Le bulletin scolaire de... Rapsody

Par Raphaël Da Cruz / le 23 février 2018
Le bulletin scolaire de... Rapsody
Et si les nouvelles têtes du rap américain étaient les élèves d'une école ? Que seraient leurs résultats dans leurs différentes matières ? Que dirait leur conseil de classe sur leurs performances ? Voici le bulletin de notes de Rapsody.

Pseudo : Rapsody

Vrai nom : Marlanna Evans

Âge : 35 ans

Adresse : Snow Hill, Caroline du Nord

Affiliation : aucune

Label : Jamla Records, Roc Nation

Signes distinctifs : dernièrement, ses cheveux teints en rouge vif, rasés côté gauche et son goût pour les grosses créoles

 

Présentation générale

Il y a parfois des élèves qui prennent leur temps, de gré ou de force, pour émerger. C'est le cas de Rapsody, qui, la trentaine bien entamée, a enfin passé un réel examen de fin d'études avec son album Laila's Wisdom, sorti l'an dernier. Un brillant exposé sur les conventions sur la beauté, la foi, le racisme, la féminité, la famille, la confiance en soi, toujours livré avec une malice souriante et un mélange subtil d'humilité et d'assurance. Un beau parcours pour une femme originaire d'un patelin rural de 1.500 âmes en Caroline du Nord, et qui n'est véritablement tombée amoureuse du rap qu'à la fac, dans les années 2000. C'est au sein de groupes montés à l'université de Caroline du Nord, à Raleigh, que Rapsody a aiguisé ses premières rimes, au début des années 2000. Lors d'un concert, en 2004, elle rencontre 9th Wonder, producteur du groupe Little Brother, des revivalistes du rap new-yorkais des années 90. Une rencontre cruciale, puisque 9th Wonder est aujourd'hui toujours son producteur et directeur artistique. Il est également le patron du label sur lequel est signé Rapsody : Jamla Records. Une écurie peaufinant un rap classiciste, apprécié d'un public fidèle, mais pour le moment restreint.

Rapsody a pourtant, très tôt, eu les faveurs des profs de l'école. Dire que c'est une chouchou de l'équipe pédagogique serait un doux euphémisme : Dr. Dre l'a validé, Jay-Z lui a accordée une bourse d'étude en la signant sur Roc Nation, Busta Rhymes a fait les louanges de son album, et l'ancien prodige des couloirs de l'école, Kendrick Lamar, l'a invité sur son grand oral To Pimp a Butterfly et est revenu poser quelques rimes sur Laila's Wisdom. Mais vous savez ce qu'il implique d'être le préféré des profs : ça ne veut pas dire qu'on est forcément très populaire parmi les autres élèves.

 


 

Géographie

12/20

Régulièrement, Rapsody mentionne sa ville d'origine, Snow Hill, un petit bled rural de Caroline du Nord. Une situation géographique éloignée du microcosme habituel du rap, dont elle se nourrit dans ses morceaux pour souligner sa différence. Il faut dire que l'Etat de Caroline du Nord est peu connu pour une scène bien identifiée, malgré quelques succès éparses (Petey Pablo, Little Brother), et surtout J. Cole, seul rappeur majeur à avoir émergé de la région. D'ailleurs, comme Jermaine, Rapsody longe son regard depuis la côte de Caroline vers le Nord pour ses inspirations, tant sa musique semble héritée du rap new-yorkais entre 1993 et 2003.

 

Expression écrite

17/20

Rapsody a une idée fixe. Ou plutôt une par morceau : c'est une rappeuse à thèmes, développant sur chaque titre un motif bien précis. Il y a des constantes chez elle : l'éducation (le sublime Crown), le quotidien de sa communauté, les relations sentimentales. Sur un titre comme Black and Ugly, elle déconstruit les canons de beauté, le changement de perception qui accompagne la célébrité, et critique l'attention toujours portée sur l'apparence avant le talent. Dans The Man, elle déroule la pelote des causes et conséquences de la régulière absence de figure paternelle pour les jeunes afro-américains des quartiers pauvres, obligeant ceux-ci à devenir les « hommes » de la maison. Pay Up met en scène un homme et une femme vénaux, A Rollercoaster Jam Called Love les difficiles équilibres dans un couple. Du fait de ce penchant pour un rap toujours sérieux dans le fond, il serait facile de faire passer Rapsody pour une rappeuse « consciente ». Mais elle exprime clairement un refus des étiquettes : « Je n'aime pas toute la musique underground, ni toute la musique qui n'en est pas, mais à Noël dernier, je m'éclatais sur du Waka Flocka ! », dit-elle dans Nobody. Et sans être une foudre de punchlines, Rapsody use avec raison de jeux de mots malins, du type « I got the fellas rockin, see we working on a dynasty », en référence à Jay-Z.

 

Expression orale

14/20

Rapsody a un modèle en termes de flow : son patron, Jay-Z. C'est particulièrement vrai sur ses plus anciens titres, comme Imagination, ou la ressemblance avec le débit de Shawn Carter est troublant. Si on sent encore cette influence assumée chez elle, Rapsody a depuis peaufiné son style, avec, sur son dernier album, une cadence presque semi-parlée sur des titres comme Laila's Wisdom, ou plus droite sur Chrome. Sur Sassy, elle prend le contre pied de la rapidité du beat pour donner l'impression d'être off beat mais en tombant toujours juste. Si sa tonalité est globalement monocorde, portée par une voix grave, dans le dernier titre, Jesus Coming, elle montre plus d'inflexions, en accompagnant le sample vocal presque blues avec plus d'émotions.

