Le Tour de France du rap

Par Genono / le 23 novembre 2015
Le Tour de France du rap
Historiquement dominé par Paris et sa banlieue, et épisodiquement par Marseille, le rap français connait depuis quelques années une véritable décentralisation. L'émergence d'internet comme principal vecteur de la communication des rappeurs, et comme principal outil de la diffusion de leur musique, a permis de réduire la dépendance aux infrastructures parisiennes, et de gommer les frontières entre régions.

Survivre dans le rap en tant que rappeur provincial a longtemps été un chemin de croix, et les quelques groupes ayant su exister par le passé (KDD à Toulouse, NAP à Strasbourg ...) ont fait figure d'exception plutôt que d'exemple. En 2015, la situation a radicalement changé. L'un des plus gros vendeurs français, Orelsan, vient de Caen, tandis que Gradur, le succès le plus fulgurant de ces dernières années, est roubaisien.

Derrière ces deux têtes d'affiches, une ribambelle de petits provinciaux tente de se tailler une part du gâteau. Du côté des grandes maisons de disques, les parcours de Niro (Blois), BigFlo et Oli (Toulouse) ou Dosseh (Orléans) sont la preuve que prendre du poids dans le rap n'est pas réservé aux parisiens et marseillais. Beaucoup préfèrent en revanche continuer sur le chemin de l'indépendance, de Lucio Bukowski (Lyon) à Furax (Toulouse), en passant par les labels provinciaux historiques comme Din Records (Le Havre), ou Rap and Revenge (Bayonne).

 

Nord et Est : dans les pas de Gradur ?

Notre tour de France démarre donc à l'extrême Nord, une région longtemps considérée comme un repère pour pédophiles incestueux. Puis Gradur est arrivé, et tout le monde s'est rendu compte qu'au milieu des sosies de Dany Boon, se cachaient d'excellents rappeurs … et Gradur n'est que la partie émergée de l'iceberg. La grande force des rappeurs nordistes réside dans le fait que, comme tous les nordistes, ils ont un style très 90's -il suffit de jeter un oeil à n'importe quel clip tourné dans le coin, avec ces survêts et casquettes Lacoste et ces doudounes sans manches-, mais qu'ils s'adaptent à des sonorités très modernes. Rimkhana, Krilino, 59Grammes ... tous n'atteindront pas le seuil de visibilité de Gradur, mais l'espoir de percer à grande échelle est réel pour certains, notamment Kinsh Makavels, que l'on retrouve régulièrement en featuring avec des figures importantes du rap francilien, comme Juicy P ou Worms T.

 

La suite de ce tour de France un peu particulier, où, contrairement au cyclisme, les principaux acteurs parlent de drogue sans jamais y toucher, se poursuit à l'Est. "Les Allemands n'auront pas l'Alsace et la Lorraine", dit la chanson ... visiblement, les rappeurs non plus. L'Est est semble-t-il un territoire très hostile pour l'esprit hip-hop, puisque personne depuis NAP ne semble pouvoir s'y faire un nom. L'élu semble être apparu l'année dernière, caché derrière une cagoule : Siboy, nouvelle sensation du rap français, et dernière signature du 92i, nous vient en effet tout droit de Mulhouse. Derrière lui, une flopée de noms intéressants circule du 54 au 67, mais, sans trop que l'on sache pourquoi, aucun ne semble pouvoir intéresser un public plus large que celui de sa ville. On peut tout de même suivre quelques talents prometteurs ou confirmés, comme Debza, Kadaz, ou encore le crew 54Terter.

 

En continuant de longer la frontière allemande, puis la frontière Suisse, notre caravane se retrouve en Franche-Compté, une contrée étonnamment peuplée de nombreux fanatiques de rap. On ne le sait pas forcément, mais Dela, la moitié du groupe Butter Bullets, vient de Besançon. Moins connus, on retrouve Jocelyn Anglemort (Besançon), réputé pour la qualité de ses remixes et compilations, ou quelques kilomètres au Sud, A13 (Jura), spécialiste français du "Chopped and Screwed". Du côté des rappeurs, impossible de ne pas citer Radmo, l'un des talents les plus sous-estimés du rap-game français. Quelques dizaines de kilomètres à l'Ouest, Al fait son bonhomme de chemin depuis Dijon, après avoir été révélé par le titre Correspondance, en featuring avec Fabe en ... 1998 (et cette rime restée dans les mémoires : "J'voulais savoir si t'as pas un pote qui peut m'faire un son, tu sais ici c'est pas New York, c'est juste Dijon"). Depuis, le bonhomme affiche une carrière d'une longévité impressionnante, et continue à enchainer de belles réussites d'indépendant, entre Asocial Club, Anfalsh, et crowdfunding.

 

 

Sud, Ouest et Centre : des gros succès aux labels les plus pointus...

