Le rap est-il enfin devenu respectable ?

Par Genono / le 23 mai 2016
Le rap est-il enfin devenu respectable ?
Longtemps plaintif de son exposition médiatique limitée et d’un manque de reconnaissance indéniable de la part des institutions, le milieu du rap semble enfin sortir la tête de l’eau. Taux de présence en hausse sur les plateaux télé, rappeurs loués par les grandes écoles pour la qualité de leur plume, et prise en main de l’industrie par des personnalités du milieu rap … autant d’indices qui poussent à l’optimisme concernant la place occupée par le genre en France.


Les rappeurs enfin traités comme des êtres humains à la télévision

Que vous soyez téléspectateur de Touche pas à mon Poste ou non, vous avez probablement eu vent de la présence de Rohff sur le plateau de Cyril Hanouna la semaine dernière. Digne de n’importe quel passage tv de rappeur depuis vingt ans, on a senti Housni mal à l’aise de bout en bout, serré dans son costard-cravate, pris au dépourvu au moment de vendre son produit –le fameux smartphone « Danew by Rohff »- comme un VRP, et surtout très embarrassé au moment d’affronter le chroniqueur Matthieu Delormeau lors d’un duel sportif inspiré du monument culturel Fort Boyard.

 

Quelques jours plus tard, Cyril Hanouna recevait Ridsa, dans une pure émission de promo chapotée par la maison de disques et les managers du garçon. Pas forcément plus à l’aise, mais un brin plus naturel, le rappeur préféré des clients de bars à chichas venait accomplir son taff et vendre la réédition de son album comme n’importe quel artiste. Comme si cela ne suffisait pas, Cyril Hanouna terminait sa semaine en invitant Kaaris, lui aussi en pleine promo du film Braqueurs, et lui aussi amené à affronter Matthieu Delormeau –cette fois-ci avec le sourire et bon nombre de vannes.

Si ces trois artistes ont tous des profils différents, et si chacun était venu défendre un produit différent, il est assez cocasse de constater qu’en une petite semaine, l’émission quotidienne de divertissement la plus populaire de France a reçu trois rappeurs. Bien entendu, cela n’arrivera pas chaque semaine, et il faut bien avouer que la conjecture était propice –chacun dans sa période de promo-, mais l’addition de ces trois présences consécutives est le signe de temps qui changent : en 2016, le rap a –ENFIN !- droit à un temps de présence décent à la télévision –et par ricochets, dans d’autres médias généralistes de grande audience.

 

Toutes les couches de la société écoutent du rap

Alors évidemment, se réjouir de voir Kaaris duetter avec un chroniqueur réputé pour son implication dans des programmes aussi qualitatifs que Tellement Vrai ou Les Anges de la Télé-Réalité n’est pas à proprement parler la plus belle des récompenses pour la culture rap en France. Il y a d’autres signes bien plus grisants pour le rap –par exemple, Casey reçue à l’Ecole Nationale Supérieure, nous y reviendrons plus tard- mais ces quelques détails, associés à d’autres, laissent à penser que le genre musical préféré des moins de trente ans tend à devenir incontournable. Depuis quelques années, les têtes d’affiches sont systématiquement invitées sur les gros plateaux –TPMP, Le Grand Journal, Salut les Terriens, ONPC- et on les traite de plus en plus comme des invités lambda. Une situation pas gagnée dès le départ, quand on connait la mauvaise habitude de ces gros médias à faire dans caricature grossière, comme le rappelle tristement le traitement réservé à Booba l’année dernière par Antoine de Caunes et ses adjoints : verlan, casquette à l’envers, et malaise terrible pour tout le monde.

 

La France a bien entendu encore énormément de retard sur le modèle étasunien quant à la démocratisation de la culture hip-hop : on ne verra pas de sitôt un équivalent français d’Obama s’enjailler aux côtés d’un équivalent français de Jay Z, et ce même si Doc Gynéco a tenté le coup en s’affichant aux côtés de Nicolas Sarkozy en 2007. N’oublions pas que la France est un pays vieillot du point de vue de la gouvernance, ses élites n’ont pas grandi en écoutant du rap. La situation évolue petit à petit, et lorsque que toutes ces vieilles personnes mourront,  elles devront bien laisser leur place à une nouvelle génération biberonnée à la Fonky Family.


L’émergence de nouveaux humoristes, par exemple, est un signe qui ne trompe pas : alors que les anciennes stars du genre ont toujours vu le hip-hop comme une culture lointaine et inintéressante –et facilement singeable-, il est plutôt encourageant de voir Thomas Ngijol caricaturer Kery James dans ses spectacles et inviter Kaaris dans ses films, ou Mister V rapper dans ses sketchs et feater avec Leck ou Hayce Lemsi. Signe que la nouvelle génération –les moins de trente ans, pour être large- a grandi en intégrant le rap comme un élément culturel proche et indissociable de son identité. Il faudra encore certainement quelques années pour qu’un candidat crédible à la présidentielle soit issu de la culture dite « urbaine », mais étant donnée l’importance qu’a pris ce genre musical auprès du grand public, la chose finira bien par arriver. Le rap infiltre toutes les couches de la société, même les plus improbables.

