Le Top 5 des faux retraités du Rap US

Par Julien Bihan / le 17 mai 2017
Top 10 : Les faux retraités du rap (US)
Quand tu as obtenu ton BTS technico-commercial, Notorious sortait Ready to Die… Difficile de compter l’âge réel d’une star du rap. Certaines d’entre elles continuent de parfaire leur puberté en annonçant la fin de leur carrière. Des annonces souvent anticipées, bidonnées, calculées…

Il y a dans une carrière artistique et sportive des similitudes. Encore plus quand il s’agit du rap. Le genre conserve dans son ADN la fougue de la jeunesse, les générations se renouvellent par vagues perpétuelles. Comme des footballeurs, des basketteurs, des boxeurs, ces jeunes pousses commencent tôt, très tôt. Mais surtout comme des footballeurs, des basketteurs, des boxeurs, ces jeunes pousses s’éreintent à la poursuite d’un rythme effréné. Séances studio, tournées promotionnelles, concerts aux quatre coins du monde, tournages de clips… Les impératifs affluent et accélèrent la vie de ceux qui les endurent.

Pression, nostalgie, introspection… Certains ne tiennent plus les exigences imposées par ce train de vie. Mais comme des camées, ils ne peuvent se passer du rap. Claquer ses rimes sur une feuille blanche, vaciller sa tête sur les basses d’un beat terrifiant, entrer en cabine et poser seul face au micro ; des sensations uniques. La mécanique de rejet puis de retour génère un phénomène de retraites anticipées qui se généralise.

Selon la notoriété de l’artiste, l’annonce du « retirement » se diffuse chez les fans et prend la forme d’un événement retentissant. Quelques malins ciblent le filon et s’en servent de manière pragmatique pour amplifier le bruit autour d’un « ultime » album. D’autres jouent sur l’image du revirement inespéré du fils prodigue : celui de Jordan avec les Bulls en 1995, celui de Zidane avec l’équipe de France en 2005. Des atouts commerciaux que certains rappeurs gardent dans leur manche.

La retraite spirituelle de DMX, la retraite menaçante de Lupe Fiasco, ou encore la retraite insignifiante de Bow Wow, ils n’ont pas pu s’empêcher de revenir. Avant de laisser place aux Français, premier volet américain de cinq rappeurs qui se sont évadés de leur  « retirement home ».


Too $hort

Annonce de la pré-retraite : 1996

« C’est ça, l’album numéro 10, Short Dawg’s in the house / On s’approche de la fin tout le monde / Mais je vais « kicker » ça sur mon dernier album ». L’annonce se fait sur un fond de saxophone et surprend son monde en introduction de « Gettin It (Album Number 10) ». À ce moment, Too $hort se gave de sa recette du succès. Il conjugue une productivité « guccimanienne » à de vrais succès commerciaux. Une formule qui allèche Jive, sa maison de disques.

Après avoir sorti son prétendu dernier album, le rappeur d’Oakland se mue en véritable entrepreneur à la tête de sa propre structure, $hort Records. L’entertainer développe plusieurs artistes : notamment le groupe Badwayz qui sort en 1999 « I’m The Bad Guy » et Baby D.C. qui sort en 1998 « School Dayz ». Le quatuor à la pochette douteuse et le précurceur de Lil Bow Wow restent dans l’anonymat. Face à ces échecs, Too $hort constate qu’il n’aura jamais le flair de Quincy Jones.

Réaliste, il rebondit et renégocie à son avantage son deal avec Jive. Avec plus de profit et plus de créativité à la clé, $hort sort de sa retraite 3 années après y être entré avec « Can’t Stay Away » : « Une allusion au fait que soi-disant je me suis retiré du rap mais que « I Can’t Stay Away » (je ne peux pas m’en éloigner, ndlr) »

Quote d’un retraité pragmatique :

Être Too $hort a toujours été un assez bon travail. Ça paye bien donc je ne peux pas tout abandonner et me retirer comme ça.


