Le TSR Crew ne peut plus se cacher

/ le 02 octobre 2017
Le TSR Crew ne peut plus se cacher
A l'occasion de la sortie du nouvel album d'Hugo TSR : "Tant qu'on est là", petit coup de projecteur sur l'un des groupes les plus talentueux et mystérieux du rap français.

Auteur de l’une des projets les plus solides du mois de septembre avec Tant qu’on est là, Hugo TSR a malheureusement eu beaucoup de mal à trouver une résonance médiatique à la hauteur de la qualité de son album. Perdu au milieu des sorties de Niska, Sadek, ou Ninho, celui que l’on a tendance à présenter caricaturalement comme “le plus connu des rappeurs underground” n’a pourtant pas cherché à attirer l’attention sur son actualité du moment, restant fidèle à sa politique habituelle de discrétion et d’autarcie médiatique.

“Ecouter du TSR sera toujours un choix, on ne fait pas de forcing”

Une situation que l’on pourrait évidemment regretter, étant donné que l’absence globale de communication d’Hugo prive une majeure partie du public rap français de sa musique. Pourtant, il s’agit d’un choix réfléchi et assumé par le TSR Crew, qui affirmait en 2015 à nos confrères du Rap en France : “on a toujours travaillé dans notre coin, en évitant de s’imposer aux auditeurs ; écouter du TSR sera toujours un choix, on ne fait pas de forcing”. A l’image d’autres rappeurs de l’underground parisien, le groupe estime donc que sa place est dans l’ombre, là où l’oreille curieuse ira fouiller, plutôt que dans la lumière, à s’imposer aux auditeurs fainéants qui attendent patiemment de se faire servir la soupe par des médias peu enclins à promotionner un style de rap trop éloigné des tendances.

Vieux samples de films en intro, piano-violon à toutes les sauces, écriture dense et technique, rimes sur un nombre incalculable de pieds, grosse propension aux exercices de style : le rap du TSR Crew est loin de répondre aux critères les plus actuels de l’industrie. Tant qu’on est là, tout comme l’ensemble de la discographie du TSR Crew -en groupe comme en solo- semble parfois venir tout droit d’une autre époque, et on s’attendrait presque à entendre débarquer Tandem, Chiens de Paille ou Lunatic au détour d’un featuring. Pourtant, double exploit : d’une part, malgré ce style aux antipodes des tendances, le rap d’Hugo et de ses comparses ne sonne jamais vieillot ou dépassé ; d’autre part, on évite l’écueil passéiste inhérent à certains artistes adeptes du “c’était mieux avant”. Une situation finalement résumée en quelques mots sur le titre En Marge, extrait de ce fameux dernier album en date : “J’suis bloqué, j’suis obsolète mais j’monte chaque jour d’un cran / On m’a noyé dans du formol, j’aurai toujours vingt ans”.

Au delà de ces généralités au sujet des sonorités très classiques préconisées par le groupe, le TSR Crew a aussi et surtout développé depuis une quinzaine d’année une grande maîtrise textuelle, avec ce dosage toujours très juste entre rimes multisyllabiques d’un côté, et sens lyrical de l’autre. Là où les rappeurs les plus orientés vers la technique ont malheureusement tendance à privilégier les rimes multisyllabiques au détriment du sens de certaines de leurs phrases, ou de la cohérence globale de leurs textes, Hugo, Omry, Vin7, et, plus épisodiquement, Nero, ont toujours gardé à l’esprit la nécessité de ne pas trop habiller leurs couplets de rimes exagérément riches : ni trop épurés, ni surchargés. A la parfaite croisée des chemins, en somme. De la même manière, la manière dont les punchlines sont distillées répond à une certaine forme d’équilibre : là où certains rappeurs ont une mauvaise tendance à souligner chacune de leurs grosses lignes de manière grossière, le TSR Crew préfère les placer à intervalles réguliers tout au long de ses textes sans jamais forcer, laissant à l’auditeur la possibilité de les redécouvrir au fur et à mesure de ses réécoutes des différents morceaux. Un équilibre qui n’est que la résultante d’un parcours long d’une quinzaine d’années, pendant laquelle aucun des membres du groupe n’a jamais cédé à la tentation de prendre un raccourci.

 

Jeunes vétérans

La grande histoire du TSR Crew démarre en 2004, avec Il faut qu’on taille, un premier projet qui contient, déjà, tous les ingrédients des suivants -des samples, du piano-violon, des textes denses et des rimes riches- et quelques curiosités : un featuring avec un tout jeune Black M, un beat récupéré du côté de Gangstarr, une cover absolument dégueulasse, quelques années avant la démocratisation des versions piratées de Photoshop, et une distribution inexistante. Déjà le plus productif de son crew, Hugo -qui se fait alors appeler Hugo Boss- enchaîne dès l’année suivante avec un album solo, La Bombe H. Ces deux premiers disques, à l’impact encore très limité à l’époque, posent tout de même les bases de ce que sera l’ensemble de la discographie du groupe, et ouvrent la période la plus faste pour le TSR crew : la deuxième moitié des années 2000.

