Le malentendu Lil Wayne

Par Yérim Sar / le 15 septembre 2016
Le malentendu Lil Wayne
L'annonce de la pré-retraite de Lil Wayne n'en finit plus de susciter des réactions assez extrêmes de la part de l'industrie, des autres artistes et évidemment de ses fans et détracteurs. Où en est-on exactement ?

Début septembre, Lil Wayne surprenait tout le monde en annonçant sur les réseaux sociaux qu'il avait décidé d'arrêter la musique. A 33 ans, malgré une discographie déjà plus que bien remplie, la nouvelle a pris beaucoup de gens à contrepied. Outre les supporters de l'artiste qui ne cachent pas leur déception, d'autres rappeurs et chanteurs n'ont pas hésité à manifester leur soutien et leur profond respect à Weezy, de Missy Elliott à Chris Brown en passant par Flying Lotus, Drake ou encore Kendrick Lamar. D'ailleurs pour la plupart, ils espèrent que le rappeur revienne rapidement sur sa décision, comme une grande partie de ses fans.

Cependant, côté auditeurs, on note souvent une incompréhension. Certains n'hésitent pas à se réjouir de la nouvelle en rappelant les dernières apparitions de Lil Wayne, souvent réduites (pour un public non averti) à une sorte de machine à tubes sans âme, tout juste capable d'enchaîner des featurings RnB entre deux tentatives rock calamiteuses. Bref, l'image complètement faussée du rappeur-skateur qui serait dépourvu de vrai talent de MC.

Cette vision relève plus d'un quiproquo total que d'une véritable défiance vis à vis de son œuvre dans sa globalité. Tentative d'explication.

 

Prodige précoce

Le plus frappant dans la carrière de Lil' Wayne c'est évidemment son côté précoce. C'est à l'âge de huit ans que le petit Dwayne Michael Carter Jr commence réellement à rapper. Natif du quartier Hollygrove (Nouvelle Orléans), c'est tout naturellement qu'il se tourne vers le label Cash Money Records. Plus précisément, il harcèle leurs bureaux, allant jusqu'à laisser des freestyles sur le répondeur de Birdman ; on n'est pas en face d'une simple lubie de gamin un peu trop rêveur. C'est comme ça qu'il devient le plus jeune des rappeurs signés par le label. Contrairement à un No Limit Records qui, en dépit de l'efficacité de Master P est souvent mal vu dès qu'on sort de leur région d'origine (comprenez : les grosses têtes de New York et de L.A. ne veulent pas entendre parler de ces nouveaux rappeurs sudistes), Cash Money a un côté mainstream qui leur permet de rapidement dépasser les frontières de la Virginie, même s'ils font leurs meilleurs chiffres de vente dans leur secteur, évidemment. Cela profite beaucoup à Lil Wayne, qui, consciemment ou non, fait tout son possible pour ne pas se limiter à l'étiquette du « bébé-rappeur » malgré son jeune âge. Ses textes ne parlent pas d'embrouille de cour d'école ou de collège, au contraire il rappe déjà « comme les grands » : sexe, violence, tout y passe. Que cela s'explique par son histoire personnelle (son père a abandonné sa famille, son beau-père s'est fait tuer, c'est ce qu'on appelle être marqué par la vie) ou par un simple désir d'être pris au sérieux, le résultat est le même. Que ce soit en solo ou au sein du crew Hot Boys avec Juvenile, B.G et Turk, Wayne ne se fait jamais éclipser au micro et participe à tous les singles les plus marquants de l'équipe made in Cash Money. Du fameux Back Dat Azz Up où il vole la vedette en répétant simplement en boucle « Drop it like it's hot » en fin de morceau (gimmick repris des années plus tard par un certain Snoop Dogg).

 

Jusqu'à son refrain qui a popularisé au pays tout entier l'expression "Bling Bling", rien que ça.

 

Alors que personne ne pouvait réellement se douter que ce serait le plus jeune des Hot Boys qui exploserait à ce point, la progression de Lil Wayne en solo l'oriente de plus en plus vers un succès qui en fait la star du label. Même si la réussite de ses premiers albums est indissociable de la patte de Mannie Fresh, beatmaker attitré de Cash Money, le rappeur développe, morceau après morceau, une personnalité qui se détache du simple pantin cantonné au gangsta-rap pour ados. C'est un registre dans lequel il excelle quand on lui demande de le faire, mais dont il est capable de s'éloigner carrément pour aller vers d'autres expériences.

 

« I am music »

Outre le côté mégalo qu'on peut lui trouver, le tatouage « I AM MUSIC » qu'arbore Lil Wayne sur sa face est probablement ce qui le résume le mieux. Ce qui frappe dans les interviews de tous ses collaborateurs, c'est que chacun, à son niveau, décrit Lil Wayne comme un bourreau de travail qui ne vit que pour la musique. Il n'y a rien d'autre dans sa vie. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, il est souvent absent des soirées et des clubs, à moins qu'il doive y donner lui-même un showcase ; c'est aussi cette obsession pour la création musicale qui explique sûrement son absence du monde du cinéma qui lui a pourtant souvent fait des appels du pied. Le documentaire Tha Carter permet de se faire à peu près une idée de son quotidien finalement assez unique, qui évoque plus celui du Michael Jackson période minot ou même d'un Justin Bieber que celui du rappeur lambda.

