Le clash est-il tombé en désuétude ?

Par Yérim Sar / le 19 octobre 2017
Le clash est-il tombé en désuétude ?
C'est l'impression qu'on peut avoir ces derniers temps, mais est-ce bien la réalité ?

Lassitude, manque d’originalité et tout simplement volonté d’arrêter les gamineries, l’ère du clash a gogo semble désormais appartenir au passé. Mais est-ce juste une impression ou une réalité durable et surtout, est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

 

Côté français

L’exemple le plus récent que l’on a eu s’intitulait Aubameyang et était signé La Fouine. Concrètement, si le même morceau, de l’instru aux lyrics, était sorti il y a quatre à cinq ans, il aurait non seulement fait du bruit mais en plus des fans de part et d’autres auraient décortiqué absolument toutes les rimes qui visent Booba, pour les démentir ou les réaffirmer selon le camp auquel ils appartiennent. Or aujourd’hui, à peine trois semaines après la sortie du morceau, on peut affirmer tranquillement que tout le monde s’en contrefout. Pire, il a déjà été complètement zappé, oublié par le public et de nombreuses réactions reconnaissaient la réussite du morceau, tout en admettant être rapidement passé à autre chose. Alors certes cela a occasionné quelques bisbilles sur les réseaux sociaux et notamment instagram, mais c’est tout. Booba n’a même pas envisagé de répondre en musique, et c’est assez logique puisque la dernière fois qu’il l’a fait, c’était sur Daniel Sam (contre Patrice Quarteron et Kaaris), et là déjà, c’était peut-être de trop. En fait, c’est désormais presque uniquement sur la plateforme instagram que les histoires se déroulent à coups de montages foireux et de blagues vaseuses. Et même à ce niveau, certains fans ont exprimé leur léger ras-le-bol.

 

Ce détachement s’explique assez facilement dans ce cas précis puisque La Fouine a tenté de raviver la flamme qu’il avait pendant le clash ; il est juste pragmatique et a remarqué que le buzz avait déserté son quotidien. Sauf que tout sonne périmé. Même Rohff se contente désormais de quelques piques (et de la présence de Dam16 dans tous ses clips, on imagine que même dans un photomaton le mec sera planqué dans un coin derrière lui) mais rien de plus. Que ce soit sa volonté ou les circonstances, il semble être passé à autre chose.

Le procès de l’artiste a également joué dans la mesure où cela rend à nouveau concret le genre de dérapages un peu extrêmes auxquels peut mener une opposition bête et méchante entre rappeurs lorsqu’elle s’éternise beaucoup trop au point de dépasser toutes les limites connues jusqu’ici (en France en tout cas).

 

Résultat : les fans de Rohff sont tristes, les amateurs de rap regrettent le gâchis que représenterait une fin de carrière derrière les barreaux même pour une courte période, et, chose extrêmement rare et précieuse, il existe même des fans de Booba pour estimer que Rohff qui retournerait en prison, ce ne serait pas non plus une nouvelle dont il faut se réjouir (c’est un peu comme quand un supporter actuel du PSG regrette l’époque où l’OM représentait un challenge si vous voulez).

Et puis il y a ceux qui ont d’emblée tiré des leçons des erreurs du passé. Difficile de ne pas penser à Kaaris qui depuis pas mal de temps préfère répondre avec humour plutôt que refaire des vidéos de menaces. Même si rétrospectivement, envisager d’enfoncer une poussette dans le cul d’une tierce personne était malgré tout assez cocasse. Pour le reste, comme il l'a rappé lui-même "te répondre en chanson en fait j'ai grave la flemme".

 

Vient ensuite la nouvelle génération, ou plutôt les têtes d’affiche actuelles, quel que soit leur âge. Et là le discours est clair : absolument tout le monde estime que faire un morceau pour attaquer quelqu’un, c’est surtout un moyen de se taper la honte tout seul. C’est ce que Ninho a déclaré en interview : « nous c’est génération 0 clash, si y’a des pics, on va les régler dehors, en apparté, mais y’a plus de clash, je vais pas aller en studio pour faire un morceau de quatre minutes et insulter ta mère ». Même son de cloche du côté de Sofiane qui n’était pourtant pas le dernier à égratigner ses collègues à une ancienne époque : "Je vois plus du tout les rappeurs comme des concurrents, sauf pendant un freestyle. Nekfeu pour une pub de je sais plus quelle marque : bravo. PNL à Bercy : bravo. Je vois le rap comme un bateau, plutôt que comme 1000 barques qui se tapent dessus pour savoir qui va arriver premier." Globalement cet état d'esprit prédomine chez Hornet la frappe, Sadek, Niska, Damso et pas mal d'autres. Même Guizmo a fini par arrêter d'envoyer des crottes de nez à Nekfeu, peut-être par lassitude ou plus simplement parce qu'il avait épuisé absolument toutes les rimes et allusions possibles et imaginables.

 

Et le battle dans tout ça ?

