Le rap français est-il trop nostalgique ?

Par Yérim Sar / le 07 avril 2016
Le rap français est-il trop nostalgique ?
Comme toutes les musiques qui atteignent la barre fatidique de la trentaine d'années d'existence, le rap français n'échappe pas à la nostalgie d'une partie du public mais aussi de certains artistes. Tourne-t-il déjà en rond ?

Début avril, Tiers-Monde (Din Records, Bouchées Doubles) s'est fait remarquer avec le clip MC Solaar, en référence au rappeur bien connu. Outre le titre et les phrases mentionnant directement Claude M'Barali, tout dans l'esthétique est fait pour nous projeter à l'époque de l'âge d'or du concerné. Clins d'oeil à des clips en terme de mise en scène et même d'image (les plus attentifs noteront d'ailleurs un détournement du logo MCM) sans oublier le style vestimentaire : dans certaines séquences, l'artiste du Havre a carrément dégaîné une sorte de "cosplay Solaar" pour aller jusqu'au bout de la démarche.

 

Hommage et contre-pied

Plus que d'autres genres musicaux, le rap est une musique qui évolue vite. Très, très vite. De nombreux artistes ont pour crainte numéro un de paraître dépassés, plus à la page. Du coup, beaucoup ne jurent que par la nouveauté, la dernière tendance à la mode, et ce n'est d'ailleurs pas systématiquement une mauvaise chose, tant que cela reste bien travaillé. L'effet pervers selon certains, c'est de balayer involontairement tout ce qui a existé avant pour mieux se caler sur les goûts des jeunes d'aujourd'hui. Faire un morceau old school en 2016 peut à ce titre être considéré comme une démarche un peu marginale, indépendamment de la qualité du morceau en lui-même. Et du même coup, c'est un joli défi à relever : le nouveau morceau est-il à la hauteur de l'artiste dont il s'inspire, les fans sont-ils convaincus, etc ?

A cela s'ajoute un second problème, c'est la tendance des rappeurs à rarement citer leurs collègues pour en dire du bien. Forcément, quand vous avez affaire à un défilé de types qui froncent les sourcils dès qu'ils doivent parler d'influences et rechignent à répondre autre chose que le classique « je n'écoute pas de rap français » ou pour les plus doués « j'écoute surtout du rap américain », cela devient presque rafraîchissant d'avoir des artistes qui assument totalement leur côté auditeur, dévoilant sans complexe toutes les références qui les ont marqués. Ainsi, durant toute une période, Solaar était rarement (voire jamais) cité, sans doute à cause de plusieurs raisons confuses : l'image de « rappeur gentil » pas forcément vendeuse et tout simplement la méconnaissance de son travail. Le fait que Tiers-Monde, souvent étiqueté rappeur engagé, se lâche à ce point, a sans doute dû faire plaisir à pas mal de fans.

 

Peu de transmission

L'histoire du rap en France est différente de celle de son aîné américain à bien des niveaux, ne serait-ce qu'au niveau du traitement médiatique et industriel. Concrètement, il existe très peu de structures pleinement consacrées à cette musique au point de se permettre des focus sur "les anciens". Dès que l'on parle gros sous, la logique pratique veut que ce soit la nouveauté qui soit mise en avant, pas le flashback nostalgique. Fatalement, lorsque vous n'avez ni radio ni gros média pour jouer le rôle un peu pédago auprès des jeunes auditeurs, la mémoire a tendance à simplement se perdre au bout de quelques années. D'autant que certains artistes ont pris un malin plaisir à « tuer le père » en ridiculisant leurs prédécesseurs, soit parce qu'ils les trouvaient totalement ringards soit par esprit de compétition, considérant qu'il était temps pour eux de laisser la place. Le fameux « NTM, Solaar, IAM, c'est de l'antiquité » de Booba est sans appel. A cela s'ajoute Kaaris qui rappelait, amusé que "sur le plan vestimentaire, les mecs d'IAM ont toujours ressemblé à des mecs de la Poste" et autre Al Kpote pas franchement enthousiaste sur la longévité des rappeurs.

Cependant depuis quelques temps on assiste à l'arrivée d'un discours un peu inverse de jeunes artistes qui semblent avant tout très contents de faire partie du rap français et qui trouvent un juste milieu entre respect des anciens et personnalité propre. Devant l'absence totale de pont entre les générations, des artistes se sont parfois eux-même chargés de jouer les profs d'histoire, en reprenant des classiques, en invitant des rappeurs beaucoup plus vieux, en multipliant les références assumées, etc.

 

 

Manque d'inspiration ?

Il y a bien sûr un bémol. Puiser son inspiration chez ses illustres prédécesseurs, c'est louable, mais multiplier les reprises jusqu'à plus soif, c'est légèrement problématique, surtout lorsque l'on n'a pas encore soi-même trouvé son style propre. Certains groupes se sont emparés de la mode revival des années 90, peut-être avec un poil trop d'enthousiasme. Difficile de ne pas évoquer 1995 voire une partie de L'Entourage, qu'on sentait animés des meilleures intentions du monde mais qui manquaient de distance avec leurs modèles dans un premier temps.