 

Cette dévotion de l'artiste qui se met corps et âme au service de son œuvre trouve son point culminant dans la période qui entoure la sortie de Tha Carter 3. C'est bien simple, Lil Wayne est alors omniprésent, au point qu'il est plus rapide de faire le compte des singles ou des artistes qui ne font pas appel à lui que l'inverse. Comme si cela ne suffisait pas -et c'est précisément de cela qu'il s'agit, le bougre est insatiable- il continue d'inonder le marché de mixtapes (les séries Dedication, Tha Drought, Tha Drought is over, etc) où, de toute façon, il rappe sur toutes les faces B qu'il trouve, à la façon d'un Jay-Z des années en arrière. C'est la grande époque du gimmick « that's the remix baby » et l'affirmation egotrip de son précédent album devient son slogan, répété jusqu'à plus soif : « I am the best rapper alive ». Et il devient de plus en plus difficile de le tourner en ridicule : le bonhomme passe d'un style à l'autre avec une facilité déconcertante, morceau après morceau, mixtape après mixtape, feat après feat. Certaines tapes sont qualifiées par la critique "d'album de l'année" malgré leur appellation et leur gratuité, plus rien ne semble pouvoir l'arrêter.

 

Même ceux qui ne reconnaissaient son aisance niveau flow sont surpris par des textes presque orientés conscience politique (Lil Wayne n'oublie pas d'où il vient et les conséquences de l'ouragan Katrina lui inspireront des rimes plus militantes qu'à l'accoutumée). L'artiste n'en finit plus d'étendre sa palette en termes d'interprétation, arrivant à une maîtrise de sa voix si singulière qui lui permet de faire ce qu'il veut, avec ou sans autotune... Toutes ses singularités se retrouvent dans l'album tant attendu. Plutôt qu'une leçon de rap, Weezy se laisse aller à pas mal d'expérimentations et de délires très personnels, noyés au milieu de singles ultra calibrés et d'egotrips hallucinés, souvent écrits (quand ils sont écrits) de manière morcelés puis assemblés en cabine au gré de ses humeurs.

 

Normal : comme on le rappelait dans un précédent article, si Lil Wayne a des thèmes de prédilection qui font écho à l'ombre de  2Pac ou même Biggie, il revendique, comme pas mal de confrères du Sud des USA, l'influence d'un certain Andre 3000 : le côté décomplexé et léger qui désamorce la lourdeur du gangsta-rappeur lambda est essentiel, quitte à le faire sombrer dans la catégorie phénomène de foire lorsqu'il n'est pas maîtrisé.

 

Et maintenant ?

On ne s'est pas trop étendus sur le côté succès commercial de l'artiste pour ne pas faire de peine aux rappeurs français mais, depuis son premier solo certifié platine jusqu'à ses autres opus qui démarrent systématiquement au top des charts en passant par son label Young Money qui a permis de faire émerger Drake et Nicki Minaj ou certains records battus (il a déjà eu 12 singles dans le top Billboard la même semaine et a dépassé le nombre de singles classés dans le top au total, le record précédent étant détenu jusque là par Elvis Presley), il n'aura jamais à se plaindre.

 

Malgré tout, l'effervescence autour de lui en tant qu'artiste est retombée par rapport à ce que l'on pourrait presque considérer avec du recul comme son âge d'or. Certains de ses enfants légitimes ou non ont plus le vent en poupe que lui, comme Young Thug, sorte de version 2.0 qui paradoxalement n'atteindra jamais les ventes de son modèle. Il faut dire que certains choix artistiques se sont retournés contre Wayne, à commencer par son expérience rock qui a surtout désarçonné ses auditeurs, y compris les plus fidèles. Et ensuite vient l'arlésienne Tha Carter 5. Décrit par l'artiste comme l'ultime volet de la série d'albums du même nom, il était censé être le point final, le plus abouti ; Weezy parlait d'ailleurs déjà de prendre sa retraite en tant qu'artiste solo après cet album. C'est là qu'intervient une composante essentielle : la position de Birdman. Lil Wayne a toujours été sa chose, son produit, et, même si l'on devine qu'à une époque, les deux hommes ont réellement entretenu une relation père-fils de substitution non-feinte, quand le business entre en jeu, c'est fini. Comme bien d'autres artistes en litige avec Cash Money, Dwayne affirme s'être fait léser avec un grand B, et depuis c'est la détresse. L'album Carter 5 ne peut pas sortir, les deux hommes sont dans un imbroglio juridique qui n'est pas prêt de s'arrêter...

 

Ramené à ce que l'on sait de la façon de travailler de Lil Wayne, on peut facilement déduire que la nouvelle tournure des événements a grandement participé à la régression du rappeur qui semble ne plus être que l'ombre de lui-même sur la plupart de ses prestations : celui qui ne vivait que pour la musique se retrouve logiquement complètement paumé.

Visiblement à bout, le rappeur a reparlé de sa retraite récemment, affolant tous les radars. Sauf que l'on sait également que, bien plus que le « lean », Weezy est un drogué de la musique, au point que chaque annonce de sa part d'une quelconque pause ponctuelle ou définitive est accompagnée de folles rumeurs de maladies, rapidement démenties. Ainsi, interrogé sur sa situation actuelle, Lil Wayne est presque revenu à demi-mots sur son avenir proche.

 

Pour les non-anglophones, le rappeur explique qu'il ne peut décemment pas continuer à produire de la musique tant que les problèmes judiciaires ne sont pas réglés et qu'il n'a pas récupéré ce qu'on lui doit... avant de préciser qu'il ne s'est personnellement jamais arrêté d'enregistrer, et que dans la nuit qui a suivi ses tweets de pré-retraité, il posait déjà un nouveau morceau. A cela s'ajoute une autre interview où il déclare être déjà en préparation d'une nouvelle tape... Happy end ?

En tout cas, le rap américain sans Lil Wayne, ce ne serait plus vraiment pareil.

 

 



 

Crédit photo :  Rick Kern / Getty Images

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