Le fabuleux destin de Jul

Par Yérim Sar / le 10 décembre 2015
Le fabuleux destin de Jul
Avec l'album "My World", celui qui s'annonce comme le grand gagnant des sorties rap du 4 décembre est un Marseillais de 25 ans, apparu sur les radars en 2014 seulement. Retour sur un des succès les plus fulgurants mais aussi improbables du rap français.

« Il a fait disque d'or en 3 jours ». La confirmation vient du service promo du distributeur Musicast : Jul vient de franchir un nouveau palier dans son ascension avec son nouvel album My World. Bien qu'il rappe depuis une bonne dizaine d'années, sa première sortie officielle remonte à deux ans à peine. A son arrivée, les ventes sont déjà là mais l'artiste est loin d'être pris au sérieux par tout le monde. Certains refusent de le considérer comme un rappeur, d'autres n'y voient qu'un phénomène de foire au succès éphémère. De son côté, le sudiste rencontré une semaine avant la sortie, ne fanfaronne même pas en se reposant sur ses chiffres, une attitude somme toute normale mais qui peut étonner dans un genre musical où la frime est considérée comme une qualité. Comme il le rappe lui-même « Petit, j'écoutais le Rat Luciano, Booba, Rohff », et pas question de leur manquer de respect.

C'est des références. Ils ont tous été au top niveau. Booba et Rohff ont mérité leur place. C'est des grands messieurs de la musique. Sortir en même temps qu'eux c'est pas un défi, c'est un plaisir. C'est comme une course, tout le monde veut arriver en premier, mais sans méchanceté tu vois, dans le respect. 


 

 

 

Le nouveau Rat Luciano ? 

Pas vraiment, mais le titre était accrocheur et c'est toujours sympa de traumatiser les puristes. Certes, Jul n'a ni moustache ni feat avec IAM mais il existe une filiation entre les 2 bonhommes. D'abord, parce que l'ex-membre de la FF reste l'influence revendiquée.

Luciano pour moi c'est le numéro 1. Je peux réécouter son album Mode de vie béton style en boucle, encore aujourd'hui. Tout ce qu'il rappe dedans, c'est ce qu'il dit en vrai. C'est abusé. Quand t'écoutes les rappeurs de maintenant à cette heure-ci qui étaient dans la même course que lui, c'est pas pareil. Pour moi, Luc' il est loin.


 

Évidemment, l'époque est différente, les codes ont changé, la musique de l'un et l'autre n'est pas comparable ne serait-ce que sur la forme. Mais Luciano est avant tout reconnu pour son côté « vrai ». Peu d'egotrip, textes écrits à l'instinct et surtout, volonté de coller au maximum à la réalité. Bref, il cherchait à toucher l'auditeur avant de l'impressionner. C'est ce qui a fait sa réputation et Le Rat est toujours le rappeur le plus respecté à Marseille toutes générations confondues : d'AKH aux Psy4 en passant par le jeune Sch. Ce côté sincère, c'est aussi un point commun avec Jul. L'expression utilisée à tort et à travers « sorti du cœur » semble avoir été inventée pour lui, quitte à engendrer des phrases-confessions qui seraient ultra gênantes pour d'autres rappeurs, comme « c'est mon poto, je l'aime mais il m'ignore, alors au quartier je fais l'ivrogne » (dans Ils m'ignorent).

Mais c'est vrai ! Tout ce que je dis dans les trucs comme ça, c'est vrai. Et ouais, ça m'est arrivé, plusieurs fois... Ils peuvent te le confirmer, tous. Pareil pour les sons de love que tu trouves tristes. C'est parce que j'ai été déçu, moi, une fois. Et ça m'est resté. Alors ça fait que j'en parle. Avec le succès j'ai encore plus vu comment elles étaient... certaines. Pas toutes. Je raconte ce qui m'est arrivé, et c'est arrivé à beaucoup de monde. 


 

Autre tabou dont Jul se contrefout : l’apparat. Encore une ressemblance avec Luciano qui n'a jamais hésité à dire en interview qu'il avait parfois gaspillé son argent et que l'après-FF était difficile.