Considérés comme les deux principaux classiques de l’équipe TSR, A quoi ça rime (album commun) puis Flaque de Samples (solo d’Hugo) sortent en effet coup sur coup à cette période, respectivement en 2007 et 2008. Le premier, encore considéré aujourd’hui par la plupart des observateurs comme LE projet-référence du groupe, est celui qui le fait entrer de manière franche et définitive dans le paysage rap français. A une époque où le rap est en pleine perte d’identité, secoué par la crise de l’industrie du disque, ne sachant s’il doit se tourner vers des formats plus radiophoniques pour continuer à exister, ou au contraire, se tourner vers la rue en adoptant des codes plus radicaux, la démarche du TSR Crew lui permet de rallier à sa cause un auditorat ne sachant plus à quel MC se vouer. Comme pour enfoncer le clou, Flaque de Samples vient donc parachever l’ascension de l’équipe parisienne.

 

A l’époque, le décalage entre le jeune âge d’Hugo, à peine vingt ans, et la maturité de son rap ancré dans le 18ème arrondissement parisien, surprend et laisse augurer le meilleur pour la suite de sa carrière. Tandis qu’il enchaîne quelques projets relativement confidentiels, Omry se lance lui aussi en solo, avec un autre disque proposé uniquement en téléchargement, Skyzomry -parvenant à rendre l’univers du TSR Crew encore plus sombre et gris que ce qu’il était à la base, ce qui n’est pas un mince exploit. Mais la détermination du crew à se maintenir en autoproduction et à insister sur un fonctionnement entièrement indépendant le confine à un public restreint qui n’a de chances de s’agrandir que par le bouche-à-oreille et quelques papiers élogieux de fanzines sur internet. Peu importe : le label Chambre Froide, fondé par le crew pour servir de support à ses différentes sorties, mais aussi à ses innombrables scènes partout en France, se structure petit à petit. Pour trouver trace d’un véritable album dans les bacs, il faut ainsi attendre 2012 et Fenêtre sur Rue, nouveau solo d’Hugo, qui ouvre en quelque sorte la voix à la deuxième partie du carrière du groupe.

 

L’avenir dans le passé

La solidité du parcours d’Hugo TSR en solo permet en effet au groupe de préparer sereinement la sortie d’un nouvel album collectif, en continuant à se concentrer uniquement sur la partie musicale de son travail : encore une fois, la promotion de cette sortie est réduite au strict minimum, et le groupe ne semble compter sur la qualité de son projet, et donc sur son succès d’estime, pour s’imposer auprès des auditeurs. Si le contenu de l’album ne surprend pas, puisque la recette du crew n’a pas changé, l’album divise : d’un côté, on salue la parti-pris des rappeurs parisiens de rester fidèle à un type de rap quasiment disparu, en pleine vague trap et à l’heure du triplet flow copié-collé à toutes les sauces ; de l’autre, on tance l’absence de renouvellement du groupe, dont certains auditeurs estiment qu’il tourne plus que jamais en rond.

 

Dans ce contexte, l’arrivée d’un nouvel album solo d’Hugo deux ans plus tard est effectivement tout sauf un bouleversement sur l’échiquier TSR : Tant qu’on est là contient sa dose de beats bien gras et de samples bien grillés ; le MC tient toujours autant à son flash de poliakov et à son herbe aromatisée ; il n’a pas quitté le 18ème arrondissement parisien, n’a pas enclenché l’autotune, ne fait toujours pas de showcases en chicha ; pire, pour certains, il continue avec ses rimes construites sur des comparaisons incessantes (“ils disent que l'rap est mort, on pille sa tombe comme celles des pharaons” ; “ça sent le pétage comme un graff inachevé”) ; en somme, on finit par reprocher à un membre du TSR Crew de faire du TSR Crew, de la même manière qu’on aurait finir par lui reprocher de trahir son héritage s’il avait choisi de faire évoluer sa musique dans une autre direction.

Finalement, à l’heure où le kickage revient au goût du jour, porté par le succès de rappeurs comme Sofiane, Ninho ou Hornet la Frappe, la position du TSR Crew se retrouve renforcée : si les quatre rappeurs parisiens n’ont jamais eu la moindre volonté de se rapprocher d’une quelconque tendance, c’est finalement l’évolution des tendances qui aura fini par leur donner raison. On aurait ainsi parfaitement pu imaginer Hugo ou Vin7 débarquer au beau milieu de Bois d’Argent pour venir prêter main forte à Fianso. Ce retour du rap français vers des couplets plus denses et des lyrics plus travaillées pourrait ainsi profiter à la popularité du groupe, et lui permettre d’envisager la suite sans trop de craintes au sujet de sa survie. Avec plus de dix millions de vues pour le clip de Là Haut, seul extrait de l’album Tant qu’on est là, Hugo TSR, qui n’attache probablement pas la moindre importance à ce type de chiffre, ne peut en effet plus continuer à se cacher.

 


Crédit photo : capture clip TSR Crew "Tu connais"

 

/ le 02 octobre 2017

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