Le yin et le yang de Manu Larcenet

Par Augustin Arrivé / le 21 avril 2015
Le yin et le yang de Manu Larcenet
L'un des auteurs les plus doués de la BD européenne sort au même moment deux albums visuellement opposés : l'adaptation graphique d'un roman lugubre sur la lâcheté de l'homme et un recueil de strips semi-absurdes à base de taches colorées.

C'est peu dire que Manu Larcenet est complexe et tourmenté, et nous ne prétendrons pas en tenter l'analyse. Deux albums sont sortis ce mois-ci. Ils proposent deux faces de l'artiste, et, à bien y regarder, on n'est pas vraiment certain de pouvoir désigner le plus optimiste des deux ouvrages.

D'abord il y a ce premier tome du Rapport de Brodeck (chez Dargaud). L'ouvrage du même nom de Philippe Claudel (prix Goncourt des lycéens en 2007) raconte le retour au village d'un survivant des camps après une guerre qui a rendu ses voisins xénophobes et violents, prêts à tuer pour oublier leur lâcheté. Le roman fournit ici à Manu Larcenet l'occasion de poursuivre son exploration des bassesses humaines.

 

Extrait de "Le rapport de Brodeck, tome 1 : L'autre", par Manu Larcenet © Dargaud, 2015

 

Comme dans l'immense série Blast, achevée l'an dernier, le dessinateur mêle dans un superbe noir et blanc les scènes de nature (le regard d'une chouette, la neige qui tapisse les sapins...) et les horreurs de l'humanité (la pendaison d'un condamné, l'idiotie d'une foule). L'innocence de la forêt affronte la culpabilité de visages burinés par la vie. Brodeck tente de résister à ses semblables. Le deuxième tome nous dira bientôt s'il y parviendra.

 

Extrait de "Le rapport de Brodeck, tome 1 : L'autre", par Manu Larcenet © Dargaud, 2015

 

Cette noirceur semble s'opposer aux couleurs éclatantes de Microcosme, fantaisie drôlatique du même Larcenet. Des strips en deux, trois ou quatre dessins, mettant en scène d'étranges taches perchées sur des pattes, qui devisent sur la vie et se balancent des saletés sur leurs brouillons visages. Parfois absurdes, toujours bien vues, ces bandes apparemment superficielles recellent elles aussi d'un négativisme flippant. Lucide ? Espérons que non.

 

Extrait de "Microcosme", de Manu Larcenet © Les rêveurs, 2015

 

Qu'ils traitent de la maladie:

- Jean-Jacques a des métastases partout !

- C'est tout lui, ça : dès que c'est gratuit, il faut qu'il abuse !"


 

De la montée de l'extrême-droit:

- Je hais la politique étrangère ! Vive la politique de souche !


 

Ces petits ectoplasmes ne s'épargnent rien. Ils semblent simplement encaisser çela avec davantage de bonne humeur que les anti-héros de Brodeck. Microcosme se dévore d'une traite, Le rapport de Brodeck nous hante durablement. A vous de choisir, ou de tout prendre.

 

Extrait de "Microcosme", de Manu Larcenet © Les rêveurs, 2015


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Illustration de couverture : Le rapport de Brodeck, tome 1, de Manu Larcenet © Dargaud, 2015


Par Augustin Arrivé / le 21 avril 2015

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