ne peut que se féliciter de le voir aussi actif, aussi varié, et aussi qualitatif. 1996 était une très belle année pour le rap. Une belle année, avec au moins … une dizaine de sorties. Forcément, il était beaucoup moins difficile de se démarquer. En 2015, dix sorties, c’est la moisson d’une seule semaine. S’il est encore un peu prématuré, faute de recul, pour parler de nouvel âge d’or, prenons au moins le temps d’apprécier un cru aussi exceptionnel que l’année écoulée.

 

1. Un game complètement renouvelé

Cela semble assez fou, mais c’est une réalité : il y a encore six mois, personne ne connaissait Sch, PNL était encore le sigle de Programmation Neuro-Linguistique, tandis qu’il y a douze mois, Gradur était encore un quasi-inconnu sans la moindre discographie, tout comme Niska. En 2015, le game français s’est donc complètement renouvelé, sous l’impulsion d’une nouvelle génération ambitieuse prête à casser des codes établis depuis bien trop longtemps. Parmi les têtes d’affiche historiques, seuls Booba et Rohff semblent tenir la distance médiatique, et toute une flopée de neujeu-qui-n’en-veulent vient montrer les crocs, appâtée par l’odeur des disques d’or et du top iTunes.

 

2. Des coupes de cheveux complètement improbables

Conséquence probable d’une époque en pleine révolution, la grande mode des coupes de cheveux à la LIM –qui aura perduré plus d’une décennie dans le rap français- est sur le point de passer l’arme à gauche. Si quelques anciens résistent, le caillou bien rasé à faire pâlir la mère de Kojak, les nouveaux arrivants assument parfaitement leur utilisation intensive de ce lisseur Babyliss qui fait tant rêver votre petite sœur. Comme sur le plan purement musical, plusieurs écoles existent : le clan John Wick (Sch, N .O.S), la maison Stevie Boulay (Jul, Nekfeu), et  l’équipe « freestyle, tentons un truc » (Niro, La Fouine).

 

3. Booba et Rohff ont tous les deux sorti un bon album

Il faut avouer qu’on n’y croyait plus du tout, que Booba avait définitivement mis de côté le rap pur et dur, que Rohff n’était plus bon qu’à remplir la rubrique faits-divers … Le 4 décembre 2015 a cisaillé un paquet de mauvaises langues, et l’un comme l’autre ont offert à leurs fans leur meilleur album depuis bon nombre d’années. Revenant à des recettes plus fondamentales, et montrant, l’un comme l’autre, que savoir kicker n’était pas une tare, mais bien une qualité primordiale chez un rappeur digne de ce nom, Le Rohff Game et Nero Nemesis s’imposent –enfin- comme des pièces-maitresses des discographies respectives des deux rivaux historiques du rap français.

 

4. Pour tous les goûts

L’intelligentsia hip-hop passe plus de temps à se plaindre de ce que sont devenues les valeurs originelles du mouvement qu’à essayer d’écouter ce qui se fait réellement. Une situation bien malheureuse, car en 2015, le puriste de base, celui qui ne jure que par le rap « engagé », « conscient », ou pire, « intelligent », aurait juste eu à tendre l’oreille pour trouver son bonheur. Entre Lucio Bukowski, Le Gouffre, Ali, ou même VII, Jeff le Nerf et Virus, l’amateur de textes travaillés au poil près a presque plus de choix –et de qualité- sous la main qu’en 1998.

 

5. Joe et les autres

Sorte de légende urbaine du rap depuis le milieu des années 2000, Joe Lucazz a passé une bonne dizaine d’années à écumer les bas-fonds de la scène parisienne, sans jamais sortir le moindre album solo. Un peu comme si Lionel Messi évoluait en Division d’Honneur sans jamais avoir joué la moindre minute en professionnel. « Tu vois l’underground ? Bah j’étais en-dessous », déclame-t-il ainsi dans Ce n’est pas contre toi, l’un des meilleurs titres de rap français de l’année –et ce premier couplet absolument incroyable de Cross. 2015 restera donc dans l’histoire comme l’année de la sortie de No Name, premier arrêt du parcours de Lucazzi 2.0.

