Le rap français est-il toujours à la traîne derrière les USA ?

Par Yérim Sar / le 27 juillet 2017
Le rap français est-il toujours à la traîne derrière les USA ?
Franchement, oui, la plupart du temps. Mais ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle.

On connaît tous la fameuse phrase de Booba « Paris c’est New York mais enlève au moins dix ans ». Ce constat un peu dur, du genre sévère mais juste, a rarement été remis en question depuis que cette musique a traversé l’Atlantique pour venir s’installer dans l’hexagone. En effet les rappeurs eux-même ont tendance à reconnaître volontiers que les Américains sont en avance, que ce sont leurs tendances que l’on suit sans complexe, souvent avec un temps de décalage plus ou moins important. Sauf que cela commence à faire maintenant une trentaine d’années que le rap français existe et qu’il a prouvé qu’il était là pour rester. Alors, comment expliquer ce qui ressemble encore et toujours à une absence de prise de risque ?

 

Les racines du mal

La première raison c’est évidemment le retard objectif que l’on a puisque le rap arrive en France après sa création et sa diffusion dans son pays de naissance les Etats-Unis. Par définition, s’approprier une musique étrangère prend du temps, ce sont de nouveaux codes à absorber et surtout à comprendre. Il est donc normal que la première génération de rappeurs aient semblé si proche du modèle US, parce qu’il fallait bien commencer quelque part tout simplement.

 

Ce qui est légèrement plus problématique, c’est de constater qu’au fil du temps, ce réflexe du mimétisme ne s’est pas vraiment stoppé, bien au contraire. La plupart des têtes d’affiche du rap français ont toujours tendance à lorgner du côté de leurs grands frères américains, quelle que soit l’époque que l’on observe.

On pourrait hâtivement estimer que c’est juste de la bonne grosse flemme bien de chez nous, et qu’il est plus facile de reproduire sans se prendre la tête plutôt que d’inventer une nouvelle musique. C’est après tout ce qui s’est passé en Grande-Bretagne avec le Grime, qui est né de la collision du rap, de la culture club et d’influences jamaïcaines. Et c’est là qu’il faut rappeler une donnée déprimante mais essentielle : le patrimoine musical français, en terme de musique rythmée, est d’une tristesse totale. Soit il est inexistant, soit on a des tubes d’une qualité affligeante, certifié numéros 1 des charts depuis La Danse des canards. Concrètement, de ce point de vue le plus français des rappeurs s’appelle Jul, dans la mesure où il reprend sans aucun souci des tubes de variété pour les refaire à sa sauce ; sauf que du coup, les auditeurs de rap classique refusent catégoriquement de le considérer comme un rappeur.

 

Un rap sous influence mais avec une identité

 

Si l’on admet que la rap français n’a a priori pas d’autre choix que de s’inscrire toujours dans une filiation avec son homologue d’outre-atlantique, tout devient assez simple du moment que l’on n’a pas de complexe ou que l’on ne fait pas preuve de chauvinisme mal placé. Il n’y a qu’à voir l’émoi provoqué par la mort de Prodigy récemment ; c’est comme si une génération entière de rappeurs français avait perdu un mentor. D’aucun n’hésitaient pas à comparer Lunatic à une sorte de Mobb Deep français, et ce genre de parallèles s’est poursuivi suivant les tendances et les années : le premier album de Kaaris pour la Drill de Chicago, Dany Dan pour Big L, Nekfeu pour Drake et/ou Wiz Khalifa, et la liste est interminable d’hier à aujourd’hui. L’important, ici, n’a jamais été de se démarquer puisque personne ne semble prêt à faire les efforts nécessaires, mais plutôt de s’inspirer plutôt que de plagier. Il existe une différence majeure entre la copie conforme et l’influence, et c’est pareil du côté des beatmakers, comme le rappelle Frencizzle : « on est tous influencés par un autre beatmaker. C'est à nous de faire la part des choses. Si tu bosses que pour un artiste trap, c'est sûr que tu vas être bridé. Mais si tu bosses avec un artiste plus complet, il n'aura pas de limite et tu tenteras beaucoup plus de choses.  C'est à nous de proposer autre chose aux rappeurs. Sinon ça devient mauvais. »

 

