Les 10 meilleurs rappeurs français dont vous n'entendez pas parler

Par Genono / le 12 octobre 2015
Les 10 meilleurs rappeurs français dont vous n'entendez pas parler
Booba, Jul, Nekfeu, Soprano ou Gradur … Pour l'auditeur de base, le rap français ressemble à s'y méprendre au cinéma français : toujours les mêmes têtes, partout, tout le temps. Impossible de passer à côté. Pourtant, la scène hexagonale regorge d'innombrables talents sous-médiatisés, dans des styles extrêmement variés. Voici une sélection éclectique de dix rappeurs à suivre, entre Lyon, Paris et Bourges.

Jorrdee, un Rolling Stone sous influence

Dans un monde idéal, Jorrdee serait l'équivalent noir et masculin de Christine and the Queens : son titre Rolling Stone en rotation sur toutes les bonnes ondes, la récompense de meilleur artiste de l'année assurée pour les 10 prochains printemps, et quelques disques de platine par album. Dans le monde réel, Jorrdee peine à faire 15000 vues en un trimestre, sort trois projets par an dans la plus grande confidentialité, et semble n'intéresser que les médias les plus obscures. Présenter sommairement Jorrdee n'est pas chose aisée, tant le personnage est complexe. A la fois rappeur, chanteur et beatmaker, il évolue sous une demi-douzaine de pseudonymes différents en multipliant les ambiances, toutes plus étranges les unes que les autres. Tour à tour lugubre, burlesque, mélancolique, tourmenté ou juste intoxiqué, il dépeint un univers où s’entremêlent démons et créatures féminines idylliques, liqueur et blunts, douces mélodies et beats torturés. A mi-chemin entre le Chief Keef de Go to Jail et le Pimp C de Knocking Doors Down, Jorrdee, dit Lestat De Lyoncourt, dit NRM, est un artiste sui generis, avec un grain de voix très particulier et un catalogue d'influences -toutes parfaitement digérées- varié et bouillonnant.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Rolling Stone ; La Regarde et Remercie Dieu ; Laisse pas rentrer les démons

 

Rochdi, à mi-chemin entre Baudelaire et Mamadou Traoré

Rochdi est peut-être le personnage le plus atypique de tout le paysage rapologique français. Docteur en philosophie de l'art à La Sorbonne, son univers musical hyper-hardcore dénote complètement avec ses activités professionnelles ... hormis, peut-être quelque référence très subtile de temps à autre ("Elle était prof à Paris IV, elle était super bonne. Quand je la doggynais j'avais l'impression d'baiser la Sorbonne"). Pour faire court, si Kaaris annonçant "des objets contondants pour vos rondelles" est trop dur pour vous, sachez qu'il est d'une douceur laineuse en comparaison avec Rochdi. Le rappeur parisien aborde des thèmes plutôt classiques (sexe, drogue, alcool, violence), mais les pousse à l'extrême. Faire l'amour avec le Diable, boire l'absinthe ruisselant des tétons d'une tass' ... un univers complètement dérangeant, empreint de mysticisme, d'augustes influences artistiques (il passe la moitié de son temps à citer Baudelaire), et de références historiques pointues. Mais Rochdi n'est pas seulement un obscur suppôt sardonique à la sexualité débordante : il est aussi et surtout un excellent rappeur, capable de "kicker sur du zouk, du métal et même ragga", aussi bon en tant que pur lyriciste qu'en tant que punchlineur à l'humour brûlant (au hasard : "J'vais fourrer ta soeur, ça te fera une bonne raison de m'appeler La Famille" ou encore "On m'appelle France Info, un flash tous les quarts d'heure").

3 titres à écouter pour se faire une idée : Hardcore 2 ; Roch Colombani ; Fugitive beauté

Barabara, la schizophrénie humaniste

Prenez un français expatrié au Kenya. Donnez-lui une feuille, un stylo, un micro, et des semaines seul au milieu de rien. Vous obtiendrez le disque -digital- le plus singulier de l'année. 'Il était une fois Le Barbouze' est un story-telling étalé sur 8 pistes, contant le voyage d'un schizophrène ayant survécu à la fin du monde. Entre expériences de vie, réflexions sur la nature humaine, prépotence de l'amour, et combat contre son double intérieur, cette demi-heure hallucinée de rap dubstepisé se distingue par la richesse incroyable de l'écriture et par l'aspect très cinématographique du récit. Pas complètement terminée, l'histoire a récemment connu son épilogue, avec un titre supplémentaire qui sera prochainement clippé. Ce projet, dans sa globalité, est un véritable tour de force : non seulement BARABARA écrit et interprète tous ses titres, mais il joue également le rôle de l'ingénieur du son, du réalisateur et du cadreur. Un exemple de détermination -d'autant qu'aucune médiatisation n'a suivi- pour les rappeurs "tout-confort" qui gaspillent des heures en studio sans jamais réussir à produire quoi que ce soit de viable.