 

Musique

15/20

Rapsody est une classiciste. Sa musique n'innove rien, mais évite toute faute de goût, et perpétue une formule qu'on pourrait ramener à l'époque du label Rawkus, maison mère des Mos Def, Talib Kweli et Pharoahe Monch. Depuis son premier long format sorti en 2012, The Idea of Beautiful, Rapsody a fait progresser cette esthétique musicale faite de samples chauds, colorés, sur des rythmiques denses et trapues. Laila's Wisdom réunit le Soul Council, composé des producteurs 9th Wonder, Khrysis, E. Jones, Ka$h Don't Make Beats, AMP, Eric G., Nottz et Hi-Tek. Des pros en la matière. Mais c'est avec 9th Wonder que Rapsody trouve l'univers musical le plus juste, le producteur allant piocher des boucles non pas dans des vieux disques de soul, mais dans du r'n'b contemporain, de Solange Knowles à Bruno Mars en passant par Tweet le groupe de neo-soul Moonchild. De temps à autres, elle sort aussi de ce tapis soyeux : Pay Up a des accents funky, et la cadence rapide et les basses de Sassy sonnent comme une résurgence vingt ans après de la bass music d'Atlanta.

 

Chimie

0/20

Ne demandez pas à Rapsody de disserter sur les drogues, substances chimiques ou autres stupéfiants : elle n'en parle jamais. On a beau gratter, on n'a rien trouvé.

 

Stylisme

13/20

Rapsody partait de loin avec son style de première de la classe ou de campagnarde dans ses premières vidéos. Un look qui collait à son rap sans fantaisie, qu'elle a pourtant assez vite mis de côté à mesure qu'elle a pris en confiance et affirmé son identité artistique. Vestes de jogging, jeans, créoles gigantesques, coupes de cheveux courts teints en rouge, symboles afro-centristes : sans avoir besoin d'être exubérante ni austère, Rapsody a trouvé un style qui la démarque des autres assez simplement.

 

Arts plastiques

13/20

Pendant longtemps, Rapsody a choisi la sobriété dans ses devoirs d'audiovisuel, quitte à manquer cruellement d'originalité. Nombreux de ses clips avant 2015 sont des successions de plan où elle rappait face caméra, parfois dans des endroits inattendus comme au milieu d'un champ de maïs ou dans le township de Soweto en Afrique du Sud. Mais ses clips étaient creux en idée, l'exemple criant étant son grimage en Joker façon Heath Ledger pour Dark Knights. Depuis son passage chez Roc Nation en juillet 2016, elle a rehaussé son identité visuelle pour apporter un supplément d'âme à ses titres. L'atmosphère nocturne chauffée aux néons colle à l'ambiance festive et optimiste de Sassy, les symboles quasi-subliminaux insérés dans Power soulignent son texte, les nombreux enfants et ados dans une esthétique de cours de récré accompagnent son propos exaltant sur l'éducation dans Crown.

 

Comportement

20/20

Zéro embrouille, pas un mot de travers, Rapsody a même gagné le respect de sa turbulente benjamine, la nouvelle de l'école déjà ultra-populaire, Cardi B. Même quand elle a mentionné Nicki Minaj et Iggy Azalea, dans Godzilla, c'était plus pour la rime. Aucun mot dans le carnet, aucune heure de retenue. L'élève modèle.

 

Algèbre

10/20

Rapsody est une femme de lettres, aimée de l'institution scolaire. Sa récente nomination aux Grammy Awards dans les catégories album rap et morceau rap de l'année, pour Laila's Wisdom et Sassy, en témoignent. Pourtant, côté chiffres, ce n'est pas renversant. La plus haute marche atteinte au Billboard pour son album est la 125ème. Côté popularité sur les réseaux, seul le clip de Power, avec Kendrick Lamar, mais sans lui dans la vidéo, dépasse le million de vues. C'est d'ailleurs aussi grâce à ce clip que les visites de son compte ont bondi. Au total, elle accumule seulement 5 millions de vues pour ses clips. Il en va de même sur Soundcloud, où les titres de la rappeuse dépassent rarement les 10.000 écoutes, exceptions faites pour Power, Sassy, et You Should Know avec Busta Rhymes. Tout cela peut paraître étrange pour une artiste signée sur Roc Nation, faisant de Rapsody une artiste encore confidentielle malgré son succès d'estime.

 

Avis du conseil de classe

En termes de rap pur, dans les disciplines maîtresses à forts coefficients, Rapsody est une élève brillante et travailleuse, qui a validé un parcours honorable avec son grand oral Laila's Wisdom. Une ligne de conduite qu'on retrouve dans son attitude, toujours prompte à montrer du respect à ses professeurs comme à ses camarades. Il manque pourtant à la rappeuse de Caroline du Nord une petite touche d'audace pour réussir à devenir populaire dans les couloirs de l'école, en travaillant d'avantage son image, pour renforcer ses talents indéniables de musicienne. Peut-être que son voyage scolaire en Europe cet hiver l'inspirera à élever encore ses ambitions. Elle passera par Paris ce 28 février, à la Bellevilloise, accompagnée par son mentor 9th Wonder.

 

>> Moyenne générale : 12,66

 


Crédit photo : Santiago Felipe / Getty Images

 

Par Raphaël Da Cruz / le 23 février 2018

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