En continuant le long de la frontière Suisse, on se retrouve en Rhône-Alpes, une région particulièrement active. La capitale régionale, Lyon, est un pôle majeur qui voit régulièrement émerger des têtes nouvelles. Lucio Bukowski ou Anton Serra il y a quelques années, Jorrdee -dans un style très différent- aujourd'hui, mais aussi l'ex-espoir Casus Belli, ou la Soul Connexion ... La cité des Gones possède une scène large, éclectique, et pas toujours reconnue à sa juste valeur. Un peu plus au Sud en Rhône-Alpes, les artistes grenoblois ont de belles choses à faire valoir, et si Jeff le Nerf (et dans une moindre mesure le collectif Collalshit) a su partiellement tirer son épingle du jeu, on peut également citer Kespar et tout le collectif Contratak, ou encore Isère Records. A Chambéry, le Posse 33 survit depuis déjà 20 ans, et se pose aujourd'hui comme le centre névralgique du rap savoyard, faisant coexister avec une certaine réussite anciennes et nouvelles générations.

 

Plus bas sur la carte de France, le cas de la Côte d'Azur a été évoqué en long et en large dans notre article de début novembre, Le nouveau vent du Sud. Hormis Marseille, la majeure partie des grandes villes du littoral a son rappeur à la mode, de Nice (Infinit') à Sète (Demi-Portion) en passant par Fréjus (Hooss) ou Aubagne (Sch). En continuant la route vers l'Ouest, Toulouse, ville historiquement très active dans le rap-game provincial, est une étape obligée. Sans faire l'unanimité auprès du public, Bigflo et Oli ont réussi à s'imposer dans les bacs. Dans un style plus viril (et cependant très lyrique), Furax charbonne en toute indépendance depuis une bonne dizaine d'années. Proche de nombreux rappeurs provinciaux formés à la même école, il a notamment participé au projet Inglorious Bastardz, et compte quatre albums solo à sa discographie. Du côté des étoiles montantes, difficile de ne pas citer CLD, dernier rescapé du collectif Idealik - qui a écumé les scènes de la ville rose pendant toute une décennie -. Cette grosse expérience accumulée dans les bas-fonds de l'industrie musicale fait de CLD un rappeur à mi-chemin entre le statut de vétéran et celui de rookie.

 

La suite de notre Tour de France nous mène jusqu'à la côte Atlantique. A Bayonne, le label Rap and Revenge - héritier de Sonatine Musique - est un bel exemple de longévité et de survie en tant que structure indépendante. Une dizaine d'années d'existence autour de la tête d'affiche, VII, et des projets toujours plus diversifiés ... Aussi incroyable que cela puisse paraitre, Bayonne est historiquement la capitale de l'horrorcore français. En remontant sur la carte, nous voici désormais à Bordeaux. Black Kent a longtemps été la seule attraction rap de la ville ... du moins, pour le grand public. Aujourd'hui, Sam's semble pouvoir tailler sa part du lion avec Bomaye Musik, mais c'est surtout Fello, nouvelle signature du label Katrina Music, qui intrigue. Poussé vers le haut par la qualité des prods de Guilty ou Mr Punisher, son style presque séraphique est l'arme parfaite pour atteindre les sommets. Encore sur la rampe de lancement, Fello pourrait rapidement devenir une référence, et ainsi offrir au reste de la scène bordelaise une exposition qui serait tout sauf imméritée.

 

 

En revenant vers le centre de la France, le groupe Sémaphore attire l'attention sur la ville de Bourges, tandis que Niro fait croire à tout le monde que Blois (41) est une banlieue d'Ile de France. Il est d'ailleurs l'un des meilleurs exemples de rappeur provincial ayant su se fondre dans la masse parisienne. Faites le test, et demandez innocemment autour de vous le département d'origine du sosie officiel de Genono : les deux-tiers des sondés diront 94. C'est un peu le même principe pour Dosseh, qui ne vient ni de Boulogne, ni de Villetaneuse, mais bien d'Orléans, dans le 45. Même si sa carrière n'a toujours pas connu l’ascension qu'on lui prédisait il y a quelques années, il a tout de même su s'imposer dans le game comme une figure importante, respectée par tout le monde. Orléans est d'ailleurs une ville plutôt productive, comme le prouvent les discographies du collectif Teuchiland et du groupe légendaire 45Terorist.

 

Avant la dernière étape du Tour, petit détour par le Calvados, patrie de l'une des plus belles réussites de toute l'histoire du rap provincial : Orelsan. Son parcours d'abord accidenté (avec polémiques et plaintes) s'est transformé en véritable conte de fées, et aujourd'hui, il est l'un des seuls à avoir su diversifier correctement ses activités en dehors du rap (avec des projets à la télévision et au cinéma), sans attendre de voir sa carrière arriver à bout de souffle. Une stratégie extrêmement intelligente, et une mentalité exemplaire, puisqu'Orelsan est avant tout un garçon qui sait faire croquer ses potes caennais, notamment Gringe. Ce Tour de France des rappeurs provinciaux s'achève dans le 76, au Havre, où le label Din Records est un bel exemple de longévité et de détermination. Ness&Cité, puis Médine, Brav et Tiers Monde ... Depuis une quinzaine d'années,  Din Records oscille entre francs succès et périodes de survie toisée. Là où le label se démarque, c'est qu'il a toujours revendiqué sa localisation provinciale, au point de la considérer comme sa principale force.

Pour finir ... un Tour de France se termine toujours aux Champs Élysées ... cette fois-ci, avec un rappeur aubagnais.


 

Photo : PHOTOPQR/L'ALSACE  

 

Par Genono / le 23 novembre 2015

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