 

 


Jay Z 

Annonce de la pré-retraite : 2003

22 octobre 2003, Jay Z répond aux questions de Rashaun Hall pour Billboard Magazine. En pleine promotion pour The Black Album, l’artiste affiche sa volonté de raccrocher. Il ne se voit plus que comme un homme d’affaires aux multiples « snapbacks » : « J’ai toujours rêvé de passer du côté business. » Un an plus tard, Shawn Carter prend la tête de Def Jam Recordings et contribue aux succès de Kanye West, Rick Ross, Rihanna…

En coulisse, Hova se lasse du hip-hop. Le genre ne ressemble plus à celui qui l’a poussé à prendre le micro dans les années 90. Cette période où chaque titre, chaque freestyle de Tupac et Notorious repoussent un peu plus les limites de la performance. Cette énergie lui manque : « Un jour un ami m’appelle et me dit : « Yo, rejoins-moi sur la 125ème Rue. On aurait dit qu’on allait faire un deal de drogue ou quelque chose comme ça. Donc je m’y suis rendu. Il est monté dans la voiture et a mis « Who Shot Ya ? » de Biggie [...] Quand le son a commencé, il me regardait et j’étais genre : « Wow ! » Il est sorti et il m’a dit : « Garde-le, c’est à toi. » Je suis retourné au studio le lendemain, j’ai fait 4 titres. »

Pour Jay Z, le rap se vide de sa substance, de sa subversion, de son authenticité. Mais comme tout homme d’affaire, Shawn Carter sait que les réalités économiques dépassent les intimes convictions. En 2006, il se markette comme un Superman contraint de troquer ses lunettes pour son collant afin de sauver le hip-hop. Une analogie dont il tirera le nom de son nouveau projet, Kingdom Come, en référence au comics de Mark Waid et Alex Ross.

Quote d’un retraité nostalgique :

Je ne veux pas arriver au point où je fais de la musique car je sais comment faire des hits. Je veux les faire parce que j’aime les faire. Et pour ça, j’ai besoin de me nourrir d’autres choses.


 

 

50 Cent

Annonce de la pré-retraite : 2007

La confrontation aux VMA à Las Vegas, la couverture tête contre tête dans Rolling Stones, la concomitance des dates de sortie ; l’affiche qui oppose Kanye West à 50 Cent a des airs de combat de catch. À la différence du noble art, le catch exagère, bluffe et truque. Dès le départ, tout est entendu.

En juin 2007, les deux canailles se rencontrent pour se faire découvrir leur troisième album respectif. « 50 m’a expliqué que « Can’t Tell Me Nothing » était son morceau préféré. Du coup je lui ai dit : « Ok, c’est mon premier single. » On s’est poussé l’un et l’autre. »  se souvient Kanye West. Cet esprit de compétition l’incite à modifier la date de sortie de Graduation et à la caler sur celle de Curtis. « Quand je l’ai fait, je me disais : « Les gens vont tellement en parler. » Sais-tu à quel point c’est génial pour le hip-hop ? » La première reprise vient de sonner.

50 Cent sortant de deux succès planétaires avec Get Rich Or Die Tryin’ et The Massacre, n’entend pas se laisser impressionner. Le bodybuilder : « Si Kanye West vend plus d’albums que 50 Cent le 11 septembre, je n’écrirai plus de musique. J’écrirai des morceaux et je travaillerai pour mes artistes, mais je ne sortirai plus d’album solo. » Les résultats de la première semaine de SoundScan sont plus attendus que l’annonce à 20h de David Pujadas un 7 mai. Et voilà, Kanye West écoule 957 000 copies de son Graduation contre 691 000 pour Curtis. Et voilà, 50 Cent continue sa carrière.