 

6. Pour tous les goûts (bis)

N’en déplaise aux adeptes du « Jul ? Mais c’est pas du rap ! » et autres « PNL, lol, j’ai mal à mon hip-hop », pour qui le rap ne doit avoir qu’une forme (les beats new-yorkais antérieurs à 1999) et qu’un message (« le racisme et la guerre, c’est mal »), la scène hexagonale n’a jamais été aussi délicieusement diversifiée. Que l’on soit adepte d’ambiances planantes, de musique africaine, de grosse trap hébétée, de longs textes introspectifs, ou de musique de club, tout, absolument tout, existe dans le rap français aujourd’hui. La scène française a becqueté tellement d’influences de toutes parts qu’elle les recrache aujourd’hui après les avoir parfaitement digéré, nous permettant d’avoir le choix incroyable entre Lucio Bukowski, Niska, PNL, Metek, Alkpote, Ali et Lacrim.

 

7. L’indépendance reprend les rênes

Grace à une série de facteurs tous plus ou moins liés les uns aux autres –l’explosion des plateformes de diffusion sur internet, l’émergence de Musicast comme distributeur national, l’accès facilité aux moyens de production-, la scène indépendante connait un véritable âge d’or. Hormis pour quelques cas particuliers à qui l’on offre des contrats juteux, signer en major ne présente quasiment plus aucun intérêt pour un rappeur. Jul en est le meilleur exemple : en autoproduction totale, il est entièrement libre sur le plan artistique, et enchaine les sorties (trois en 2015 !) sans avoir à batailler avec une armée de DA, se forgeant un succès incroyable à chaque fois (115.000 exemplaires de son dernier album My World écoulés en trois semaines). Mais Jul n’est que l’arbre doré qui cache la forêt : toute une armée d’indépendants parvient à exister à l’ombre... se permettant même, dans le cas de PNL, de refuser les grosses avances et le confort des grandes maisons de disques.

 

8. Des anciens toujours là

Booba-Ali, Oxmo Puccino, Shone, les X-Men, LIM, Karlito, JP Manova, Rohff, Ker, Lino, Mac Tyer … Malgré la poussée des jeunes bizuts, l’ancienne école perdure, et prouve que le plus bel exploit n’est pas de percer, mais bel et bien de continuer à exister, à une époque où le statut de rappeur est plus précaire que celui de lofteur. Porteurs d’une belle expérience, la plupart d’entre eux réussissent là où nombreux sont tombés : en évitant l’obsolescence, et par conséquent le ridicule. Dans des styles évidemment très différents, il est beau de pouvoir, deux décennies après l’épopée Time Bomb ou Métèque et Mat, pouvoir encore avoir le choix d’écouter de nouveaux titres des X-Men, d’Ali, ou un album d’Akhenaton.

 

9. Etrange comme un rappeur blanc

Allez savoir pourquoi, les rappeurs blancs sentent toujours le besoin d’en faire trop, comme s’ils avaient plus à prouver que les autres. Ainsi, 2015 a vu Vald aller d’extravagance en dinguerie (Bonjour, Selfie …), tandis qu’L.O.A.S bouffait littéralement des chattes et que Hyacinthe rejouait American Horror Story. 2015 a aussi vu émerger Biffty, un mec dont personne n’a trop su dire s’il s’agissait d’une vanne ou d’un bail sérieux … la puissance d’un titre comme Goûter rend tout de même plus plausible la deuxième option.

10. Des codes complètement broyés

Longtemps décrié, l’autotune s’est petit à petit imposé comme l’outil indispensable d’une quasi-majorité de rappeurs. Cantonné pendant de longues années au simple rang d’effet superposé, il est devenu, grâce à la percée de PNL et de Sch, un véritable instrument à part entière. Au point de faire craquer les derniers réfractaires … Niro et LIM en tête. 2015 a clairement été l’année de la consécration ultime pour l’un des outils les plus controversés de l’histoire de la musique contemporaine.