Il y a une énorme différence entre l'hommage et l'imitation bas de plafond, demandez à Star Wars 7. Si l'on reprend l'exemple de Tiers-Monde, on sent bien le respect qu'il porte à Solaar, mais dans ses couplets, niveau technique et discours, cela reste Tiers-Monde. Ce n'est pas un hasard si, les années passant, nos gentils galopins se sont tous plus ou moins affranchis du côté « 100% rap à l'ancienne » dont ils se réclamaient à leurs débuts. Les projets d'Alpha Wann sont de plus en plus personnels, Jazzy Bazz opte pour des scratches discrets plutôt que des name-dropping d'anciens rappeurs, Sneazzy épouse des sonorités résolument modernes... Bref, la crise d'ado qui se cherche est passée et on les en félicite. Certes, on assiste parfois à des rechutes (Time B.O.M.B, Luc Bresson), mais ce sont plus des clins d’œil qu'autre chose, et l'on sent bien que chacun a maintenant totalement digéré ses influences pour livrer un produit qui lui ressemble avant tout : il n'y a qu'à voir la moyenne d'âge du public d'un concert de Nekfeu.

Rien d'étonnant : être nostalgique d'une époque que l'on n'a pas vécue et rendre hommage ad vitam æternam à des artistes que vous êtes trop jeune pour avoir connus, c'est le plan de carrière le plus déprimant qui soit. En revanche, prendre la chose comme un exercice de style une fois de temps en temps, pourquoi pas.

 

Rappelons que si vous tenez absolument à rendre hommage à un artiste qui vous a bercé, la reprise live est toujours une solution, souvent plus sympathique qu'une pâle copie qui sonnera toujours comme la tentative attendrissante d'un gosse de 5 ans qui veut s'habiller comme son papa. Sur le modèle des Hip Hop Honors de VH1, Trace Urban avait mis ce genre de combinaison a l'honneur dans ses Urban Music Awards. Les résultats étaient parfois mitigés, parfois réussis, mais c'est l'intention qui compte.

 

Le public

Cette nostalgie n'est évidemment pas une lubie des artistes sorties de nulle part. Elle répond, aussi, à la demande d'un certain public, souvent bloqué sur une époque ou un style de rap. Et cela ne concerne pas seulement les puristes en phase terminale que l'on peut facilement caricaturer tellement le discours n'évolue pas d'un iota depuis 15 ans. Il y a également des auditeurs qui ont grandi avec le rap et n'adhèrent pas à certains nouveaux codes actuels, comme il en existe dans toutes les autres musiques. C'est un peu la différence entre le gars qui va porter son t-shirt « le rap c'était mieux avant » (on espère sincèrement que cela n'existe plus mais sait-on jamais), rester obsédé par les albums de son adolescence en pestant contre absolument tout le reste et celui qui reste curieux malgré tout et laisse sa chance aux nouveaux, espérant être surpris. La principale distinction s'appelle a priori la curiosité, restée intacte ou non au fil des années.

Par opportunisme ou goût de l'exercice, on trouve donc des rappeurs qui sentent bien cette lassitude de la part d'un public plus âgé et décident de les appâter avec un morceau ou deux au milieu de sonorités plus actuelles.

 

Un peu comme une main tendue au papy boudeur dans un dîner de famille pas assez arrosé, c'est une façon amicale de signifier que non seulement ils n'ont pas oublié ce que certains considèrent comme « les bases » du rap, mais que du surcroît ils sont parfaitement capables de s'y conformer. Cela finit par être un bon compromis dans la mesure où malgré les milliers de kilomètres de commentaires désabusés écrits par les nostalgiques sur les divers réseaux sociaux ou sites de partage vidéo, cet étrange public semble plus prompt à descendre les artistes modernes qu'à soutenir les anciens : il n'y a qu'à voir les ventes, au hasard, des derniers projets de rappeurs comme Ali, Kohndo, Les X ou Nakk (et pourtant les trois derniers ont un feat de Nekfeu, comme quoi). Le fait est que si ce genre de rap manque à certains, il n'est pas si difficile d'en trouver. Il faut reconnaître, à l'inverse, que ce public est plus que jamais présent sur les concerts, ce qui permet à de nombreux artistes n'ayant officiellement pas d'actualité discographique (comprendre : pas de nouvel album collectif à promotionner) de remplir des salles : Les Sages Poètes de la rue, La Cliqua et bien d'autres n'ont aucun mal à tourner encore et encore dans les festivals. Pour le coup c'est à peu près l'équivalent des tournées de reformations des vieux groupes de rock, sauf qu'ils ne remplissent pas des stades et ne risquent pas l'arrêt cardiaque à chaque scène.

 

Pour toutes ces raisons, la nostalgie est un bon baromètre pour jauger la maturité du rap français, et si on en a sans doute un peu trop fait il fut un temps, désormais l'équilibre semble assez stable. Concrètement, le rap dit « à l'ancienne » ne s'inscrit plus en opposition avec les artistes actuels, chacun coexiste et commence à se respecter de plus en plus sereinement. Quant aux derniers irréconciliables, auditeurs comme rappeurs, pas d'inquiétude : leur nombre diminuera à la prochaine canicule.

 


 

Photo : Capture YouTube Nekfeu - Time B.O.M.B.

Par Yérim Sar / le 07 avril 2016

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