C’est dans cette zone grise que le rap français se place avec brio quand il est réussi. C’est sans doute pour ça qu’inconsciemment, on a toujours affirmé que le rap français avait un niveau supérieur au rap US en terme de textes. C’est assez faux à tous les niveaux (ou alors il faut avoir une connaissance et une compréhension très limitée des textes en langue anglaise) mais ce qui est vrai, c’est que l’écriture est le vecteur qui permet au rap franchouillard de se distinguer et se différencier, puisque c’est à travers ce biais que les artistes vont parler de leur réalité, souvent éloignée de celle de leurs camarades de L.A ou d’Atlanta. C’est aussi à ce moment là qu’intervient la personnalité du rappeur, qui peut également l’écarter d’un simple son bêtement pompé. Ainsi, des rappeurs de Grigny qui se déclarent ouvertement traumatisés par le son de Memphis peuvent malgré tout creuser leur différence via leur argot et leur façon de décrire leur quotidien ; Aelpeacha et toute sa bande ont une côté salace bien de chez nous superposé à des instrus typées West ; IAM n’a jamais poussé le vice jusqu’à singer jusqu’au bout le Wu-Tang (même si on n’est pas passé loin), etc. Pour Ekoué du groupe La Rumeur, l’influence du rap US doit jouer, mais pas comme la plupart l’entend : « ce qui a fait qu'on a tenu 20 ans dans la musique, vendu des albums et fait des tournées, c'est que dans notre façon de rapper, il y a peu d'artifices. On vient de l'école 96. Petite parenthèse : cette année-là j'ai été à New York et j'avais traîné quelques jours avec des mecs de la clique de Biggie. Je travaillais avec un gars qui faisait des allers-retours entre Paris et New York pour le côté ingé-son, un des premiers qui a créé ce pont enter les deux villes. J'ai pas eu la chance de voir B.I.G poser, mais ses potes si. Leur rapport à la voix était complètement différent de tout ce qu'on faisait en France. Les Français sous-mixaient les voix pour gommer un peu les aspérités et rendre le truc américain, alors que les ricains, eux, montaient la voix, sans traficotage. Ils disaient que le flow, c'était presque comme ta démarche. Tout doit couler de source, être naturel. Tu rentres pas dans un studio en découpant ton truc à mort, ou en faisant que des gimmicks. Le gimmick doit se lire dans ta personnalité et en découler. Tu vas pas arriver et dire‘’ok je vais pomper ce flow en particulier pour sonner comme untel’’, c'est trop faible. »

Des courants se sont créés en France. Parfois.

...Même s’ils ne sont pas top, ça compte quand même. Pour le Raï’n’B, DJ Kore a expliqué plusieurs fois que c’était « un peu comme le reggaeton », ce qui est vrai à plusieurs niveaux. C’est effectivement aussi insupportable que le reggaeton, mais surtout c’est le même genre de fusion : la musique de l’Amérique latine est ici remplacé par celle du Maghreb pour être mélangée au rap et livrer des hits festifs la plupart du temps. Quant à l’Afro-Trap, en réalité cela ne vient pas du tout de la France (MHD a précisé plusieurs fois que même s’il avait popularisé le phénomène chez nous il n’en était pas l’inventeur et s’était inspiré de la scène nigériane, entre autres) mais compte-tenu de l’attachement de nombreux rappeurs à leurs origines africaines, la formule a rapidement été adopté par beaucoup. S’il n’y a qu’un seul MHD, on observe dans de plus en plus d’albums des singles afro, comme le quota de morceaux gentiment festifs à destination du jeune public et des clubs. Il est intéressant de noter que le public américain est cette fois très intéressé et friand d’Afro-Trap ; MHD est le premier artiste depuis longtemps à avoir décroché une mini-tournée aux USA. Logique, puisque pour une fois le public US découvre un rap qu’il ne connaît pas, et un français qui ne se contente pas d’imiter les standards de leur pays.

 

Etrangement, on aurait pu penser que le web et la rapidité de l’information change la donne ; si un rappeur pouvait sortir un morceau copié-collé d’un américain dans les années 90 sans se faire griller, ce n’est logiquement plus le cas aujourd’hui. Sauf que si, pas par manque d’information mais simplement parce que tout le monde s’en fout. On retrouve donc à intervalles réguliers des flows repris tels quels et même des beats entiers, sans que cela ne soulève particulièrement de polémique. C’est le cas du dernier Booba, Nougat, dont l’instru ressemble énormément à un morceau de Ronny J sorti il y a une dizaine de mois. Est-ce qu’on en a réellement quoi que ce soit à faire ? Pas vraiment. Pour Madizm, la responsabilité du beatmaker est assez importante : « t'es tiraillé entre la volonté de te faire plaisir et celle de faire plaisir aux autres.Des gens veulent absolument sonner comme leurs idoles, d'autres veulent s'en éloigner et sonner original, et t'es confronté à un choix cornélien : le rappeur veut un type de morceau, et tu t'y plies. Souvent on fait de la musique pour les rappeurs avant de faire de la musique pour le public. Au lieu de produire, on se met à reproduire. On croise juste les doigts pour un passage radio et un joli relevé SACEM. On a 2 cibles : le rappeur et le directeur artistique, ou le directeur de programmation radio. On est dans un système Bob l'éponge, que ce soit les rappeurs ou les beatmakers : ils voient un truc qui marche aux US, et veulent faire exactement la même chose. Ça écoute Metro Boomin et ça reprend les mêmes drums, etc. »

On en revient toujours au principal : facilité ou recherche artistique. Et ça, ce sera toujours un dilemme que seul l'artiste peut trancher, quelle que soit son époque ou ses influences.

 



crédit photo : capture Kaaris "2.7 zero 10.17"

Par Yérim Sar / le 27 juillet 2017

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