Trois titres à écouter pour se faire une idée : La 25ème heure ; En attendant le lever du soleil ; Boxer Motivation

Sémaphore, ter-ter-trap

Youno Heisenberg et Jean-Pierre, ce sont deux jeunots bercés à la codéine et à la Trap House de Radric Davis. Adeptes de punchlines mongoles ("Comment va la santé ? Ça va, j'ai la CMU") et de flows bien plus énergiques que leur amour du sprite-sirop pourrait laisser croire, nos deux garçons ont déjà à leur actif deux LP, Hotel Iblis vol.1 et vol.2., avec un crédo simplissime mais pertinent : "faire de la bonne musique à bas-coût". Chaperonné par Holos Graphein, et épaulé par l'équipe des Chimistes, le duo peine pourtant à exister auprès du public et des médias. Manque de moyens, d'ambition, ou de chance ... difficile de comprendre pourquoi un projet aussi carré et réussi qu'Hotel Iblis Vol.2 n'attire pas plus l'attention.

Trois titres à écouter pour se faire une idée : Cailloux Bleus ; Puuh Puuh Puuh ; Province

 

 

Hype, hagrah en cabine

Pour la plupart des rappeurs de cette liste, on pourrait dire que leur sous-médiatisation est une injustice terrible. Concernant Hype, c'est presque une volonté de la part du rappeur. En fait, on ne sait pas vraiment si Hype est à considérer comme un rappeur, ou juste comme un mec qui prend le micro une fois de temps en temps, pour passer le temps quand la batterie de sa manette PS4 est en charge. Sa discographie solo se limite à un best-of plus ou moins officiel compilé par Fusils A Pompe, et ses derniers faits d'arme en groupe (la mixtape Brabus Muzik) n'ont trouvé qu'un écho très limité au sein des médias spécialisés. Pourtant, Hype est sans aucune contestation possible l'un des meilleurs rappeurs de France, maitrisant parfaitement toutes sortes d'influences, et maniant à merveille un large panel technique fait d'allitérations et de flows hyperflexibles. Moins médiatique -et visiblement moins impliqué dans la musique- que son compère Sazamyzy, Hype fait partie de cette petite caste de rappeurs dont on semble attendre un album solo depuis toujours. Peut-être qu'un jour, à la manière d'un Joe Lucazz, il se décidera enfin à aller charbonner en studio.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Pierre Tombale feat Fusils à Pompe ; C63AMG feat Sazamyzy ; Royaume feat Sazamyzy et Zekwe Ramos

 

Lucio Bukowski : 2Pac, Molière, et les licornes

Difficile de parler de Lucio Bukowski sans tomber dans des raccourcis terriblement pompeux, du désormais péjoratif "rap conscient" au presque condescendant "rap intelligent". S'il fallait vraiment associer un épithète au bonhomme, on pourrait oser parler de "rap riche" tant ses textes sont denses et ses références variées. Lucio le Lyonnais n'est bien sûr pas un inconnu complet pour l'amateur de rap lambda, mais le grand public gagnerait à le voir s'assoir dans le fauteuil de Ruquier ou donner des leçons de philosophie à Eric et Ramzy sur le plateau des Enfants de la télé. Échappant à l'aspect parfois pompeux du genre, LB est un véritable stakhanoviste, et compte plus d'une vingtaine de disques à sa discographie... tous sortis au cours des 5 dernières années. Son prochain album, entièrement produit par Kyo Itachi, sortira le 13 novembre, avec un mélange d'ambiances planantes-mais-pas-smooth, et classiques-mais-modernes. Un beau brouet de paradoxes, avec des titres aussi improbables que 2Pac, Molière et les licornes ou Jean, 2, 13-21.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Feu grégeois ; Les faiseurs d'illusion sortent des lapins morts de leurs chapeaux (Lapwass Remix) ; L'art raffiné de l’ecchymose


Cokein, Mother Fucker !

