Laurent Ruquier et le rap en dix rencontres mémorables

/ le 13 novembre 2017
Laurent Ruquier et le rap en dix rencontres mémorables
Du bon et du mauvais.

Le mois dernier, la polémique Ardisson-Vald avait été l’occasion pour nous de revenir sur la longue et chaotique relation entre l’animateur de Salut les Terriens et le milieu du rap, avec des bons moments, des moins bons, pas mal de raccourcis honteux, et quelques séquences entrées dans la légende. Autre grand lieu de passage des rappeurs en pleine promo, le fauteuil de Laurent Ruquier nous a lui aussi offert bon nombre de séquences plus ou moins qualitatives restées dans les mémoires. Ici, les différences entre On N’est Pas Couché et Tout le Monde en Parle / Salut Les Terriens sont fondamentales : point positif, l’animateur laisse la parole à son invité ; point négatif, les chroniqueurs sont moins sympas que Baffie.

Disiz la Peste (2009)

 

Le contexte : Un grand classique, qui constitue globalement le contre-exemple parfait d’une bonne intervention de rappeur en télévision.

Taux d’animosité des chroniqueurs : On se dit l’ambiance va être plutôt bon enfant quand Naulleau lance d’entrée “vous m’êtes très sympathique à titre personnel”, mais l’atmosphère va très vite redescendre : “c’est plus rédigé qu’écrit” (Naulleau), “le moralisme est exaspérant” (Zemmour), “sans intérêt” (Naulleau) … pour faire court, disons que les deux chroniqueurs n’adhèrent que moyennement à l’opération promo de Disiz.

Ce qui fonctionne : Chaque intervenant dispose de suffisamment de temps de parole pour s’exprimer, et dispose à chaque fois d’un droit de réponse aux critiques qui lui sont adressées.

Ce qui ne fonctionne pas : La position de Disiz, qui donne le bâton pour se faire battre en se victimisant d’entrée : d’abord en jouant le refrain “on n’a pas de modèles d’écrivains en banlieue”, que Zemmour balaie d’un revers de la main en lui rappelant que le modèle d’un écrivain doit être la langue française ; et surtout, le suicidaire “on passe toujours en dernier dans les émissions”, qui permet à Naulleau de rappeler au rappeur qu’il fait plutôt partie d’une élite de privilégiés, puisqu’il est l’un des seuls auteurs de romans à avoir accès à une émission de télévision à forte audience justement grâce à son statut de star de la musique.

Sadek (2016)

 

Le contexte : L’un des bons exemples de la liste : Sadek est invité à l’occasion de la sortie de la sortie de Tour de France, un film dans lequel il tient le haut de l’affiche aux côtés de Gérard Depardieu. Bien connu du public rap, mais pas forcément du grand public, le rappeur fait belle impression et réussit parfaitement son opération promo.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Minimal, on a bien le droit à quelques critiques, notamment de la part de Yann Moix, mais un mec qui a écrit et réalisé Cinéman n’a pas vraiment le droit de parler de cinéma.

Ce qui fonctionne :  Sadek est franchement bon client, avec une excellente répartie, les échanges sont uniquement positifs, Despo Rutti est cité, bref, tout va bien. 

Ce qui ne fonctionne pas :  Ca baigne, tout baigne !


Mister You (2011)

 

Le contexte : Au sommet de sa gloire à l’automne 2011, un mois après la sortie de son premier album Dans ma grotte -son plus gros succès à l’heure actuelle-, Mister You entre de plein pied dans le monde du show-business en allant s'asseoir sur le fauteuil de Laurent Ruquier. Evidemment, tout ne se passera pas comme prévu, et comme le dira Mister You quelques années plus tard, “le rap français c'est pas vraiment l'truc tah Audrey Pulvar”.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Maximal, de Natacha Polony qui balance sans trembler “vous n’êtes pas Jean Valjean” et Audrey Pulvar dans le rôle du parfait petit procureur, qui tire des lyrics sorties de leur contexte et le lance uniquement sur des thématiques sans aucun rapport avec la musique.