 

Même les grandes écoles s’y mettent

Au delà de cette crédibilisation médiatique et culturelle, un autre point attire l’attention : alors que l’on a passé des années à insister sur les qualités littéraires et prosodiques de certains rappeurs sans jamais réussir à intéresser le moindre intellectuel –hormis Thomas Ravier-, la roue tourne enfin … presque paradoxalement, à l’heure où la masse regrette un appauvrissement lyrical global. L’exemple le plus criant de ce nouveau statut du rap est l’intérêt porté par l’ENS (Ecole Normale Supérieure, « l'une des institutions universitaires et de recherche les plus prestigieuses et sélectives en France ») à la démarche artistique de rappeurs. Le plus impressionnant, c’est que l’ENS ne s’est pas contentée d’un cas isolé pour afficher en toute démagogie sa sympathie pour ce genre indigène qu’est le rap : elle a quasiment invité plus de rappeurs ces derniers mois que Pascal Cefran dans le Morning. Casey, Lino, Kohndo, Dooz Kawa … La liste est longue, et le traitement accordé par l’institut au rap est très louable : on ne leur parle que d’écriture, de dialectique, de vocabulaire, de références et de processus créatif. En somme : on leur accorde enfin le même statut que n’importe quel auteur, qu’il soit essayiste, romancier, philosophe ou poète. Dans le même genre d’idée, il est intéressant de noter que la plupart des grandes écoles finissent par céder aux sirènes du rap : Sciences Po Paris a pr exemple récemment reçu Zoxea, Georgio, Dooz Kawa (encore lui !), Kadaz et Hippocampe Fou. En somme, un bel échantillon de rappeurs connus et underground, anciens et nouveaux. Pour finir, de nombreux sujets de mémoires ou de thèses portent sur le rap et ses alentours, une situation complètement impensable il y a encore quinze ans.

 

Le rap a donc fini par s’imposer en tant qu’art littéraire à part entière. Et comme pour appuyer le propos, certains rappeurs se sont mués en véritables auteurs. En plus de trouver leurs disques dans les bacs, on peut également consulter leurs bouquins à la bibliothèque. Mettons de côté les très classiques cas d’autobiographies co-écrites (Diams, La Fouine, Joeystarr …), et intéressons-nous à ceux qui prennent la peine d’aller plus loin. Le premier livre d’MC Jean Gab'1 est ainsi une œuvre très particulière. Même si des doutes sur le nom du véritable auteur subsistent, le résultat est grandiose. Style littéraire neuf et complètement atypique, prose audiardesque, Sur la Tombe de ma Mère est un véritable chef d’œuvre –qui a d’ailleurs donné lieu à une « suite ». Encore plus investi dans le monde littéraire, Lucio Bukowski –qui porte plutôt bien son blaze- a carrément monté une maison d’édition, preuve que les rappeurs infiltrent même les milieux les plus respectés. Alors bien sûr, on ne demande pas à tous les rappeurs de devenir écrivains –et les meilleurs rappeurs sont parfois quasiment analphabètes- mais cette crédibilité acquise dans le milieu de la littérature est un signe supplémentaire du gain de crédibilité obtenu par la culture hip-hop ces dernières années.

 

Le rap se reprend en main

Après avoir passé des années à se plaindre de ne pas avoir la place qui leur était due dans les médias, les rappeurs ont donc fini par se prendre en main. La chose ne s’est pas faite facilement, mais le plus gros pas en avant est bien entendu cet affranchissement (partiel) des réseaux médiatiques classiques : quand personne ne veut diffuser vos clips à la télévision, Youtube devient votre meilleur allié ; quand personne ne veut diffuser vos titres en playlist radio, bandcamp, soundcloud et Haute Culture sont de parfaits substituts ; et quand aucune maison de disque ne veut vous signer, l’indépendance est le meilleur moyen d’avancer quand même, Musicast aidant. L’émergence de médias indépendants spécialisés dans le rap (Abcdrduson, SURL) ou proches des cultures urbaines (Street-Press, Bondy Blog) a ouvert la voie et la parole à ces rappeurs insuffisamment exposés, qui ont fini par délaisser complètement les grosses plateformes inaccessibles.

Conséquence : le rap s’est repris en main, et les anciens points de passage obligatoires ont perdu de leur influence : on peut aujourd’hui vendre un disque sans Planète Rap, on peut réaliser un disque d’or sans Le Grand Journal, et on peut même traverser l’Atlantique sans donner la moindre interview. Point d’orgue de cette nouvelle méthodologie axée sur le self-made et sur le quasi-boycott intentionnel des médias grand-public traditionnels : l’aventure OKLM, initiée par Booba il y a deux ans sous forme de site internet de relais de vidéos, et qui a passé des caps en se donnant les moyens de ses ambitions : web-radio –qui accorde une part importante de son temps d’antenne aux indépendants et à la découverte- dans un premier temps, et même télévision –toujours axée sur le même principe de découverte. L’idée fixe reste la même, à une échelle supérieure : en se prenant en main, le rap, n’a désormais plus besoin que de lui-même pour avancer.

 


Crédits photo : capture vidéo LGJ Canal +

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Par Genono / le 23 mai 2016

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