LE 24E HOMME #10 : célèbres mais seuls

/ le 30 juin 2014
LE 24E HOMME : célèbres mais seuls
Coup de blues pour les Bleus. En tout cas pour Kevin Kohler, 24e joueur (fictif) de la liste de Didier Deschamps pour la Coupe du monde et notre envoyé spécial sur place pendant la compétition. Avant le match contre le Nigeria ce soir, on fait le point sur le moral français.

J’ai voulu très tôt faire célébrité comme métier, depuis le jour où j’ai compris que cela ne nécessitait aucun talent particulier. Des gens sont admirés parce qu’ils font l’imbécile dans des vidéos sur Internet ou parce qu’ils draguent des vaches devant des moutons à la télévision. Ils sont le vide. Ils l’entretiennent et le comblent. On encense Sakho depuis le match contre l’Ukraine alors qu’il reste un défenseur brouillon, en difficulté face au moindre attaquant rapide. Je crois qu’à force de placer la lumière n’importe où, votre exigence a été aveuglée. Continuez d’encenser l’équipe de France. L'emphase vaudra toujours mieux que les critiques entendues après l'Equateur.

Suis-je célèbre ? Je vois dans Closer des « stars » que personne ne connaît. Le grand public ne me connaît pas non plus. Alors oui, je pense l’être. Avant de partir, Franck Ribéry m’a glissé cinq conseils pour augmenter ma popularité. En reformulant ses propos de manière compréhensible, cela donne ceci :

  • Il est préférable de faire beaucoup parler de soi dans un court laps de temps plutôt que de vouloir réussir dans la durée. Exemple : Hitler est plus célèbre que Jean Rochefort, dont la filmographie est pourtant plus riche.
  • Peu importe ce que tu dis, l’essentiel est de prendre la parole le plus bruyamment possible. Exemple : personne ne se souvient précisément des discours d’Hitler. Mais on se rappelle que dans ses films, il s’exprimait toujours très fort.
  • Possède un détail physique qui permettra au public de se souvenir de toi. Exemple : les beaux yeux bleus d’Hitler.
  • Trouve quelqu’un qui t’ouvrira des portes et te donnera confiance. Au début, Hitler voulait seulement peindre chez lui, tranquille. Et puis il a rencontré son agent.
  • Flatte les gens même si tu n’es rien, même si ça te semble stupide. Leur superhéros préféré se nomme Superficiel.


Depuis leur arrivée, les femmes des joueurs se battent entre elles pour déterminer laquelle est la plus populaire. Celle de Sagna traîne avec une journaliste qui fait semblant de l’apprécier parce qu’elle constitue sa seule porte d’entrée jusqu’à notre hôtel. La mienne est restée à Paris. Elle ne m’appelle pas. La télévision est le moyen le plus sûr dont elle dispose pour savoir ce que je fais. Si j’ai le malheur de draguer une journaliste, BFM TV le montrera et elle l’apprendra très vite. L’image contrôle tellement nos existences que nous sommes filmés même au travail. Il n’y a guère que les cambrioleurs qui soient dans ce cas ; et encore, pas dans toutes les maisons.


Avec Chiara, nous nous sommes dit « je t’aime » pour la première fois par SMS. Je me souviens de ce moment avec précision : il figure en page 68 de ma biographie. Tout en écrivant ce billet, au self de notre camp de base, je détaille son profil Instagram. Les photos de notre nuit de noce – enfin celles dont Paris-Match n’a pas obtenu l’exclusivité – s’exhibent au monde entier. A minuit dix, un autre homme que moi lui a écrit ce message : « C’était bien hier. »

Sur les parois de nos chambres sont scotchées les photos de ceux qui comptent pour nous. Les photos de nos comptables. J’aime bien Franck mais pas au point de l’idolâtrer. Je respecte son parcours. Ado, il a connu tellement de galères qu’il aurait pu ouvrir un port. Mettre le poster d’une star ? Laquelle ? Une chanteuse ? Rihanna envoie des tweets à Benzema pour gratter des RT. Une actrice ? Michèle Laroque like tous les statuts de Lloris, qui lui rappelle Palmade en plus jeune. Les politiciens ? Soumis. En cas de finale, Hollande nous a promis qu’il décalera le défilé du 14 juillet au lendemain. Les autres footballeurs ? On n’admire pas un concurrent, on le hait. Admirer quelqu’un, c’est admettre qu’il est moins fort que soi. C’est reconnaître une faiblesse dans un milieu qui n’en accepte aucune.

La table de Karim est remplie de flatteurs qui se sont ajoutés au fur et à mesure des victoires : 5 % d’entre eux sont des proches. Sa vie est un mur Facebook. Je n’ai jamais été autant entouré et pourtant je me sens seul. Toutes les cinq minutes, j’interroge les réseaux sociaux pour vérifier si l’on me cite. Je tape mon nom dans Google puis ma tête contre la vitrine des desserts. Me trompe-t-elle ?


Qui sont les gens que j’admire, au fond ? Ceux qui traversent un océan pour voir Schneiderlin titulaire. Ceux qui parviennent à aimer l’équipe de France autant que leur femme. Je lis vos messages. Je surveille vos propos. Comme les footballeurs, vous ne cachez rien… sauf que vous l’avez choisi. Je vous admire.

Kevin Kohler




Retrouvez les précédentes chroniques de Kevin Kohler.

Compte Twitter : @kevinkohlerpsg 
Son roman : Micmac Football Club, City Éditions, 2014, Maxime Mianat

/ le 30 juin 2014

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