J'ai déjà rappé que je portais une fausse rolex ou que je roulais en location, ça me gêne pas. Moi j'assume, j'ai roulé en loc' longtemps. J'en place une pour Bag Rent, c'est là où j'allais prendre mes locs. Les gens me voient, pourquoi je vais mentir ? 


 

Rarissime pour un rappeur en 2015 : artistiquement Jul n'envisage même pas le mensonge ou la fiction comme une option. Cette espèce d'innocence se double d'une simplicité tout aussi désarmante, sur laquelle plane toujours l'ombre de son MC préféré, connu pour être toujours resté proche des gens.

Il l'est encore plus que moi. C'est dans notre nature, dans la vraie vie, j'aime pas faire des trucs pour me montrer, faire des actions bizarres aux gens. Je reste comme je suis tu vois. J'aurais pu me la péter, sans faire exprès, y'en a qui font ça, ils ne se voient pas. Moi j'ai dit « par contre si vous me voyez faire ça les gars, redressez-moi d'entrée, dites-le moi ». Il faut pas que ça arrive. Des fans sont surpris que je sois comme ça, mais je suis comme eux, pas au-dessus. Dans mon groupe de potes, là, y'en a pas un qui me prend pour une star. Jamais.


 

 

Du coup, malgré le succès, Jul ne cherche pas forcément à se mélanger au rap game.

Je suis dans mon monde... Si y'a un rappeur que je croise demain, n'importe qui, je vais chanter avec lui si le feeling passe. Plein de fois j'étais à 2 doigts de mettre des potos à moi dans l'album. Je les ai pas mis parce que y'aurait eu trop de gros mots, haha. Mais des fois y'a des connexions hypocrites, c'est pour ça que je veux pas trop rentrer dedans. Si la personne est mauvaise moi je peux pas. C'est d'abord l'humain, toujours, ça se fait au feeling. Gradur, il m'appelle demain pour me dire qu'il a une instru, je vais y aller direct. Pareil avec Alonzo, ça se fait naturellement, ce sont des braves gens. J'aime bien être avec des gens comme ça.


 

Une mentalité qui s'accompagne d'une certaine gêne par rapport à l'exercice de la promo médiatique : volonté de discrétion chez Luciano et véritable malaise chez Jul.

Les interviews vidéo je veux plus les faire, déjà parce que tu vois bien, je suis pas à l'aise. Et c'est des trucs où tu dévoiles un peu ta vie, moi j'aime bien rester dans l'ombre, discret.


 

Au point d'être totalement déconnecté, quitte à lâcher des perles assez incroyables quand on évoque la possibilité d'une interview avec un quotidien national « Le Monde ? Je connais pas, tant mieux si c'est bien ».

 

La recette Jul

Tout ça c'est bien gentil, mais ça n'explique pas le succès grand public ; il faut se pencher de plus près sur sa formule. Pour le meilleur et pour le pire, Jul livre un melting-pot très bordélique sur le plan musical. Oui, il y a un côté beauf ultra franchouillard dans sa musique. Et en ça il est, quoi qu'on en dise, assez représentatif de la jeunesse, particulièrement en province, jusqu'à sa dégaine d'ailleurs. On a souvent dit que le rap français était trop complexé par son grand frère U.S, et ça depuis toujours, du boom-bap à la trap. Jul, lui, ne puise que dans ses propres références, aussi perchées soient-elles... et c'est ça qui marche : tubes des années 80, funk à l'ancienne et variet' hexagonale, le tout mâtiné d'éléments modernes, de l'omniprésence de l'autotune aux rythmiques reggaeton. Le tout avec les moyens du bord, car c'est lui-même qui signe ses beats.

Faut aussi que j'enrichisse mon logiciel d'instruments, j'ai tendance à me répéter à force de faire plein de sons. Là ça fait 3 ans que je travaille sur le même logiciel. Je le connais par cœur, je sais exactement où je vais, je sais tout faire avec. C'est pour ça que j'ai pu faire une instru en 5 minutes quand on m'a demandé. 


