LE 24E HOMME, #4 : c'est qui le patron ?

/ le 13 juin 2014
LE 24E HOMME, #4 : c'est qui le patron ?
Dans un groupe de footballeurs, en immersion pendant un mois, il s'agit surtout de se faire respecter. Il a 23 ans, il est footballeur au PSG. Kevin Kohler a été appelé par Didier Deschamps pour disputer la Coupe du monde. Ce joueur fictif raconte sans tabou les coulisses du parcours des Bleus.

La première chose qui m’a frappé chez Deschamps, c’est sa main droite. Je n’aurais pas dû critiquer son bilan durant l’entretien d’embauche. Passé la gifle, il a aimé ma franchise, mes réponses à ses questions. Formation ? 4-3-3. Qualification ? Difficilement, en barrages. Prétentions ? Evidemment. Si tu n’es pas arrogant, au minimum sûr de toi, tu ne survis pas dans le monde de l’entreprise. Sur son bureau trônait une pile de CV ; au sommet, celui de Benzema.

Le CV de Karim Benzema, récupéré par Kevin Kohler

J’avais donc été recruté parce qu’un titulaire avait quitté son poste. Depuis le départ de Ribéry, le vestiaire avait perdu son chef et j’avais impérativement besoin de rencontrer son successeur pour qu’il me forme. Deschamps n’était que le DRH : il choisissait les hommes et coupait les têtes lors des plans sociaux. Nasri, Clichy, Gonalons, Trémoulinas et d’autres, défendus par la CGT, défilaient tous les jours devant notre camp de base, défendu par des CGT (chiens grandement terrifiants). Le football comptait deux millions de licenciés et la liste s’allongeait avant chaque grande compétition.

J’avais ensuite rencontré Lloris, notre capitaine, le délégué du personnel, vers qui nous allions nous plaindre.

Je veux jouer davantage. Qu’on parle de moi. Qu’on me respecte. Qu’on me pistonne. Bordel, qui est le patron, ici ?



Ce n’était pas lui. Il paraissait dépressif et ne parlait qu’en posant des questions, comme si son avis ne comptait pas. Son rôle doublonnait clairement avec celui des journalistes. Au rez-de-chaussée, ce que j’appelais le groupe des stagiaires avait pris l’habitude de fumer dans une pièce donnant sur le jardin. Ils tiraient sur leurs sèches, sur les titulaires -mieux payés-, sur leurs contrats -à durée indéterminée-, et sur l’absence de perspective d’évolution au sein de la société. Digne, Mabuva, Cabella, Griezmann, Rémy et Schneiderlin avaient deux modèles : Pogba, qui avait directement signé un CDI en sortant d’école, et Ruffier, qui avait grimpé deux échelons d’un coup en rajoutant discrètement une photo au CV de Mandanda. La discrimination à l’embauche concernait vraiment toutes les boîtes.

Au premier étage se trouvait le placard. Le staff y rangeait les balais et les mecs au chômage technique qu’on gardait car personne n’osait les virer. Landreau avait aménagé l’endroit à son goût.

Au second bossait les emplois précaires. La mission d’intérim de Sakho avait été prolongée mais Mamad’ restait un travailleur clandestin (être défenseur en Premier League n’avait pas valeur de diplôme). Disons qu’il compensait ses lacunes par une volonté à toute épreuve ; le soir, il éteignait lui-même les lumières des projecteurs en partant le dernier. Cette main d’oeuvre bon marché semblait prête à tout pour trouver un job d’été au Brésil. Ainsi Koscielny et Giroud avaient intelligemment supprimé Arsenal de leurs parcours professionnels, et Sissoko se disait footballeur alors qu’on savait bien en le voyant jouer qu’il était, au mieux, rugbyman.

Evra, le ticket vers mon CDI

Au troisième étage, plusieurs fois par jour, se déroulaient des réunions interminables dont le but échappait à tous. Quelqu’un prenait la parole – le coach, généralement – pour nous expliquer comment accomplir des tâches que même les stagiaires pouvaient réussir : à l’entraînement, marquer des buts à Landreau ; en match, battre le Honduras. Nous écoutions d’une oreille discrète (l’autre obstruée par un écouteur) l’ordre du jour en intervenant seulement pour répéter la même chose que notre voisin, mais formulée différemment. À ce petit jeu, Evra était le plus fort. Il prenait souvent la parole. Fort. On le laissait raconter des conneries. Cela nous évitait d’en dire.

J’ai su qu’Evra était le boss quand j’ai compris qu’il était le plus carriériste d’entre tous. Il prenait de mauvaises décisions stratégiques mais il essayait toujours de défendre nos intérêts, sous prétexte de protéger aussi ceux du groupe. Devenir son pote m’assurait un CDI. C’était ça où attendre qu’il dégage.

Il vivait dans la suite la plus belle du quatrième étage. En fouillant dans son panier de linge sale, j’exhumais des chemises Armani, des chaussettes Vuitton, des caleçons Hermès, des soutiens-gorge Pimkie. J’avais récupéré le maillot qu’il portait contre la Jamaïque, puis le savon qu’il avait ensuite utilisé sous la douche.

Fais gaffe à ce slip Kevin, il m’a coûté 4 000. Il te plaît mon polo Waikiki, hein ? Allez, garde-le, va. Et après tu récureras mes chiottes !



J’avais vu toutes ses vidéos sur YouTube et celles de ses ex sur YouPorn. J’enregistrais ses discours pour les lui répéter en face afin qu’il m’admire et m’accepte dans sa cour. J’étais un collectionneur compulsif, acharné, méthodique, froid et cynique. J’avais toutes les qualités d’un tueur en série.

Kevin Kohler

 


 

Retrouvez les précédentes chroniques de Kevin Kohler.

Compte Twitter : @kevinkohlerpsg 
Son roman : Micmac Football Club, City Éditions, 2014, Maxime Mianat 

/ le 13 juin 2014

Commentaires