Le rap de Houston (part. 1/2) : l'âge d'or

Par Yérim Sar / le 07 août 2017
Le rap de Houston (part. 1/2) : l'âge d'or
La ville de H-Town a toujours eu une importance capitale dans le rap US, et on a, parfois, bizarrement tendance à l'oublier.

Souvenez-vous, c'était il y a déjà une douzaine d'années en arrière : des rappeurs aux flows ralentis envahissent le devant de la scène US. Ils viennent du Sud, mais pas d'Atlanta ou La Nouvelle Orléans. Ceux-là venaient de la maison mère, la plus grande ville du Sud des Etats-Unis : Houston.

 

Que l'on parle de Bun B (son acolyte Pimp C était encore incarcéré), Slim Thug, Trae, Z-Ro, Mike Jones, Paul Wall ou Chamillionaire, vue de l'international, leur arrivée peut sembler inattendue ; concrètement à partir de 2004 on a droit à l'offensive d'une dizaine de rappeurs qui se hissent en force dans les charts. Comme pour d'autres équipes du Dirty South, il n'en est rien : la plupart sont actifs depuis bien longtemps, ont un nombre conséquent d'albums et de mixtapes à leur actif et maîtrisent déjà leur style. Pour couronner le tout il ne s'agit que de la partie émergée de l'iceberg, puisqu'il y a déjà des plus jeunes mais aussi des old timers dans la place.

La ville a en fait les défauts de ses qualités : elle est la 4e plus grande de tout le pays, compte plus de 2 millions d'habitants intramuros mais ça monte à plus de 5 millions en comptant les petite bourgades alentours. Un grand nombre de rappeurs, snobés comme leurs camarades sudistes des autres villes, opte donc dans un premier temps pour un business quasiment autarcique : leur agglomération est si vaste et si peuplée qu’ils n’ont strictement aucune velléité de se faire connaître au-delà de chez eux. Un succès « local » leur suffit amplement tant leur public est naturellement large. Du coup, ils développent une identité et même un mode de vie bien à eux, un peu comme ces fourmis qui restent un peu trop longtemps éloignées de leur base.

 

Tout le mouvement musical instauré par DJ Screw et sa team la Screwed Up-Click devient une véritable fondation de l'identité du rap de la ville. Le principe que le jeune homme impose au fil du temps est simplissime : il joue les morceaux au ralenti, dans une ambiance planante et fortement codéinée. Screw est à l’origine du Screwed-and-chopped, la technique qui consiste à ralentir à l’extrême un morceau, voix incluses. Un autre DJ, Michael Watts, issu d’un autre quartier de la ville, embraye le pas et devient un pillier du label Swishahouse qui entretient une certaine rivalité avec la SUC. Si le phénomène devient populaire dans la seconde partie des années 2000 au point qu’à peu près tout le monde s’y essaie pour des ponts ou des refrains calés au milieu des tubes du moment, l’origine vient bien de là. Malheureusement comme dit plus haut cela va de pair avec un mode de vie qui fait la part belle au sizzurp (ou purple drank, ou lean) , boisson qui mélange soda et codéine (ou prométhazine, ou les 2). A l’heure actuelle c’est devenu très (trop) répandu, aux 4 coins des USA ainsi qu’au-delà des frontières par mimétisme et effet de mode, mais à l’époque c’était avant tout une pratique issue des ghettos du Sud ; tout le crew 36 Mafia de Memphis en est également très friand. Tout ça pour dire que malgré tout le potentiel et la petite révolution musicale qu’il a mis en place, DJ Screw ne vivra pas assez longtemps pour en profiter à cause d’une overdose.