En fait, 91% de la scène de Grigny (pour ne pas dire 100%) est complètement sous-exposée, rendant plus que probable l'hypothèse évoquée par Juicy P au sujet de la malédiction de la nécropole grignoise enfouie. Cokein n'est que l'une des très nombreuses têtes de rang de la ville, et si l'on voulait vraiment présenter toute la scène locale, il faudrait y consacrer une année entière. Comme la grande majorité des bougs du coin, Cokein n'est que très partiellement impliqué dans la musique, qu'il considère plutôt comme un hobby occasionnel ("rapper c'est pas ce que je fais de mieux, mais je m'ennuie"). Malgré ce détachement total, Cokein est plutôt productif, avec un nombre incalculable de featurings enregistrés ces dernières années, et surtout une maitrise technique totale, comme le prouve notamment le remix de Touché-Coulé -l'un des meilleurs titres de rap français de l'année dernière- où il tient tête à une tripotée d'Avengers de très haut niveau.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Touché-Coulé Remix ; Perds pas de temps ; Marche ou crève

 

Riski, le fils de Metek

Malgré un succès critique indéniable, et les louanges d'une partie de la presse, Riski -ou Metek- reste complètement sous-médiatisé en France. Certes, on a évoqué son cas sur quelques médias généralistes ou spécialisés de renom (Libération, Noisey, Les Inrocks...), mais peut-on vraiment se satisfaire de voir ce vétéran (Metek apparetnat au collectif ATK) cantonné à un statut médiatique toujours si marginal ? Si l'on suit tout ce qui a été dit ou écrit sur lui, Riski devrait être disque d'or, et enchainer Grand Journal, Planète Rap et NRJ Music Awards. Difficile d'imaginer que finir face à Maïtena Biraben ce soit le but définitif de sa démarche ... Alors, pourquoi Riski n'est-il pas à la place d'un Maitre Gims ? D'une part, parce qu'il hait beaucoup de choses, notamment la plupart des médias français. Jouer leur jeu serait très contre-nature. D'autre part, parce que sa musique est extrêmement clivante. Hyper-personnelle, à la limite de l'intimisme, elle évoque en filigrane une multitude de thèmes introspectifs qui nécessitent une plongée absolue dans le pysché de Metek, non pas le rappeur, mais l'homme. Et donc, un effort de cœur et d'esprit pour comprendre son œuvre. Et puis, il y a aussi ce moment où Metek fout le feu à ses chaussures dans le clip de Fuego. C'est tellement beau.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Niquer tout ce qui bouge ; Matière Noire ; Le fils de Metek

 

Moïse the Dude, stakhanoviste indolent

Le parcours de Moïse the Dude est de type anomal. Membre du Bhale Bacce Crew -un crew axé reggae/ragga plutôt engagé- pendant 10 ans, il écume les scènes de France et enregistre 5 albums en studio. Loin d'être épuisé par cette folle aventure, il s'aventure en duo avec Cosmar, balance deux projets, et finit en solo dans le costume d'un Big Lebowski aux influences texanes. Deux EP, un album commun avec David Gourmette -anciennement Seno, des Sales Blancs-, et un premier album solo à venir ... derrière sa nonchalance naturelle, Moïse est un hyper-actif, qui gère tous les détails relatifs à sa carrière -promo, concerts, clips- tout seul ou presque. Il dépense plus d'argent pour sa musique qu'elle ne lui en rapporte, lutte pour exister médiatiquement, mais semble avoir compris l'essentiel : se faire plaisir.

3 titres à écouter pour se faire une idée : Muscler mon jeu ; Sonatine feat Seno ; San Fernando Valley

 

VII, French Horrorcore

En France, l'horrorcore n'a jamais connu de véritable percée. VII, l'un des représentants les plus emblématiques de ce genre, rappe depuis deux décennies, et compte une dizaine de disques à sa discographie, faite de titres bucoliques et enchanteurs tels que La jeune fille et la mort, La couleur du deuil, ou encore Les Jardins Macabres. Démembrements, bondage, putréfaction des corps ... l'univers de VII est cauchemardesque et dérangeant, mais le réduire à un simple Marquis de Sade fait rappeur serait réducteur. Parfois très introspectif, parfois proche d'une certaine forme de militantisme, il est aussi et surtout un exemple de longévité dans le petit monde de l'indépendance. Son dernier album, Éloge de l'Ombre, disponible depuis le 1er octobre, passe inaperçu auprès de la très grande majorité des sites spécialisés. Si vous avez le cœur suffisamment accroché, allez y jeter une oreille. VII "bordera vos rêves de fils barbelés".

3 titres à écouter pour se faire une idée (-16)  : Bondage ; Les anges meurent en noir ; Sombre était la chanson


 

Crédit image : Facebook Cokein / Capture YouTube Riski

 

 

 

Par Genono / le 12 octobre 2015

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