Lacrim : le gendre idéal ?

Par Genono / le 22 février 2016
Lacrim : le gendre idéal ?
Détenu à Fresnes depuis novembre 2015, Lacrim charrie derrière lui un lot de clichés négatifs, inhérents à l'image de gangsta-rappeur qu'il s'est construit en quelques années. Derrière cette représentation un brin caricaturale, il y a pourtant bien plus qu'une simple contrefaçon plastifiée de codes véhiculés par N.W.A ou Brian De Palma. Lacrim joue de son personnage, évidemment, mais traine une authenticité rare, et fait parfois preuve d'une une sincérité émouvante.

Trois décennies après sa naissance dans le Val-de-Marne, Lacrim dort à l’ombre. Si les gamins de toute la France rêvent de sa destinée de star du rap, ils seraient bien peu avisés d’échanger leur place sur les bancs de l’école pour sa place sur le banc des accusés. Récoltant le fruit peu juteux d’un passé qui a forcément finit par le rattraper, la tête d’affiche de Def Jam France enchaine peines de prison et disques d’or, avec la terrible sensation d’être tiré à nouveau en arrière à chaque fois qu’il voit la lumière. Depuis que le succès est arrivé, il a ainsi été condamné à deux reprises pour des faits antérieurs : une première fois pour une affaire de vol à main armée datant de 2002, et pour laquelle il effectue un séjour de sept mois à Aix-en-Provence en 2013 après une première condamnation à huit ans. La deuxième, la plus médiatisée, a fait la Une de tous les médias en 2015 : une bête histoire d’empreintes laissées sur des chargeurs de kalachnikov utilisées pour le tournage d’un clip à Marseille … Les armes ayant été retrouvées au milieu d’un stock comprenant « cinq fusils d'assaut, deux fusils à pompe, une carabine semi automatique et 19 kilos de munitions diverses », et appartenant à des figures du grand banditisme local, la justice n’a pas fait de détails. « Tout perdre en une seconde j'vois que tout paraît possible », prédisait  Lacrim en 2010, à une époque où il n’avait  encore rien construit.

 

« Ce que j'ai fait je ne le regrette pour une seule raison : parce que ma mère a pleuré »

 

Quelles que soient les mésaventures qu'il a connu avant les disques d’or, personne ne peut nier que Lacrim est un garçon bien éduqué. Malgré des textes axés sur la violence et construits avec un vocabulaire plutôt fleuri, notre rappeur est toujours très poli en interview, et défend un certain nombre de bonnes valeurs. En fait, si l'on mettait de côté ses nombreux ennuis avec la justice, son amour des armes automatiques, et les quelques donzelles qui se promènent en petite tenue dans ses clips, Lacrim serait même le gendre idéal. Prenez par exemple ce passage où il demande innocemment "tu donnes du biff à ta meuf, combien tu donnes à ta mère ?". La jeunesse aurait tort de ne pas s'inspirer de ce type de conseils. Et même si le discours parait parfois un brin usité et presque trop bon-enfant, avec le sempiternel morceau-hommage à la maman ("elles sont plus que des reines, une pensée a toutes les mères, même si la tienne c'est la meilleure, au final c'est toutes les mêmes"), Lacrim a le mérite d'évoquer des souvenirs originaux ("elle était toujours de forme même pour se battre avec les condés") et de donner des conseils simples mais attentionnés ("couvre la bien d'une couverture quand elle fait la sieste"). Avant de sourire bêtement, posez-vous la question : en faites-vous autant ?

 

Alors évidemment, on force le trait. Tous les conseils donnés par Lacrim ne sont pas bons à suivre. "T’as de l’avenir, petit, si tu prends la kalash à Vladimir Poutine", "si t'as le uzi, faut lâcher les douilles" ... en fait, s’il n’était pas rappeur, Lacrim serait un excellent coach de Call of Duty. Son amour des armes automatiques est une des thématiques principales de ses textes, aux côtés des trafics de stupéfiants et de règlements de comptes entre voyous. Évidemment, quand on a fait son premier braquage à 15 ans,  et que l'on a passé les 15 années suivantes à mi-chemin entre la prison et le milieu parisien, puis le milieu corso-marseillais, on ne va pas considérer que devenir un homme prend autant de temps que de commander un verre en boîte. Lacrim traite des sujets qu'il connait, et malheureusement pour lui, ses connaissances en balistique sont plus étendues que ses connaissances en géopolitique internationale.

En affichant une telle propension à braquer, tirer, et tuer, l'auteur de R.I.P.R.O Vol.2 a très peu de chances d'être écouté à forts décibels en boucle dans les bureaux de la PJ de Versailles. Pourtant, contrairement aux apparences, Lacrim est l'un des rappeurs les plus respectueux des forces de l'ordre. De 13 à 17 ans, il est suivi par le même juge pour enfants, qui le reçoit une quarantaine de fois dans son bureau. A 16 ans, ce monsieur annonce au père de Lacrim : "aujourd'hui, votre fils entre en prison, et il n'en ressortira pas". Malgré les condamnations, il continue à respecter ce juge, là où 99% des rappeurs auraient enchainé les références haineuses à son encontre : "Ce juge était un bon mec, que je respecte encore beaucoup. Il croyait en moi, je l'aimais bien. Le jour où il m'a mis en prison, je ne lui en ai pas voulu, pas du tout." (interview Yard, 2014). Même chose avec la juge qui vient de le condamner à 3 ans ferme, ou avec la police, censée lui courir après : "La police fait son travail, et son travail, c'est de m'attraper. Je respecte ça, faites votre travail." (interview Clique TV, mai 2015). Presque un leitmotiv idéal, à afficher sur une jolie banderole dans tous les commissariats de France, pour motiver nos chers képis à se donner à fond.