Quelques années plus tard, Fif’ décrypte sa stratégie : « C’est quelque chose que nous avions créé. Evidemment, ça a remué les fans dans tous les sens ce qui débouche toujours sur de plus grosses ventes. Nos deux chiffres étaient plus importants qu’ils l’auraient été sans cette compétition. C’était seulement du super marketing. »

 

Quote d’un retraité calculateur :

Kanye et moi, nous n’avions aucun contentieux. Tu ne peux pas prendre des photos pour faire la couverture de Rolling Stone en ayant une embrouille.


 

 

Lil Wayne

Annonce de la pré-retraite : 2011

Lil Wayne est bourré de pulsions. Un jour elles sont créatrices, l’autre elles le fissurent de toute part. Une sensation qui le pousse à arrêter à plusieurs reprises sa carrière. Lorsque Lil Wayne annonce prendre sa retraite, Djibril Cissé file chez le coiffeur. C’est ce qui explique les différentes tentatives capillaires de l’ancien joueur marseillais : les crêtes, les teintures, les motifs…

En 2011, le rappeur est au sommet de sa réussite. Depuis les ventes astronomiques de Tha Carter III, la fusée Weezy n’entend plus redescendre. Quand il s’apprête à ajouter un nouvel opus à sa franchise Tha Carter, il prévient : « Je me retirerai quand je serai encore au top. Je vais faire en sorte que vous me vouliez tous quand je partirai à la retraite […]  Jamais, je ne quitterai la scène quand vous penserez : « C’est pas trop tôt mec ». Carter IV pourrait être mon dernier projet. » À l’époque, le rappeur voudrait prendre les traits d’un business man ventru à l’avenir paisible. Les signatures de Drake et Nicki Minaj pourraient rapporter gros. Il se voit profiter de ses enfants biologiques avec les profits de ses enfants artistiques.

Les bases sont posées. En 2013 sur le plateau de Jimmy Kimmel, Weezy se fait plus précis : « Je veux me retirer après Tha Carter V. » Un projet qui ne sera jamais sorti depuis à cause d’une guerre clanique entre un père et son fils, entre Birdman et Lil Wayne. Une discorde qui se transforme en un véritable chaos. Une nuit de septembre, Lil Tunechi saisit son Twitter et écrit : « Je suis sans défense et mentalement abattu, je vous quitte avec dignité et reconnaissance. J’aime mes fans mais j’arrête. » Une envolée qu’il relativisera ensuite.

Quote d’un retraité rentier :

J’espère manger et bien manger avec les succès de Drake et Nicki.


 

 

J. Cole 

Annonce de la pré-retraite : 2016

« Je vous dit tout ce que je pourrais vous dire / Maintenant je rappe en pensant à la retraite » Sèche, la phrase conclut son « Jermaine’s Interlude » pour le projet de DJ Khaled. Avec Internet, son état d’âme se propage plus rapidement encore qu’une traînée de poudre. MTV titre : « La retraite de J. Cole serait-elle en cours ? » Le fou de Snapchat répondra à sa place : « Lorsque j’ai entendu ce passage, je me suis dit que je le comprenais parce que je me suis senti comme ça à un moment. Mais on n’arrête jamais. Cole n’arrêtera jamais. Même s’il le faisait, il ne pourrait quand même pas s’arrêter car c’est une icône aujourd’hui. Une jeune icône qui fait des choses intemporelles ».

Le temps donne raison à Khaled. Quelques mois plus tard, J. Cole dévoile son quatrième album qu’il couple avec un documentaire : 4 Your Eyez Only. Mais le rappeur se pose des questions, il prend du recul loin de la frénésie de la ville et regagne la campagne de son enfance. Son succès le tourmente, la société matérialiste l’interroge.  J. Cole préfère se recentrer sur lui-même et sur sa nouvelle famille, jeune mari et jeune père : « J’ai choisi le chemin de la maturité, et ça me fait du bien. »

Quote d’un retraité tourmenté :

N’importe quelle personne raisonnable serait remplie de joie d’avoir ce succès ; je n’ai pas cette sensation.


 

 



Crédits photos : Taylor Hill & Kevin Winter / Getty Images

 

 

 

Par Julien Bihan / le 17 mai 2017

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