Le 24e homme #1 : la liste de Deschamps

/ le 01 juin 2014
Kevin Kohler, 24e homme de l'équipe de France
Il a 23 ans, il est footballeur au PSG. Kevin Kohler a été appelé par Didier Deschamps pour disputer la Coupe du monde. Bonne nouvelle ? Ce joueur fictif raconte sans tabou les coulisses du parcours des Bleus.

Didier Deschamps m’a téléphoné hier soir, avant France-Paraguay, à l’heure de Questions pour un champion, pour m’apprendre qu’il me sélectionnait pour la Coupe du monde. La surprise a été totale : d’ordinaire, on ne me dérange que pour m’annoncer des bonnes nouvelles.
 
La perspective d’un séjour au Brésil avec d’autres footballeurs m’a immédiatement rappelé ces colonies de vacances où, étudiant, je surveillais des ados attardés afin de payer mes études. Combien me donnait-on cette fois-ci ? "On va sûrement prendre cher", ai-je entendu à l’autre bout du fil. Et encore, ça, c’était sans les primes.

Sur le banc, impossible de zapper devant le match

Je ne voulais pas partir. J’avais réservé deux semaines début juin au camping Le Blue Bayou de Valras-Plage, sans possibilité de remboursement en cas d’annulation. Puis je me suis souvenu que des hommes avaient défendu ce maillot avant moi, au nom de la France, de ses couleurs, lors de guerres et de combats sanglants, qu’ils en étaient revenus morts ou invalides, que ce pays, malgré ses défauts, méritait que l’on se batte pour lui, et surtout que les Brésiliennes étaient généralement peu vêtues. Le coach a ajouté :  

C’est non négociable. J’ai lu ton roman. On a toujours besoin d’un intello dans une équipe... pour rédiger un communiqué dans un bus, par exemple.



Toulalan indisponible, j’étais devenu le 24ème homme de sa liste.

Rongé par les doutes du soldat que l’on envoie mourir pour une cause perdue, j’ai annulé ma réservation puis j’ai rempli mon sac du nécessaire : un chargeur pour mon iPhone, des bouquins pour passer le temps quand je serai sur le banc, un dictionnaire Français-Ribéry, un passeport – faux, helvétique, afin de maximiser mes chances de passer le premier tour.
 
Les matches, je préférerais les vivre devant la télé que remplaçant. Sur le banc, je n’allais pas pouvoir zapper devant les Bleus. J’allais devoir les supporter, dans tous les sens du terme. J’hésitais entre la grande et la moyenne valise quand Deschamps m’a rappelé :

Viens léger, on ne restera que trois rencontres. Au fait, c’est quoi ton prénom, déjà ?



Kevin Kohler, 23 ans. Joueur du PSG.

J’avais beau être rarement titulaire dans mon club, je n’avais manqué aucune des listes précédentes diffusées à la télé. J’étais comme ces pauvres gens qui regardent les tirages du loto et espèrent gagner sans même avoir joué. Mais j’étais le 24e homme.
 
Le parfait dosage d’une liste réclame de l’expérience et de l’insouciance : des titulaires qui aiment montrer leur gueule et des remplaçants qui ferment les leurs. Un bon remplaçant doit être suffisamment mauvais pour ne pas inquiéter les leaders et les perturber. On me croit mauvais. Deschamps me l’a confirmé : il faut des joueurs médiocres pour remporter une Coupe du monde. Il l’a gagnée.

 

J’ai déjà commencé à me documenter sur le Brésil. Insécurité, chômage, meurtres, bracelets multicolores : ce reportage de Bernard de la Villardière m’a vraiment fait flipper. Je suis sûr que ce contexte n’effraie pas le sélectionneur. Il a l’habitude de tout ça puisqu’il a entraîné Marseille. Ce n’est pas tant ce pays qui m’inquiète, davantage la vie en communauté. J’écoute Brassens, je roule en Peugeot, je m’habille chez H & M, je n’ai aucun tatouage sur ma peau... J’ai le profil idéal du bouc émissaire.
 
Je ne réclame aucun statut, aucune statue. Je viens pour apprendre, comprendre et vous raconter. J’ai hésité avant d’accepter l’écriture de cette chronique puis des suivantes, mais mon agent m’a assuré qu’elles relanceront les ventes de mon roman. Voyez, je ne vous cache rien. Les autres sont depuis trop longtemps dans le milieu. On leur oblige à mentir, à garder le silence. Moi, je ne suis pas ligoté. Vous avez le droit de connaître l’intimité de ce vestiaire. Nous avons l’obligation d’être transparents, car nous représentons la France, sauf les soirs de défaite : alors, nous représentons l’immigration.

Kevin Kohler



Compte Twitter : @kevinkohlerpsg
Son roman : Micmac Football Club, City Éditions, 2014, Maxime Mianat

Réalisation photomontage : Mike Bouri

 

/ le 01 juin 2014

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