 

Les anciens

 

Avant toute l’aventure Screw Music qui a façonné le son de Houston jusqu’à aujourd’hui et influencé tout le reste du territoire, il y a eu des pionniers : Les Geto Boys. A l’origine d’une discographie qui regorge de classiques, le groupe composé de Scarface, Willie D et Bushwick Bill a placé H-Town sur la carte sans demander l’autorisation à personne. Niveau style, c’était très différent : on oscille en permanence entre le gangsta et l’horrorcore pur et dur, avec des descriptions de torture sur des victimes masculines comme féminines, de la nécrophilie, de la démence, des menaces de mort extrêmement précises et des pensées suicidaires. Chacun des membres a également posé des solos mais Scarface s'est vite distingué et a bénéficié du même rayonnement que le groupe lui-même, posant avec les plus grands et devenant vite reconnu par à peu près tout le monde. De l'avis de tous c'est lui le véritable King of the south, au point que Lil Flip se sentait obligé de le rappeler lors de son beef avec T.I quand ce dernier a à son tour revendiqué le titre comme un gimmick ("tu dis que tu es le King mais tout le monde sait que c'est Scarface", ce genre là). Niveau ventes, Scarface a été le seul, avant l'explosion de la génération suivante, à taper deux fois le million d'albums (The Diary puis The Untouchable).

 

Vient ensuite Lil Troy, dans la plus pure lignée du gangsta rap classique mais souvent dansant. Troy est un cas particulier dans la mesure où il doit son succès national (avec Scarface il est le seul à avoir réalisé un million de ventes) à un seul single. Ensuite s'est posé le même problème qu'évoqué plus haut : il a fallu qu'une major ressorte son album à l'échelle nationale pour que le grand public achète. Cela s'est stoppé net au second LP, qui ne contenait malheureusement pas d'équivalent de single "bankable" du point de vue de l'industrie.

 

Puis il y a bien sûr UGK. Là c'est un petit peu de la triche dans le sens où à la toute base le duo n'est pas de Houston même, mais leur affiliation à DJ Screw les a placés de facto au coeur de cette scène, et eux-même l'ont d'ailleurs bien vite revendiqué à leur tour. Comme l’indique leur nom complet, on tient là des Underground Kingz. Le duo Bun B et Pimp C est un des plus efficaces et complémentaire que le rap ait jamais connu, avec d’un côté la rigueur technique du flow de Bun énergique quand il faut et le laidback de Pimp C dont la voix unique lui permet carrément de naviguer entre rap et chant ; il a d’ailleurs au fil du temps fait de plus en plus de morceaux chantés façon crooner. Ce n’est pas pour rien que Jay-Z les avait conviés sur son tube classique Big Pimpin.

 

Il ne faut pas oublier les trois zozos de Odd Squad, qui eux ont emprunté un chemin plus ouvertement festif. Cela ne les a pas empêchés de marquer les esprits avec l’album Fadanuf Fa Erybody!! dès 1994. Emprunt d'une identité sonore marquée par le Blues, le projet signé Devin The Dude, Jugg Mugg et Rob Quest lorgne sur une atmosphère enfumée et lubrique.

En parlant de Devin The Dude, les clubs du monde entier l’ont écouté, peut-être sans le savoir. Sa discographie lui a permis de se faire inviter par Dr. Dre sur Chronic 2001. Vous vous souvenez du morceau Fuck You ? Et de son live de folie au Up in smoke tour ? Le type rigolard entre Dre et Snoop, c’était Devin. Avec toujours ce côté ballade chantonnée même si c’est pour dire les pires saloperies. C’est l’archétype du pote super cool qui parle presque uniquement de fumette, de soirées et de dragues, sans jamais être agressif et toujours avec une pointe d’humour et même d’autodérision.

