Le Pimp Rap, un genre en voie d'extinction ?

Par Yérim Sar / le 02 mars 2017
Le Pimp Rap, un genre en voie d'extinction ?
Ce sous-genre du gangsta rap a fait les belles heures d'un bon nombre d'artistes incontournables. Mise en lumière de ce phénomène aujourd'hui malheureusement un peu en retrait.

Quand on parle gangsta rap, le grand public pense en premier à une imagerie très agressive, depuis la violence de NWA jusqu'aux trappeurs d'aujourd'hui focalisés sur la vente de stups. Sauf qu'il existe également une autre figure tout aussi importante dans la mythologie gangsta : le pimp. L'image du proxénète noir, froid, sans srupule mais aussi souvent d'un cynisme qui peut s'avérer hilarant a donné naissance à un sous-genre, le Pimp Rap, actuellement moins populaire et répandu qu'avant. On trouve ses racines dans l'oeuvre littéraire d'un Iceberg Slim autant que dans la fascination pour les vêtements flamboyants de ces hommes constamment entourés de femmes, que l'on trouve dans nombre de longs-métrages blaxploitation (Super Fly pour n'en citer qu'un).

Outre les artistes évoqués dans la liste ci-dessous, le Pimp Rap a été exploité par certains de manière plus ponctuelle, ce qui prouve qu'à une époque pas si lointaine, on considérait qu'il s'agissait d'un genre voire d'un thème assez anodin. Certains, de Mac Dre à Devin The Dude en passant par Kool Keith, DJ Quik ou 50 Cent, l'incorporent dans une ambiance plus large, qui ne repose qu'en partie sur un rapport aux femmes assez léger ; un groupe comme Do or Die a explosé avec le single Po Pimp mais n'en avait pas fait son cheval de bataille pour autant... Mais place aux pimp rappeurs qui ont marqué l'histoire par leur acharnement.

Spoonie Gee

 

Spoonie Gee a été un des pionniers, dans le sens où il a développé très tôt un personnage de lover carrément roublard et décomplexé, à une époque où ce type d'approche était loin d'être la norme. Kool Moe Dee disait de lui dans son livre There's a god on mic qu'il était une sorte de Barry White du rap. Il y a de ça : Spoonie a posé les premières pierres à l'édifice du pimp rap en mettant en avant des morceaux et une imagerie indissociable du sexe, ici vu comme un moyen de mettre les femmes à ses pieds.

Ice-T

 

Ice-T a détaillé dans ses lyrics toute la panoplie du gangster de rue : dealer, tueur, mais aussi proxénète, forcément. Outre la fascination pour la mythologie du pimp, Ice-T a lui-même exercé ce glorieux métier durant une courte partie de sa folle jeunesse, à Hawai. C'est aussi pour ça qu'il a un côté plus dur et réaliste que ses camarades lorsqu'il évoque le sujet, ne se contentant pas seulement de le glorifier façon egotrip.

 

Slick Rick

 

Slick Rick est considéré comme un des rois du story-telling, mais rien que pour Treat her like a prostitute, il méritait sa place dans la liste. Il s'agit ici d'une sorte de liste de conseils de vie adressés à la gente masculine et illustrés à chaque fois par un exemple fictif. L'idée principale étant de ne pas se laisser avoir par ses sentiments et de se comporter en pimp, avec toutes les femmes, tout le temps. La prudence avant tout.

Too $hort

 

Le roi. Premier apôtre du Pimp Rap (le messie étant Suga Free), Too $hort a bâti une carrière entière sur son image de roublard un peu cool, totalement obsédé sexuel. On parle quand même d'un type qui a réussi à faire passer "biatch" pour un gimmick joyeux et mélodieux. Le rappeur d'Oakland mise à fond sur l’imagerie et le quotidien de la figure du proxénète noir américain, version modernisée, avec pas mal d’humour glacial et de second degré provoc. Son nom est aujourd'hui indissociable du Pimp Rap.

2 Live Crew

 

Là ce n'est pas la qualité qui compte mais la quantité. Le groupe de Miami revendiquait haut et fort son statut d'obsédé de manière totalement décomplexée, en parlant de sexe jusqu'à l'overdose. Forcément, dans les années 80, tout le monde n'avait pas le même sens de l'humour et la censure s'est abattue sur eux : les membres du groupe sont arrêtés après un concert (précisons que souvent dans leurs lives, des femmes dévêtues s'amusaient sur scène plus que de raison) et s'ensuit un long combat judiciaire que les rappeurs finiront par gagner. Un petit pas pour l'homme mais un grand pas pour le Pimp.

On peut citer les rejetons plus ou moins directs du crew avec Poison Clan, signé par Uncle Luke début 90. Le groupe est un prolongement parfait du style de ses illustres aînés.

 

Big Daddy Kane

 

L'homme qui a tracé la voie pour tous les players à la New Yorkaise, tant au niveau du style de rap que de l'esthétique, en passant par sa façon de s'habiller ou de se parer de bijoux. Son influence sur des rappeurs comme Jay-Z ou Biggie est indéniable, par exemple.

