Le délicat virage zumba du rap français

Par Genono / le 12 décembre 2016
Le délicat virage zumba du rap français
Tendance la plus importante du rap français en 2016, ce sous-genre péjorativement surnommé « zumba » aux influences latines, caribéennes, afrotrap, EDM ou raï a imposé ses rythmiques à tous types d’artistes et donné au genre une nouvelle dimension populaire.

En 2014, quand la vague drill/trap a déferlé sur la France, toute une classe de l’auditorat rap s’est sentie mal à l’aise, déplorant les trop nombreuses copies de copies de flows, de prods, voire de titres entiers, tous allègrement pompés sur les scènes de Chicago ou d’Atlanta. A l’époque, quelques observateurs avisés mettaient cependant en garde le reste de la populace : « vous vous plaignez de la trap, de ces flows saccadés, et de ces simili-attitudes gangsterisées, mais ça pourrait être pire ; un jour, ce sera d’ailleurs probablement pire ». Ce jour est arrivé. 2016 est à la zumba ce que 2014 était à la trap. Vous allez finir par regretter les copies de Migos.

 

J’ai dit non à ta zumba, petit 



Zumba :

1. Nom féminin. Discipline sportive, généralement pratiquée en groupe en club de sports, qui allie à la fois des mouvements chorégraphiques d'inspiration latine et des gestes toniques destinés à renforcer la musculature. (L’internaute)

2. Nom féminin. Terme péjoratif originellement utilisé par Rohff pour définir la musique de Maitre Gims, en opposition avec le rap « pur et dur », plus communément appelé rap de rue. Entré dans le vocabulaire technique de base de tout auditeur rap, il désigne aujourd’hui tout type de musique apparentée au rap combinant rythmique dansante, bpm rapide, et accents autotunés.

Si le fameux tweetclash entre Rohff et Gims constitue l’instant originel, celui où tout a changé, le terme « zumba » est resté, voyant donc sa définition évoluer jusqu’à perdre sa connotation purement péjorative, et finissant par caractériser un sous-genre du rap devenu courant majoritaire en France. Aujourd’hui, elle désigne, de manière large, tout type de rap un peu dansant, réunissant sous une même appellation les zumbeurs originels comme Gims ou Jul et les zumbeurs reconvertis comme Kaaris ou Gradur. Personne ne semble pouvoir échapper à cette nouvelle vague incontrôlable, qui a complètement détruit la frontière entre rap pur et dur et rap dansant. Aujourd’hui, un rappeur hardcore peut chantonner sur un beat dansant sans pour autant se faire accuser par sa fan-base de tomber dans des travers immoraux. Les temps ont changé.

 

Contrairement à d’autres sous-genres du rap aux codifications très précises, la zumba peut prendre une multitude de formes. Qu’elle soit plus influencée par le reggaeton, l’eurodance, l’afrotrap, le rai’n’b, la musique club, ou même par la pure variété, elle semble pouvoir s’adapter à tous les styles, avec pour seule limite le niveau de  décence du chanteur. Techniquement, la zumba est évidemment capable d’attirer le rap dans des profondeurs abyssales –mais c’était déjà le cas de la trap et des 38 sous-genres différents qui se sont succédé depuis quinze ans. Mais malgré ce lot inévitable de loupés auditifs, l’arrivée de cette nouvelle tendance a permis à certains de se diversifier, et d’explorer d’autres horizons.

La zumba, comme tout autre sous-genre du rap, n’est pas forcément quelque chose de négatif, à partir du moment où elle est bien faite. Le dernier album de Kaaris, Okou Gnakouri, en est une excellente illustration. Des titres comme Contact, Boyz N The Hood, voire même l’excellent Tchoin, sont la preuve que l’on peut faire de la zumba de très grande qualité, et s’aventurer sur un terrain plus doux ou plus dansant, sans pour autant renier sa propre nature artistique.

 

Il faut aussi prendre en compte les évolutions des modes de consommation de la musique, et plus particulièrement ceux du rap, qui touche aujourd’hui un public nouveau dans les chichas et les cabarets. On ne se retrouve plus face à un public passionné venu admirer la performance scénique d’un MC, mais bien face à des consommateurs, venus boire ou fumer en s’ambiançant sur de la musique accessible et dansante. On n’écoute pas Lacraps ou Lucio Bukowski dans une chicha, de la même manière qu’on ne cherche pas à s’élever intellectuellement devant un showcase de Lartiste ou de La Synesia.

