LE 24E HOMME #8 : les médias mon amour

/ le 23 juin 2014
LE 24E HOMME #8 : les médias mon amour
La relation entre la presse et les Bleus au Brésil se résume ainsi : suis-moi je te fuis. Kevin Kohler a 23 ans, il est footballeur au PSG, et a été appelé par Didier Deschamps pour disputer la Coupe du monde. Ce joueur fictif raconte sans tabou les coulisses du parcours de l'équipe de France.

Elle m’appelle tous les jours. Elle me trompe si je manque l’un de nos rendez-vous. À son oreille, mes pensées se couchent. Je ne l’aime pas mais je la fréquente quand même. La presse.

Nos rendez-vous se déroulent à l’hôtel. Plus l’établissement est chic, plus la couverture est belle. Au moindre écart de langage, nous sommes dans de beaux draps. Des dizaines de témoins assistent à la rencontre : des preneurs de son aux perches turgescentes, des satyres à tout-va, des gens venus là parce que leur vie de journaliste est répétitive, ennuyeuse, parce que les interviews, si rares dans l’exercice de leur métier, sont les seuls plaisirs qu’ils trouvent.

Je préfère la voir seul qu’en groupe. Quand ils sont plusieurs à nous regarder, je me sens violé dans mon intimité de joueur. Depuis notre démonstration contre la Suisse, la presse essaye de deviner la compo et la tactique de notre prochaine victoire contre l’Equateur, avec l’équipe des coiffeurs. En exclusivité pour Le Mouv’ :

L'équipe des coiffeurs contre l'Equateur, divulguée par Kevin Kohler.
 

Deschamps n’apprécie pas les médias. Il a tout essayé pour les piéger ce week-end. Top 8 de ses tentatives.

Tentative n° 1

Sur le terrain d’entraînement, nous nous sommes divisés en deux équipes, la première composée de sept joueurs et la seconde de dix-sept. Celle de dix-sept comptait deux gardiens, trois défenseurs, trois neuf et demi, un huit trois quarts, un talonneur, un quarterback, un ramasseur de balle et cinq milieux défensifs jouant attaquant de pointe en phase défensive et latéral gauche sur les coups francs. Les journalistes ayant suivi le match n’ont pas pu dévoiler notre schéma tactique, faute de l’avoir compris. Malheureusement, le coach n’a rien pigé non plus.

Tentative n° 2

Le deuxième essai a vu les onze titulaires affronter onze remplaçants, tous parés d’un même maillot rouge vif, aveuglant au possible, sans numéro dans le dos, soit vingt-deux tuniques parfaitement identiques. Cette opposition monochrome dérouta tellement les reporters qu’ils ne la suivirent que trois minutes avant d’être victimes de crises d’épilepsie. Le score final fut de 5-4, avec 97 % de passes adressées à Benzema, et ce pour chacune des deux équipes. Dans le brouillard, on a cherché le phare.

Tentative n° 3

Le sélectionneur, jugeant l’expérience précédente « peu concluante », a imaginé une troisième solution, plus radicale : s’entraîner à une heure du matin, dans le noir de la nuit, avec comme seule lumière un ballon fluorescent. Avantage : les journalistes dormaient ou écumaient les discothèques de Ribeirao Preto. Inconvénient : le ballon a beaucoup plu aux moustiques. Commande de 200 boîtes de Bepanthen Sensicalm anti-démangeaisons effectuée par le staff dès le lendemain. Attendons livraison avec impatience.

Tentative n° 4

Nous avons proposé aux journalistes de jouer à notre place pendant que nous les observions. Pierre Ménès en meneur de jeu. Les reporters de Radio France en défense. Score final : 75 à 59. Quarante-huit heures après cette parodie, je ne peux toujours pas regarder un ballon de foot sans pousser des cris d’horreur.

Tentative n° 5

Deschamps a eu l’idée d’organiser les entraînements à huis clos, loin des jumelles et des télescopes, dans le seul endroit de l’hôtel suffisant grand pour faire office de terrain : la piscine. Point positif : les journalistes ont refusé de nous suivre, par peur de la comparaison entre nos muscles et les leurs. Point négatif : de grosses difficultés pour trouver un bonnet de bain adapté à la coiffure de Sagna. Second point positif : finalement, le port de l’écumoire lui va plutôt bien. Dans l’eau, il fut rapidement admis qu’il était plus simple de saisir le ballon avec les mains. Second point négatif : piscine moins large que prévu. Seulement sept joueurs par équipe. Cage du gardien plus petite. Match d’une demi-heure. Nous sommes prêts pour la Coupe du monde ! – de water-polo.

Tentative n° 6

La famille de Griezmann lui a prêté "Richard Strauss IV", un zeppelin qui avait servi à son grand-père à fuir le bunker d'Hitler en 1945. Match d'entraînement sans les journalistes, restés au sol. Des cigares pour fêter ça ! Début d'incendie. Parachutes salvateurs. Par chance, aucun mort à signaler dans l'équipe ! Une pensée toutefois pour les élèves de l'école primaire sur laquelle s'est écrasé le dirigeable en flammes.

Tentative n° 7

Nous avons engagé des vendeurs de churros pour jouer à notre place, pendant que nous les remplacions sur la plage. Selon le staff, les journalistes, du haut de leur colline donnant vue sur notre hôtel, ont cru à la supercherie. Impossibilité de nous entraîner de notre côté en raison de la plage bondée. Churros à 4 dollars les douze, 6 dollar la barquette de vingt, 1 dollar supplément Nutella. Bénéfice de vingt-cinq dollars rien que pour la matinée !

Tentative n° 8

D’autres vendeurs de churros ont joué à notre place, munis de déguisements à notre effigie. Or, il ne s’agissait pas de vendeurs de churros… mais de ratons laveurs ! Surprise totale dans le camp des journalistes… qui étaient en réalité des boas constricteur déguisés en journalistes ! Surprise totale dans le camp des ratons laveurs ! Le carnage n’a fait aucun survivant.

Fatigué de ces échecs, le coach a finalement cédé à la tentation. Chaque matin, il reçoit la presse et lui donne sa composition d’équipe avant même de nous la communiquer. Ainsi satisfaite, elle se montre moins agressive, à l'écoute, et nous pouvons alors la solliciter de notre propre chef. Notre relation prend soudain une tournure plus constructive, parfois douce et sincère, mêlée de compliments, de projets d’avenir, de transferts, avant que ne surgisse la question qui sépare tant de couples : « Dis, est-ce que tu m’aimes ? Je veux dire… au point de me mettre en une ? »

Kevin Kohler




Retrouvez les précédentes chroniques de Kevin Kohler.

Compte Twitter : @kevinkohlerpsg 
Son roman : Micmac Football Club, City Éditions, 2014, Maxime Mianat

/ le 23 juin 2014

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