11. Du rap … et pas seulement

Entre Booba qui se rêve patron de radio 2.0 en lançant OKLM Radio, Rohff en Steve Jobs du ghetto, et MC Jean Gab1 en Victor Hugo des temps modernes … Avant 2015, les rappeurs français n’avaient jamais autant diversifié leurs activités. Longtemps cantonnés au streetwear, ils tentent aujourd’hui de se lancer dans toute une série d’affaires plus ou moins crédibles, de la web-radio à la microédition (Lucio Bukowski) … le summum du business-plan étant atteint par Wati-B, qui, non content d’envahir les cours de récré, est sur le point de débarquer sur le petit écran avec le dessin-animé Watikidz en plus et le télé crochet Trace Music Star.

 

12. Hors-format

R.I.P.R.O, H24, Double-Fuck, A7, L’Orgasmixtape Vol.2 … La tendance des fameuses « mixtapes travaillées comme des albums » a atteint son apogée en 2015, au point que l’on se demande bien souvent si les rappeurs ont compris la différence entre les deux formats. En fait, à partir du moment où la mixtape a quitté le support K7, elle a petit à petit perdu tout son sens, et il faudrait peut-être, un jour, se réunir en comité pour trouver le bon nominatif à appliquer à ces non-albums. Ajoutez à cela des EP de 10 à 12 titres (NQNT2, NDMA), et quelques projets au format hybride (Faire-part/Huis-Clos) … 2015 est définitivement l’année du hors-format.

 

13. Des projets incroyables passés complètement inaperçus

Le revers de la médaille d’une année aussi productive et qualitative, c’est évidemment qu’une foule de projets fantastiques est restée dans l’ombre des grosses sorties. Zesau, Metek, Butter Bullets, Virus, Jorrdee, Rochdi, Ténébreuse Musique … S’il fallait décerner le prix du disque le plus sous-coté de l’année, les prétendants seraient presque plus nombreux que tous leurs auditeurs réunis. Un manque d’impact médiatique que l’on peut aussi bien mettre sur le dos du potentiel commercial limité des artistes cités, que sur celui des médias qui ne jouent pas le jeu … Vaste débat. Quoi qu’il en soit, dans le triste monde du rap français, qualité et visibilité restent bien trop souvent incompatibles, pour ne pas dire antinomiques.

 

14. Peace & Lovés

S’il fallait résumer l’année 2015 de PNL, un simple renvoi à la définition de phénomène médiatique pourrait suffire. Seulement connus –en dehors des Tarterets- d’une petite poignée de blogueurs au printemps dernier, Ademo et N.O.S récoltaient les égards des plus grands médias français –et même américains- quelques mois plus tard. Refusant toute interview et tout featuring, les deux frères ont passé l’année en i, se payant même le luxe de refuser de participer à la semaine Planète Rap qui leur était consacrée, laissant Fred en tête-à-tête avec un primate, puis avec une cinquantaine de joyeux loustics essonniens. 35000 disques vendus plus tard, tout semble sourire à PNL, qui se souviendra de 2015 comme de l’année de la consécration.

 

15. Nouméro 19, Götze.

L’autre grosse sensation de l’année, c’est bien évidemment Sch, un rappeur au parcours jalonné de similitudes amusantes avec PNL : l’explosion foudroyante, l’usage itératif de l’autotune, le clip à Naples, le sponsoring Babyliss … Personnage extrêmement complexe, au charisme incroyable, et au style hyper-singulier, Sch devrait,  devenir l’élu du rap français. Celui qui prendra la succession de Booba, traversera les époques sans jamais coup-férir, empochera les millions sans le moindre faux-pas dans sa discographie, et laissera son nom inscrit en lettres d’or dans la légende.

 

 


 

Photo  : Facebook PNL

Par Genono / le 28 décembre 2015

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