Le 24e homme #6 : Champions du monde

/ le 19 juin 2014
le 24e homme #6 : champions du monde !
Voyage dans le futur. Les Bleus sont champions du monde et la France est réconciliée avec ses footballeurs. Peut-être un peu trop. Kevin Kohler, 23 ans et joueur (fictif) du PSG, a été appelé par Didier Deschamps pour disputer la Coupe du monde. Il nous en raconte les coulisses.

Le 13 juillet au soir, dans chaque ville de France, des défilés de joie emplissent les rues après la victoire des Bleus en Coupe du monde. Une effervescence digne de la Libération ! D’ailleurs, les journalistes les plus critiques sont tondus. Le titre est surtout un camouflet pour le Front national, qui avait appelé « à soutenir l’Allemagne » lors de la finale.

Partout dans le pays, les valeurs de ces héros sont célébrées : courage, solidarité, simplicité, humilité. Le grand public se reconnaît en eux et dans leur devise : « Ils pensaient que c’était impossible, alors ils l’ont fait. » Portés par ce souffle frais, les Français décident de prendre leur destin en main. Ils se réunissent à l’occasion de gigantesques apéros Facebook puis marchent sur Paris en tweetant. Tour à tour s’écroulent les places fortes du pouvoir, symboles d’un temps révolu, arrogant et cynique. Le 16e arrondissement est conquis en trois heures, après la prise sanglante d’une boutique Fauchon. Le quartier de la Défense plie en cinq minutes, durant la pause-déjeuner. Du pillage de l’Élysée, les journaux télévisés retiennent l’énergie rageuse de Mamadou Sakho guidant le peuple.

Patrice Évra Président, par Kevin Kohler

Le 26 juillet, lors des élections présidentielles anticipées, Patrice Evra, candidat sous l’étiquette « La gauche sans marquage », l’emporte avec 135 000 likes d’avance sur Rio Mavuba. Immédiatement, les grands monuments sont rebaptisés. A Paris, la bibliothèque nationale Hugo Lloris s’agrandit d’un étage où s’entreposent les 200 000 invendus de Micmac Football Club, le roman de Kevin Kohler, l’historien officiel du régime. Sous sa plume, les manuels scolaires retracent l’épopée. Dans les classes, on étudie le discours de Gomel, prononcé par le président à la mi-temps du match Biélorussie-France de septembre 2013, l’acte fondateur de la naissance du groupe. La figure de Deschamps supplante celle de Napoléon, tout comme sa tirade lancée à ses joueurs juste avant le match face au Honduras :

Du haut de ces tribunes, 40 000 ouvriers morts vous contemplent. Alors essayez au moins de marquer des buts.



A l’école, le maillot de foot devient la tenue obligatoire. Les banquiers enfilent des survêtements Fila et c’est en short que Patrice Evra et Barack Obama signent les accords de Brasilia, garantissant la paix au Moyen-Orient pour 90 minutes. Car la France, en obtenant sa seconde étoile, est à nouveau une nation qui compte dans le concert international. En voyant les Bleus chanter La Marseillaise cinq fois consécutivement avant chaque rencontre, le monde est tombé sous le charme de cet hymne patriotique. Remixée par Lady Gaga en version « boîte », La Marseillaise se vendra à plus de 28 millions d’exemplaires, dont 23 en Europe de l’Est.

L’effort et le don de soi sont les repères de la « génération E » (du nom du groupe des Bleus au Brésil). Leur leitmotiv : « En travaillant, n’importe qui peut réussir, même Moussa Sissoko. » Un but, une nation dont ils sont fiers, des modèles, et une devise :

Travail, famille, Patrice.



Pour sortir le pays de la crise, le président et ses 22 ministres réforment le système éducatif : le modèle du centre de formation devient la norme dès la maternelle, où seuls les enfants sachant déjà lire et écrire peuvent entrer. En primaire, chaque élève choisit un agent qui protège au mieux ses intérêts et négocie les notes avec les professeurs. Les élèves les mieux entourés peuvent carrément sauter plusieurs classes, inspirés par le parcours de Varane, passé de Lens au Real Madrid. En juin 2015, Théo Seydoux devient le premier fœtus à obtenir son bac.

Des stades de rugby transformés en camp de concentration

Tout au long de sa vie, le salarié est désormais accompagné d’un professionnel qui s’occupe de sa carrière et lui trouve un emploi dans les multiples usines de fabrication de ballon qui viennent d’être créées. En quelques semaines, la France devient le premier exportateur mondial de ballon, devant la Chine et le Malawi. Dès janvier 2016, le chômage passe sous la barre des 1 %. Payé 30 centimes par semaine, le salarié français a le privilège d’être un maillon essentiel de la chaîne du football. Et ce même si cette chaîne l’empêche de fuir.

A l’heure des critiques, on transporte les mécontents – de même que les DJ et les profs particuliers de zumba, par civisme – dans des stades de rugby transformés en camp de concentration. Pendant bien des années, on cachera aux hommes libres ces scènes inhumaines où leurs compatriotes étaient obligés de regarder des rencontres du XV de France. Courageusement, un jeune reporter de Canal+ dénoncera l’impensable. Il sera déporté sur NRJ12.

Et chaque geste sera surveillé, chaque parole décryptée et les lynchages organisés sans raison valable. Des moments du quotidien aussi banals qu’acheter son pain ou tromper sa copine seront filmés. Les secrets les plus intimes entreront dans les murs des voisins. Des vies de footballeur. Nos vies, les gars.

Kevin Kohler




Retrouvez les précédentes chroniques de Kevin Kohler.

Compte Twitter : @kevinkohlerpsg 
Son roman : Micmac Football Club, City Éditions, 2014, Maxime Mianat

/ le 19 juin 2014

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