 

« J'te laisserai de l'oseille et des principes quand j'serai parti, fils »

 

Et Lacrim, qu'est ce qui le pousse donc à se donner à fond, à enchainer les clips et les séances d'enregistrement pendant ses huit mois de cavale ? "Sur la tête de mon fiston, quand j'vais chez Louis Vuitton, c'est pour lui pas pour des putes / Je lui prendrais même du vison, j'pense à lui j'ai des frissons". Voila donc le fond du problème : après avoir tout arraché pendant la moitié de sa vie, Lacrim est devenu papa. Et si les années de prison ne lui faisaient pas peur il y a encore quelques années (« On vit la vie qu'on veut, pour ça on charbonne, on fait des longues peines »), aujourd'hui, le bonhomme a quelque chose à perdre. « Pour moi, la musique cela n'a pas eu ce côté rédempteur dont on me parle de temps en temps. Si j'arrêtais la musique, je ne replongerai pas. Ce qui m'a fait changer, c'est mon enfant », explique-t-il ainsi au cours d’un chat avec les internautes sur le site du Parisien, en septembre 2014. Entièrement dévoué au bonheur de son garçon -et de sa fille, née juste avant son incarcération-, il applique au gamin les mêmes codes de réussite qu'il entrevoit à son échelle : "Même mon fils ne met plus du plaqué-Gabbana", "J'amène mon fils au Monte Carl'", "Mon fils a quatre ans, on met les même sapes, collection Philipp Plein", "Mon fils a 5 ans, il se perd dans sa villa",  ... Même si tout cela peut prêter à sourire, il y a surtout dans cette surdose de confort matériel, la volonté de ne pas voir son rejeton suivre la même route que lui. "Jamais connu la puberté, onze ans j'tirais des grosses taffes" ... nul doute que Lacrim veut lui offrir une véritable enfance, celle qu'il n'a pas eu le temps de vivre : "17 ans, raté le million, le juge m'a privé de liberté".

 

Lacrim en père de famille responsable et en mari aimant ? Et pourquoi pas ? Car malgré quelques références obligatoires aux filles de petite vertu qui lui courent après ("elle n'a même pas eu ma queue cette salope, elle dit même qu'elle a un gosse de moi"), le rappeur est avant tout un amoureux transi. Traitée -dans ses textes, en tout cas- comme la plus grande des princesses de ce monde, sa dulcinée a de quoi rendre jalouse la terre entière : "Pas d'période creuse, ma femme elle aura son vison", "C'que t'as mis de côté vaut pas le blouson d'ma wife" ... Encore une fois, la réussite familiale est vue à travers le prisme du confort matériel et du luxe. Lacrim ne peut pas échapper à son personnage, et tout, absolument tout, est analysé selon le triptyque oseille-armes-braquages : "Ma chérie j'ai beaucoup d'ennemis, habitue-toi au fusil dans mon lit" ; "Les pieds sur le sable, toi au bord de l'eau / Mais j'oublie pas mes problèmes, la kalash peut toujours tirer dans l'eau"

 

« Qu’un homme, et fier de l’être »

 

Après avoir charbonné pendant des semaines entières afin de mettre sa famille à l’abri de son absence forcée pendant les trois prochaines années, Lacrim va désormais devoir s’attacher à une seule chose : la patience. Malgré toute la bonne volonté affichée durant sa cavale, son statut de gangsta-rappeur, son image sulfureuse, et la teneur de ses textes, ne vont pas pousser la justice française à l’indulgence et aux remises de peine –même si on imagine qu’en tant que personnage public, sa détention est aménagée. Au delà de l’aspect humain –qui ne concerne que l’homme-, le rappeur va devoir affronter une période d’inactivité artistique et d’inexistence médiatique beaucoup trop longue dans le marché de la musique de nos jours. A moins que ce ne soit l’occasion pour la France de se découvrir un French Gucci Mane, un garçon hyper-prolifique qui enchaîne périodes de détention et sorties frénétiques de mixtapes et albums.

En effet, malgré ce nouveau coup d’arrêt judiciaire, le rappeur du 94 a tout pour concurrencer les plus gros vendeurs de disques en France, et pour s’assoir sur le trône d’un rap-game tyrannisé par Booba depuis des siècles. Assagi par ses responsabilités familiales, Lacrim devrait, dès qu’il sera à nouveau libre de disposer à sa guise de son temps de vie, escalader les charts avec la détermination d’un mort de faim, et –souhaitons-le- la sagesse d’un homme qui a perdu beaucoup trop d’années à payer ses dettes envers la société. A trente ans passés, et avec le vécu cumulé de trois vies entières, l’heure est désormais au repos pour Lacrim. Avec les aspirations d’un Monsieur-tout-le-monde : « Je rêve de tranquillité, de millions de dollars ».

 

 


 

Photo : Fifou

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Par Genono / le 22 février 2016

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