8Ball & MJG

 

Le duo de Memphis n'a pas forcément que ça comme thème mais ça reste un de leurs terrains de prédilection. Moins sombres que leurs collègues de Three Six Mafia, 8Ball et MJG ont certes un côté perché mais plus à la croisée des chemins entre style west funky et south classique. Que ce soit en détaillant leurs relations avec des femmes au QI négatif, le côté strictement business du sexe, ou en assumant leurs propres comportements de connards irrécupérables, les rappeurs ont balayé de nombreux aspects du pimp game.

Three 6 Mafia

 

Comme dit plus haut, à la base Three Six Mafia c'est le côté obscur du rap : horrorcore assumé, tortures détaillées, références démoniaques, etc. Sauf que plus le temps a passé et plus certains membres ont parlé de sexe sans forcément l'associer à la mort : c'est aussi ça la vieillesse. Quoiqu'il en soit, le groupe a remporté un Oscar pour le morceau It's Hard Out Here for a Pimp, et rien que pour ça ils ont leur place dans cette liste, sachant que par-dessus le marché ils ont pu le jouer en live à la cérémonie.



Snoop Dogg

 

Là c'est un cas particulier. Snoop n'a jamais eu besoin de dire explicitement "je suis un pimp" pour en avoir l'aura. Attitude de player ultime, habits qui correspondent (fourrure à tous les étages, chapeaux façon années 70, sceptre...), chez lui c'est l'imagerie qui compte avant tout. Ainsi, lorsque 50 Cent fait son remix du tube P.I.M.P, c'est bien Snoop qui joue la figure tutélaire, et ça c'est peut-être un détail pour vous mais pour nous ça veut dire beaucoup.

Pimp C

 

Avec le groupe UGK, il était souvent question de ventes de drogue mais également d'un mode de vie très pimp, jusqu'au nom choisi par le défunt Pimp C, qui contrairement à Bun B avait même souvent adopté le style vestimentaire iconique de la figure du pimp. Totalement déchaînés et sans limite lorsqu'ils évoquaient la gente féminine, les rappeurs avaient par exemple traumatisé tout le monde avec la punchline "pregnant pussy is the best you can get, fuckin a bitch while her baby suckin your dick" (on vous épargne la traduction mais le "et si t'es enceinte, bah ça me fera un plan à 3" de Kaaris est très romantique à côté). On espère que Pimp C s'amuse au paradis avec des dizaines de femmes enceintes au moment où vous lisez ces lignes.

Dru Down

 

Autre figure du pimp rap made in Oakland, Dru Down a lui aussi tracé son chemin en tant que représentant de ce registre, respecté de tous. Ici aussi, le ton est celui d'un player qui s'assume, racontant son quotidien et ses diverses aventures dans le pimp game. On a tendance à parfois l'oublier mais il a contribué à l'expansion et la popularisation de ce style presque autant que son homologue Too $hort.

Suga Free

 

L'homme, le mythe, la légende : Suga Free, également une tête d'Oakland (qui est au Pimp Rap ce que Francfort est à la saucisse, on peut le dire). Ce qui lui permet d'aller aussi loin dans l'imagerie pimp, entre les fringues, la permanente, la façon décomplexée d'aborder le sujet, c'est son refus de se prendre au sérieux. Suga Free n'a jamais vraiment cultivé une image de dur, il se contente d'exploiter à fond le registre du quotidien d'un mac, en l'enjolivant et le rendant tout bonnement épique, à grand renfort d'humour et d'ironie.

100s

 

Quand 100s débarque en 2012, il ramène le classicisme pimp d'antan combiné à des instrus modernes. On voit que le bonhomme maîtrise son sujet de A à Z, calqué sur les modèles du genre, y compris l'esthétique des seventies, au point que cet hommage à l'âge d'or a été unanimement salué niveau critique.

 

Et ça c'est important : le pimp n'est pas mort, il ne tient qu'aux artistes de le remettre en avant. Certains portent leur amour du genre jusque dans leur nom (Evil Pimp, Skinny Pimp, etc), d'autres continuent de faire des incursions dans le domaine. Ainsi la tape de Roc Marciano en 2013, Pimpire strikes back, était une variation inattendue et réussie sur le thème, le morceau Hookers at the point de Action Bronson adopte le point de vue des prostituées en plus du traditionnel discours de pimp et n'oublions pas l'univers d'un Jackie Chain, lui aussi sous influence Too Short, son modèle assumé.

 

C'est d'ailleurs un paradoxe : le mot "pimp" est rentré tranquillement dans l'inconscient collectif américain, de Pimp my ride en passant par cette scène de cinéma, mais le genre n'a jamais été aussi discret en terme de musique pure.

Chaque année, des dizaines d'aspirants pimp rappeurs n'osent pas se lancer, de peur de sonner ringard ou de paraître ridicules en fourrure. La misogynie continue d'être une valeur récurrente dans le rap, mais peu vont jusqu'au bout, et le triomphe d'artistes emo comme Drake n'aide pas. Alors mobilisez-vous, et faites découvrir le pimp rap autour de vous avant qu'il ne soit trop tard.

 

 



 

crédit photo : capture d'écran youtube

 

Par Yérim Sar / le 02 mars 2017

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