 

Les pilliers

 

Issus de l’écurie de Screw qu’il ne manquent jamais de dédicacer, Trae et Z-Ro ont un groupe, ABN (pour Assholes By Nature, et ça c’est la classe) mais ce sont avant tout deux artistes solos. S’ils s’entendent bien sur disque, c’est avant tout parce que contrairement à d’autres, ils cultivent une image plus thug pour Trae et carrément d’écorché vif pour Z-Ro. Le premier a longtemps multiplié les références à Tupac, livrant des morceaux durs et touchants couplés à une voix reconnaissable entre mille, et ça sans forcer même s’il donne l’impression d’être backé par au moins 4 clones à chaque piste. Le second a bâti une œuvre très personnelle, où, également grâce à sa voix unique, il peut voguer entre rap et morceaux chantés merveilleusement. A sa façon, c’est presque le Nate Dogg de la ville sauf qu’il préfère écrire des textes tourmentés voire profondément tristes jusqu’à en être émouvants. 2 salles, 2 ambiances.

 

Paul Wall et Chamillionaire ont d’abord évolué en duo puis la confiance a été brisée et Cham a multiplié les diss-tracks contre sans ancien compère, allant même jusqu’à signer un projet entier dirigé contre son ennemi d’alors. Comme d’autres rivalités, elle s’est éteinte sous la médiation de UGK (surtout Bun B en fait). C’est un élément à prendre en compte : dès que la lumière est venue sur eux, les anciens de la ville ont fait leur possible pour faire comprendre aux jeunes qu’il ne fallait surtout pas se diviser, en montrant l’exemple de New York qui avait souffert d’une décennie de beefs. Chose assez rare, leur parole a été entendue. Si l’on revient à l’artistique, Wall est un rappeur qui a maintenu son activité de vendeurs de bijoux, en particulier les grillz, ces prothèses dentaires d’or ou d’argent, carrément serties de diamants pour les plus aisés. Il comptait dans ses clients les plus célèbres Cam’ron ou encore Kanye. Sans être le MC le plus technique ou le plus efficace il a su livrer des tubes dignes de ce nom et choisissait très bien ses prods, normal pour celui qui a commencé comme DJ. Cham quant à lui est un des rappeurs les plus complets de la ville et un vrai passionné de rap ; pour son premier single d’envergure nationale, il invite directement Krayzie Bone des Bone Thugz-N-Harmony et on a droit à un concours de roulement. A l’album suivant il place Slick Rick sur le premier extrait qui est cette fois un story telling qui renoue avec les classiques.

 

Mike Jones était également un fidèle de Michael Watts. Ce n’est pas le plus doué de la bande et une suite de gaffes l’ont mis en froid avec une partie de ses petits camarades (et avec la musique en général), mais au-delà de la machine à gimmick qui pouvait prêter à sourire, son premier album est autant un classique que ceux de ses collègues. Du choix de beats à l’héritage du chopped-and-screwed, il n’a pas à rougir et surtout, le type était un génie du marketing à sa façon. Si tout son premier album repose sur la répétition ad nauseam de son nom et son numéro de téléphone, c’est parce qu’il s’est fait connaître en convainquant des strip-teaseuses de passer ses morceaux quand il débutait. Morceaux où il les dédicaçait de manière personnalisée et dans lesquels il beuglait systématiquement son nom et son numéro de téléphone. Du coup, d’autres strip-teaseuses l’appelaient pour avoir aussi leur son dédicacé et pouvoir danser dessus devant les clients, et rebelote jusqu’à ce qu’il devienne incontournable, de strip-clubs en strip-clubs. C’est finement joué Michael, même si l’idée vient de ta grand-mère (ce n’est pas une blague, c’est réellement sa mamie qui lui a suggéré l’astuce du nom et du numéro de téléphone).

 

Lil Flip est curieusement un des rappeurs de la génération intermédiaire qui a décroché très tôt un contrat, mais qui n’a pas tellement concrétisé car l’heure de Houston n’était pas encore arrivée. Puis, malgré un nom déjà établi et une présence régulière au micro, que ce soit en featuring ou sur mixtapes, il a fini par perdre symboliquement son clash avec T.I dans la mesure où même si Flip a toujours eu le respect des anciens, le succès mainstream international lui a finalement fait faux bond. Il reste malgré tout une valeur sûre de la ville.