Ce qui fonctionne : Laurent Ruquier qui prend la défense de son invité face à ses deux chroniqueuses, et Nicolas Bedos qui intervient lui aussi pour aller dans le sens de Mister You ; la bonne humeur de Mister You en toutes circonstances, qui en profite pour placer une petite punchline au passage : “j’ai pas fait l’ENA, j’ai fait Fleury”.

Ce qui ne fonctionne pas : Des chroniqueuses qui produisent une longue critique d’un album de rap en étant totalement étrangères à cette musique ; un artiste qui a probablement l’impression de se retrouver au tribunal et qui perd peu à peu ses moyens.

 

MC Jean Gab1 (2007)

 

Le contexte : On est en 2007, MC Jean Gab1 est déjà bien connu dans le milieu du rap, et a déjà fait quelques bonnes apparitions en télévision, notamment chez Thierry Ardisson. Alors qu’il tente de faire décoller sa carrière d’acteur, il vient présenter un film dans lequel il ne joue pas, Scorpion (il ne fait que participer à la BO), mais va surtout, comme à chacun de ses interviews, revenir sur son parcours chaotique.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Malheureusement, ni Zemmour, ni Naulleau, ni aucun des chroniqueurs qui se succèderont dans ONPC par la suite ne sont présents à ce moment là, seul Mustapha El Atrassi se démène pour jouer le rôle du Baffie de service, avec plus ou moins de réussite.

Ce qui fonctionne : La recette habituelle avec MC Jean Gab1 : le simple fait de raconter son parcours suffit à encanailler toute l’assistance. Pour couronner le tout, on est face à un excellent client télévisuel, qui enrichit son intervention avec ses deux atouts habituels : son vocabulaire de titi parisien, et ses punchlines audiardesques (“quand tu te torches le boul, t’es tout seul … s’il y a une autre main, ça devient bizarre”).

Ce qui ne fonctionne pas : A la limite, on peut regretter l’absence d’un antagoniste agressif à la Zemmour, puisque face à Gab1, le débat aurait forcément été haut en couleurs.


Nekfeu (2015)

 

Le contexte : 2015, Nekfeu est sur le point d’exploser à très grande échelle avec son album Feu, dont il vient faire la promotion sur le fauteuil de Laurent Ruquier. Tout ne va pas se passer comme prévu, et son passage fera polémique pendant des jours, voire des semaines.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Correct pour Léa Salamé, qui est dans son rôle, surréaliste pour Yann Moix, qui semble faire face au bourreau de son fils ou à un psychopathe ayant massacré toute sa famille.

Ce qui fonctionne : Nekfeu est un mec gentil et absolument pas susceptible, ce qui lui permet de désamorcer les attaques de Yann Moix et de rendre l’agressivité du chroniqueur contre-productive, là où d’autres seraient tombés dans le panneau et auraient haussé le ton.

Ce qui ne fonctionne pas : Le monologue interminable de Yann Moix, qui répète trente fois la même idée (“ultratrash sur des bonbons acidulés”, “de la douceur déguisée en violence”, “de la pyromanie sans pompiers”) ; le “j’ai lu Voyage au bout de la Nuit, mais je n’ai pas aimé” de Nekfeu, il aurait été plus simple d’avouer ne pas l’avoir lu


Fifty Cent (2009)

 

Le contexte : C’est rare, mais ONPC reçoit aussi parfois des artistes américains. Comme dans 100% des cas, le fossé entre le rappeur et le plateau hyper-franchouillard et un brin vieillot fait peine à voir, mais l’intérêt de la séquence est surtout la différence criante de traitement entre les superstars US et les simples petits rappeurs français.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Les deux tortionnaires habituels deviennent ici de bons gros chatons extrêmement mignons, certainement car froisser un artiste de ce calibre pendant sa tournée de promo en Europe ne serait pas une excellente idée.