 

Le côté hiphop du clash quant à lui se porte plutôt bien. Beaucoup craignaient une potentielle lassitude du public concernant les éditions de l’événement Rap Contenders, d’autant qu’il suffit que Wojtek participe pour que ce soit toujours lui qui gagne à la fin (c’est un peu comme quand Isabelle Adjani est nommée aux Césars si vous voulez). Sauf que cela n’a pas du tout été le cas. Le rendez-vous n’a cessé de grandir et de gagner en popularité, jusqu’à devenir un show incontournable qui rassemble une communauté d’amateurs et de professionnels tous réunis par l’amour des battles. Sans parler du fait que certains MC’s ont pris l’option Erasmus et partent affronter des pointures du Québec ; de même avec la crème de battle MC de là-bas qui n’hésitent pas à participer au clash de Paris ou d’ailleurs. Rappelons également que même si ça peut nous sembler moins à la mode depuis qu’Eminem préfère jouer au slameur dans un parking que tourner des films sur sa jeunesse, le phénomène des battle US n’a jamais faibli. Ce qui nous amène au point suivant, là juste en-dessous.

 

Côté US

La situation outre-atlantique est quant à elle un peu plus complexe que la franchouillarde.

Déjà, il y a toujours à l'heure actuelle des morceaux, appelés traditionnellement diss-tracks, en circulation, et ils ne sont pas spécialement plus tendres qu'avant. En revanche, le côté promo de la chose est un peu moins vu comme le remède le plus facile à un manque de buzz. C’est d’ailleurs presque l’inverse, et c’est aussi ce qui explique que les exemples les plus récents soient issus de véritables rivalités, souvent très exacerbées des deux côtés. Sauf pour Rick Ross qui s'en prend à Birdman, mais rappelons que l'intégralité de la carrière de Ross repose sur de l'auto mise en scène, d'ailleurs son clash est bien plus une sorte de monologue de film dramatique qu'une énumération d'insultes. Pour les autres, c'est différent.

 

Ainsi, quand Young Dolph envoie des attaques enflammées à Yo Gotti et sa clique, c’est le résultat d’une véritable embrouille entre eux, qui dans les faits ira jusqu’à au moins deux tentatives de meurtre à son encontre.

Même chose pour Mozzy qui lorsqu’il s’en prend à C-Bo et Brotha Lynch Hung et vice-versa, ça débouche malheureusement sur une fusillade (que l’artiste évoque d’ailleurs directement sans complexe).

 

Sans parler des plus jeunes avec entre autres le beef ubuesque entre le crew de XXXtentacion et celui de Rob Stone, qui pour l’instant se limite aux réseaux sociaux et aux bastons sur scène mais qui a fini par envoyer un jeune à l’hôpital suite à un coup de couteau : pas tip top, pas hip hop.

La donnée essentielle c’est qu’aux Etats-Unis, le business gagne toujours. Et sur le long terme, la guerre n’est jamais fructueuse pour beaucoup de gens. Des gamineries et des vannes sur l’instagram de 50 Cent, pas de souci, des fusillades à tout bout de champ, non. Depuis sa sortie de prison, un artiste comme Gucci Mane a été assez clair sur le désintérêt total qu’il portait à l’opposition avec d’autres artistes, là où dans sa glorieuse période de roue libre il était capable d’insulter la moitié du rap game sans sourciller. Malgré leurs désaccords publics, Cam’ron et Jim Jones seront les meilleurs amis du monde pour le concert commun du Dipset et A$AP Mob, parce que l’argent est le meilleur médiateur. Le plus beau étant le moment où des fans dégénérés ont sérieusement cru qu’on pouvait estimer que Beyonce clashait Jay-Z tout en étant mariée avec lui, le morceau « diss » étant diffusé en exclusivité sur la plateforme Tidal qui appartient à Hova, et la résolution du « beef » sous forme d’excuses étant un appât à fanatiques en manque de scoops sur l’album de Sean Carter sorti pile un an plus tard. Les derniers beefs médiatiques ont prouvé plusieurs choses.

D'abord, il ne s’agit même plus de mieux rapper que son adversaire.

→ personne ne répond jamais aux piques de Kendrick Lamar

Mais de convaincre internet de se foutre de sa gueule.

→ c’est comme ça que Drake a « gagné » contre Meek Mill

Ou, le cas échéant, de l’ignorer suffisamment longtemps pour espérer que tout le monde passe à autre chose

→ c’est pour ça que Nicki Minaj a fait l’autruche pour Remy Ma.

 

Cela n’aura échappé à personne, rien de tout cela ne relève plus du tout du domaine de la musique mais de la communication de people. Ainsi Cardi B n’a même pas eu à répondre aux critiques véhémentes d’Azealia Banks, elle s’est contentée de diffuser une vidéo où la rappeuse danser sur un de ses hits en légendant « même les haters aiment » et basta. Si ça vous rappelle Ayem vs Nabilla c’est normal, ne paniquez pas.

D’ailleurs même lorsqu’un électron libre fait son apparition, au hasard Kanye West en pleine crise de nerfs, la réponse reste mesurée puisque Jay-Z est désormais encore plus sibyllin sur disque qu’en interview, de quoi faire pâlir le plus langue de bois des politiciens. Et c’est là qu’on réalise qu’insulter des mères c’était quand même plus sympa pour le cardio.

 


Crédit photo : Instagram / CNN

 

 

Par Yérim Sar / le 19 octobre 2017

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