 

Slim Thug aka le Boss of all bosses a lui aussi une voix naturelle qui ferait pâlir Gérard Darmon, et après avoir écumé scènes et mixtapes, notamment avec Lil Keke, il a entamé une carrière solo plutôt très réussie, qui démarre sur les chapeaux de roues avec Already Platinum, produit par les Neptunes et avec Jay-Z en renfort sur un remix, rien que ça. Entre leçons de style et observations plus désabusées sur l’état de sa ville, le bonhomme reste régulier dans ses sorties au fil du temps et gagne en maturité. Pas mal pour quelqu’un qui jusqu’ici était aux yeux du grand public « le mec qui se fait sucer en voiture dans le clip Still Tippin ».

 

Lil Keke est un vieux de la vieille, souvent invité par les jeunes qui le respectent voire le vénèrent (cf Paul Wall) mais il a su s’effacer pour leur laisser la place. Lorsque les projecteurs sont venus sur sa ville, Lil Keke était surtout un monsieur featuring doublé d’une figure tutélaire. Cela n’empêche pas son album Don’t mess wit Texas d’être cité jusqu’à aujourd’hui comme une des pierres angulaires du rap de H-Town.

 

Les disparus

Revenons quelques instants sur Pimp C. Musicien de génie et père spirituel de toute une génération de rappeurs de la ville et d’ailleurs, il n’a jamais eu la langue dans sa poche et n’a pas hésité à se moquer ouvertement des prix du kg de came très fantaisistes que donnaient certains rappeurs dans leurs lyrics. Mais le plus beau c’est le récit a posteriori de la préparation du tube Big Pimpin, puisque Pimp C a successivement refusé d’être sur le morceau qu’il trouvait « trop pop », refusé d’aller à New York pour enregistrer son couplet, puis accepté d’envoyer un couplet qu’il a limité à 8 mesures parce que ça ne méritait pas mieux selon lui, avant de décider de ne pas venir au tournage du clip à Trinidad, ce qui a forcé tout le monde à faire un second tournage aux US. Légendaire.

 

Big Moe, c’était le rappeur-chanteur assumé, celui que l’on retrouvait sur plusieurs refrains chez à peu près tous les crews de la ville. A sa façon c’était le Nate Dogg de Houston, glorifiant le style de vie à base de soirées ghettos, et bien sûr de Purple Drank, qui avait donné son nom à son album, véritable déclaration d’amour au sirop. Ironie du sort, c’est également cette boisson qui l’a emporté. S’il était une star sur H-Town, il n’aura pas connu la véritable exposition qu’il méritait, mort trop tôt.

 

Il ne faudrait pas oublier l’outsider Mr 3-2, dont nous vous avions parlé ici lors de sa mort suite à une fusillade. Le bonhomme a influencé directement Snoop Dogg, Jay-Z et UGK, ça se pose là.

 

Fat Pat est peut-être un des plus grands oubliés de l’histoire. Le rappeur avait les deux pieds ancrés dans la rue et ses lyrics suivaient. Mais celui qui aurait pu connaître un succès mérité avec son premier LP s’est fait rattraper par la réalité. Il a malgré tout laissé quelques classiques pour connaisseurs, et d’aucun estiment que le rap de Houston n’aurait pas connu la même évolution s’il était resté en vie.

 

Maintenant la question est : que s’est-il passé depuis cet âge d’or et comment expliquer la relative perte d’influence de la ville alors même que des poids lourds comme Travis Scott cartonnent actuellent ? Mais ce sera pour une autre fois… En attendant, clôturons le bal comme il se doit avec des morceaux collectifs.

 

 

 



La partie 2 de notre dossier sur le rap de Houston c'est par ici ->

crédit photo : Pam Francis / Getty Images

Par Yérim Sar / le 07 août 2017

Commentaires