 

Musique de goûters d’anniversaires 

Evidemment, le genre s’est attiré les foudres d’une partie du public mais aussi de certains artistes, lassés d’entendre toujours le même type de rythmes en radio, et de voir un courant comme le rap se confondre avec de la musique « de gouters d’anniversaires ».



On en arrive alors à ce paradoxe qui poursuit le rap depuis son contact avec le grand public : doit-il oublier sa vocation populaire et rester une musique de niche, ou doit-il, au contraire, chercher à toucher le plus grand nombre, quitte à laisser quelques passionnés sur le côté ? On pourrait aussi se contenter de constater qu’à l’heure actuelle, il existe du bon rap pour absolument tout le monde, que l’on soit un puriste adepte de boom-bap et de rimes riches, que l’on n’aime que le versant street de cette musique, ou que l’on soit une ménagère fan de Claude François depuis trente-cinq ans.

Au-delà de sa capacité à fédérer adolescents boutonneux, trentenaires usés par la vie de rue, et mères de familles nombreuses, la zumba a un autre très grand mérite (à nuancer, bien évidemment) : sa spécificité purement franco-française. Pour une fois, le rap français invente ses propres codes, suit ses propres tendances, et préfère copier son voisin de palier plutôt que son modèle outre-Atlantique. La zumba, l’originelle, est née en France. Une constatation aussi positive qu’effrayante : de par sa pauvreté musicale assumée, la zumba prouve aussi et surtout que la France est encore loin d’être capable de tirer l’art de la chanson vers le haut.

 

Autre constatation importante : la zumba est un sous-genre populaire au sens premier du terme, destiné à toucher les masses plutôt qu’à s’attirer les sympathies des élites. En ce sens, il renvoie aux valeurs originelles du hip-hop : parler aux pauvres, aux galériens, aux chômeurs, bref, à ceux qui n’ont pas la parole. Alors que le rap accroche -volontairement ou non- de plus en plus des couches de la société aisées, des bobos parisiens aux intellectuels de gauche, la musique de Jul ou de Ghetto Phénomène est intrinsèquement populaire et destinée à la France d’en bas. On écoute Tchikita à la buvette, dans les mariages, dans les cages d’escaliers et dans la rue. Parfois, on tombe même dans des excès de kitch qui rappellent les pires -ou les meilleurs, selon le point de vue- moments du disco des années 70, de la variété des années 80, ou de la pop des années 90.

 

Bien plus qu’une simple zumba ?

Mauvais gout assumé, dégaines parfois improbables, origine très populaire, volonté de faire danser le peuple … La zumba est à la France ce que peuvent être les très typiques sous-genres de pop que sont Neomelodico dans le sud de l’Italie, la Z-Pop au centre du Japon, ou la Mandopop à Taiwan. D’autant que dans de nombreux cas, les titres, légers ou dansants ou premier abord, abordent des thématiques plus profondes, dénonçant problèmes sociaux, inégalités, discriminations et pauvreté. C’est typiquement le cas de la musique de Jul, qui, derrière une apparente simplicité artistique, décrit les relations compliquées de la jeunesse marseillaise avec les forces de l’ordre, la violence inhérente à la vie dans les quartiers populaires, ou encore le rôle des stupéfiants dans le maintien de la paix sociale.

Finalement, peu importe la forme : que le rap français s’inspire de Fight The Power ou de Barbie Girl, il continue de représenter la jeunesse de son pays, avec esprit et excès. Mais restez tout de même attentifs. Un observateur avisé vous mettrait en garde : « vous vous plaignez de la zumba, de ces beats composés avec deux doigts, et de ces tartines indigestes d’autotune, mais ça pourrait être pire ; un jour, ce sera d’ailleurs probablement pire ». Ce jour arrivera. Le rap français finira bien par inventer quelque chose de pire que la zumba. Vous allez finir par regretter les copies de Jul.

 

Le meilleur (ou le pire, c’est selon) de la zumba en 2016, en 10 titres :

Jul Tchikita

 

Alonzo Binta

 

Keblack Bazardée

 

Gradur ft. Soprano La Mala

 

Kaaris Contact

 

Ghetto Phénomène ft. Jul Maria Maria 

 

Niska ft. Maître Gims Elle avait son Djo 

 

Rim’K ft. LartisteVida Loca

 

Sadek ft. Gradur Andale

 

Black M ft. MHD – À l’Ouest

 


Crédit photo : Niska


 

Par Genono / le 12 décembre 2016

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