 

Cela ne s'arrête pas aux instrus : Jul n'hésite pas à reprendre des gimmicks issus de hits vieux de 30 ans, du moment que ça lui plaît. Le résultat totalement décomplexé ressemble à la bo d'une alliance hasardeuse, à la fois virée nocturne entre têtes brûlées et soirée disco chez Boris. Mauvais goût ? Assurément, comme à peu près tous les tubes qui ont cartonné dans notre beau pays. Le sens des refrains et mélodies entêtantes qui semble inné chez Jul, c'est aussi ça. Les défauts de ses qualités, et inversement.

 

Ensuite vient la conséquence directe de son état d'esprit évoqué plus haut. MacTyer a été un des premiers à déclarer publiquement qu'il appréciait Jul, expliquant que les détracteurs étaient avant tout bloqués par la forme alors que le fond restait dans la pure tradition du rap. Pris à l'improviste, Cassidy et Ill des X-Men reconnaissaient quant à eux son talent pour « communiquer des émotions à l'auditeur, et c'est rare ». Totalement à fleur de peau, les textes du Marseillais sont écrits sans filtre et effectivement, si on passe la barrière de la forme, le bougre se met constamment à nu. C'est entre autres ce qui séduit son public, avec qui il entretient des rapports très proches. La « Team Jul » est très active sur les réseaux sociaux et leur artiste préféré le leur rend bien, à coup de messages d'amour et de morceaux gratuits. Et ça ne loupe pas, certains fans se comportent comme des groupies de Justin Bieber (sans doute une histoire de mèche), comme cette jeune fille à qui on souhaite un bon rétablissement :

 


 

J'ai vu ça, je me suis dit mais non... C'est grave. Elle s'est scarifiée Jul. Je la remercie parce que c'est sûr qu'elle est à 100% derrière moi cette personne, mais c'est pas des choses à faire.


 

Autre élément clé de la recette du bonheur version Jul : la productivité. Ce stakhanoviste ne s'arrête jamais (5 projets dans les bacs et un album gratuit en moins de 2 ans), un rythme à l'américaine.

Américain, ça je... Je suis pas trop américain moi. Mon but c'est d'en sortir 5 cette année. Mais pas en CD à chaque fois. Ça va être dur, je pense que je pourrai faire que 4, je sais pas comment ils font Gucci Mane et tout...sûrement en mars-avril j'enverrai un album gratuit de 30 morceaux, un par jour pendant un mois. Après, encore un album, puis un gratuit si je peux, puis encore un album.


 

Certaines têtes d'affiche (Booba, Kaaris) et autres jeunes rookies (Hoos) ont récemment validé Jul, entre respect pour la réussite en indé, appréciation sincère et un brin d'opportunisme, car ce serait balot de se couper de ce public potentiel. D'ailleurs, des petits filous tentent même des singles dans le même créneau, ce qui lui a inspiré la rime « Ils veulent tous pomper là, à croire que le rap c'est la Jonquera ».

« C'est vrai, j'en vois beaucoup qui faisaient que du rap classique et qui ont depuis sorti l'autotune, qui prennent des instrus à 127 bpm. Je suis arrivé avec Au Quartier et Paranoïa et les gens rappaient pas comme ça avant, mélanger rue et sons comme ça. Maintenant plein le font. Les gens disent que c'est du Jul. »

Qu'à cela ne tienne, l'imitation est la plus sincère des flatteries comme disait Charles Caleb Colton, sans doute fan de Sors le cross volé.

 

Quant à ses détracteurs, le rappeur se contente de les ignorer, mais ne boude pas son plaisir quand il tombe sur des montages parodiques.

Avec le clip Briganter, que des parodies, eh ouais ! En photo on m'a mis Sinok des Goonies, le monstre avec juste la mèche blonde là. Ils m'ont fait rire. Ils m'ont tout sorti, Titeuf, Tintin... C'est marrant. Rien de grave c'est de l'humour.


Fidèle à lui-même.

 

Avant de partir, Jul avait fini par lâcher timidement ses attentes concernant My World : « On se relance avec cet album. Faut que je fasse un record si possible, c'est mon but. »

Mission accomplie.

 


 

Photo: Margaux Birch (Daylight Productions)

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Margaux Birch (Daylight Productions)

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Par Yérim Sar / le 10 décembre 2015

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