Ce qui fonctionne : Fifty Cent est un mec sympa ; Laurent Ruquier n’hésite pas à lui demander s’il n’est pas gay ; et la séquence est suffisamment longue pour qu’on puisse évoquer d’autres sujets que les habituels clichés “rappeur musclé, bling-bling, gangsta-rap”

Ce qui ne fonctionne pas : L’absence de spécialiste du rap sur le plateau, qui se fait encore plus sentir que d’habitude ; Zemmour qui se lance dans une grande théorie économico-politique du rap, essayant de faire le lien entre mafia et industrie du rap, tout ça pour ne pas parler de musique et ne pas froisser son invité en l’attaquant trop frontalement.

 

Orelsan et Gringe (2016)

 

Le contexte : Premiers pas d’Orelsan et Gringe au cinéma, Comment c’est loin est une jolie réussite, tant sur le plan critique que commercial, qui se poursuit sur le plateau de Laurent Ruquier.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Léa Salamé compare Orelsan à Houellebecq, souligne le capital sympathie du duo, Yann Moix parle de “génies” … rarement invité aura été aussi bien accueilli sur ce plateau.

Ce qui fonctionne : La bonne humeur générale, les vannes d’Orelsan qui font mouche à chaque fois.

Ce qui ne fonctionne pas : Le consensus général qui trempe presque dans la complaisance, et qui pose question quant aux réelles intentions des chroniqueurs avec d’autres invités.


La Fouine (2016)

 

Le contexte : En chute libre après la trouble période des clashs, et ses incessants revirements artistiques, La Fouine vient présenter son album Nouveau Monde en 2016, avec beaucoup de bonne volonté, et se retrouve rapidement face à son pire ennemi : pas Léa Salamé, pas Yann Moix, mais lui-même.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Léa Salamé est critique sans être forcément trop méchante, Yann Moix navigue entre compliments sur la musique et ton extrêmement moqueur, prenant clairement son interlocuteur pour le dernier des abrutis.

Ce qui fonctionne : Pas grand chose, mais pour le coup, c’est plus la faute de l’invité que de Ruquier et son équipe.

Ce qui ne fonctionne pas : Le ton de politicien de La Fouine (“j’ai rencontré les français, j’ai rencontré le public”), un coup dans le pathos, un coup dans la pure démago,

 

Puff Daddy (2006)

 

Le contexte : L’un des premiers invités de l’histoire de l’émission, moins d’un mois après la diffusion de son tout premier épisode, en septembre 2006.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Pas le moindre chroniqueur à l’horizon, il s’agit des débuts de l’émission, et tous les automatismes qui feront son succès pendant les années suivantes ne sont pas encore en place.

Ce qui fonctionne : Laurent Ruquier rameute le staff de P.Diddy sur le plateau, et offre un petit moment de gloire à son coiffeur, son maquilleur et son assistante, une initiative rare mais fort sympathique ;

Ce qui ne fonctionne pas : Tout tourne principalement autour de la fortune de Puff Daddy, de son mode de vie, et de ses millions de dollars, ce qui laisse l’impression d’une interview très superficielle, mais qui reste tout de même assez cohérent étant donné le personnage.


Kool Shen (2009)

 

Le contexte : De retour en 2009 après une première annonce de retraite, Kool Shen vient défendre son nouvel album, Crise de Conscience, face à une équipe qu’il connaît déjà bien, et se fait plaisir en plaçant un  petit pont à Eric Zemmour.

Taux d’animosité des chroniqueurs : Zemmour démarre en fanfare avec un superbe “je me suis payé une double-peine : j’ai écouté, et ensuite j’ai lu les textes” ; Naulleau est moins difficile, puisqu’il avoue même avoir aimé l’album.

Ce qui fonctionne : Le débat est plutôt bien animé, comme souvent chez Ruquier, tout le monde a suffisamment de place pour exposer ses idées, et Kool Shen relance même le débat sur la fameuse question de la sous-culture, permettant à Zemmour de mieux détailler sa position sur le sujet.

Ce qui ne fonctionne pas : Les habituelles critiques d’un album rap par deux mecs qui n’y connaissent absolument rien et qui détestent cette musique. 

 


Crédits photos :  On n'est pas couché / Nekfeu / France 2

 

/ le 13 novembre 2017

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