Lacraps : l’élu de la matrice !

Par Genono / le 21 novembre 2016
Lacraps : l’élu de la matrice
Tel un Néo du rap français, Lacraps apparait comme une erreur au milieu de la matrice. Biberonné au boom-bap, le Montpelliérain est de ceux capables de faire le liant entre ancienne école et codes neufs, bref, de changer le jeu...

« Être lyriciste c'est difficile », clame Lacraps sur Ecoute-moi. Loin de céder à la facilité, le rappeur montpelliérain accumule les textes hyper-denses et enchaîne les rimes riches, défendant une certaine idée du rap et certaines valeurs très chères aux partisans d’une musique plus littéraire que dansante, ou pour caricaturer, au discours plus axé sur sur l’apologie du bien que sur celle du mal. Loin d’être une simple caricature de rappeur passéiste, Lacraps puise pourtant ses influences bien au delà du boom-bap. Amateur de la musique de Jul ou Booba autant que de celle de Jeff le Nerf ou Nakk, il fait partie de cette petite poignée de rappeurs capables de dépasser les frontières entre sous-genres. Mais au delà d’un simple débat sur l’éventuelle fonction –politique, éducative, divertissante, dansante- du rap, la figure et la position de Lacraps amènent des questionnements plus larges, notamment sur la place de la scène au sein de laquelle il évolue.

Machine à écrire artisanale

Marginalisée depuis le début des années 2010, la scène rap grossièrement catégorisée comme « consciente » reprend petit à petit du poil de la bête et des parts de marché, se nourrissant de l’appétit intarissable d’un public toujours attaché aux racines les plus textuelles du rap français. Après une période de flou pendant laquelle les rappeurs issus de cette scène ont tenté de garder la tête hors de l’eau, ces derniers ont fini par accepter leur sort, plongeant à tête baissée vers les profondeurs de l’underground français. En repartant de zéro, ils ont fait évoluer leurs méthodes de travail, recentrant leurs objectifs et remettant en question leur rôle sur le grand échiquier du rap français.

Là où Ghetto Phénomène ou Mister You arrondissent leurs fins de mois avec des showcases en club, Lacraps ou le TSR Crew survivent en enchainant les dates de concert dans toute la France. Il faut savoir s’adapter à son public et à ses exigences. Alors que le rap politisé a longtemps tenu les rênes d’un rap français marginalisé à l’échelle de la société et des médias, le rapport s’est ainsi inversé. Le rap est devenu la musique dominante à l’échelle nationale, et la dimension politisée s’est retrouvée en marge, là où elle doit se trouver : il est compliqué de vouloir représenter à la fois la musique la plus populaire ET le contre-pouvoir. Le rap conscientisé a donc finalement repris le bon chemin, redevenant une musique des bas-fonds, porteuse d’une contestation redevenue légitime et d’un message qui retrouve du sens.

Dans cet hypermarché qu’est devenu le rap français, où de nouveaux produits apparaissent chaque jour sans forcément se différencier de ceux de la veille, et où l’on a parfois l’impression de ne tomber que sur des copies low-cost d’artistes déjà en place, le rayonnage est d’une rigidité cadavérique : les trappeurs avec les trappeurs, les cloudeurs avec les cloudeurs, et les adeptes de boom-bap tout au fond, dans un recoin sombre et poussiéreux. Les lignes sont figées, et lorsque le produit ose s’aventurer sur des terres qui ne sont pas siennes, il se fait houspiller par sa clientèle.

 

 

L’élu de la matrice

Au milieu de tout ce marasme artistique, quelques élus semblent capables d’amener un peu de chaos, et de renverser ces rayonnages bien trop ordonnés. Parmi eux, Lacraps apparait comme une erreur au milieu de la matrice. Biberonné au boom-bap et aux boucles new-yorkaises, le montpelliérain est de ceux capables de faire le liant entre ancienne école et codes neufs, entre "vieux cons" et" jeunes abrutis". Malgré une préférence aussi évidente que naturelle pour un certain type de productions à 90 bpm, Lacraps est capable de varier, de ralentir, de s’autoriser quelques discrètes vocalises autotunées, de poser sur un beat trap, et de reprendre à son compte des codes appartenant aux tendances plus récentes du rap. En somme : un rappeur tout sauf dogmatique. Incroyable mais vrai.

Mais n’allez pas croire que vous êtes face à une girouette prête à tout faire subir à sa musique pour toucher un public plus large (« Tu veux attraper l'succès ? Tu t'es trompé j'suis l'pire appât » ). Seulement, le panel musical offert par le rap est fabuleusement étendu, et le rappeur lambda, quel qu’il soit, a souvent bien tort de s’imposer certaines limites sans autre raison que celle de la peur de choquer sa fan-base. En ce sens, Lacraps est peut-être l’élu. Celui qui est à fond dans son sous-genre la majorité du temps, mais qui s’autorise à regarder par la fenêtre de temps à autre : « je trouve la démarche musicale de Kendrick vraiment intéressante, c'est souvent hybride, et ça donne par moment une espèce de boom-trap super contemporaine » [interview Captcha Mag, avril 2016]. Encore loin d’être ce pur hybride, Lacraps sait moderniser le boom-bap, stopper l’écueil passéiste, se lancer dans l’égotrip, et jouer sur d’autres terrains que celui de la fibre nostalgique de ses auditeurs. Sans jamais perdre cet amour des mots, des formules, et de la rime riche, qui caractérise ses textes.

Je sais que ça vous casse les couilles, tous ces discours moralistes […] mais j’ai le sentiment que les mots rallient.



Dans le fond, Lacraps ne prend pas la posture du défenseur du bien, du gardien de la morale d’une génération en perdition. S’il appelle ses petits frères à suivre le droit chemin plutôt qu’à emprunter celui de la débauche, c’est qu’il repousse naturellement les comportements venimeux ou néfastes. Ni par hypocrisie – comme ces fameux rappeurs qui viennent faire la morale aux jeunes, bouteille de whisky en main-, ni par populisme démagogique –dans les charts, la kalash rapporte plus que l’allitération-, son discours lui ressemble : « chaque seize, c’est mes tripes, pas moins ». Dans le fond comme dans la forme, Lacraps n’est que l’incarnation rapologique de la personnalité d’Ali –son prénom, au civil.

 

 

Arborescence des possibles

Entre introspection (« J'ai frappé des murs à m'en casser les doigts »), égotrips (« j'te fais des fast-flows, comme si c'était la routine »), dénonciation sociale (« Dans les journaux j'ai vu des lycéens, des femmes s'faire matraquer »), voire revendications politiques (« Les politiques se servent du peuple, et dans leurs tracts ils nous méprisent »), l’arbre des thématiques abordées par Lacraps déploie ses racines aux limites du champ des possibles. Une diversité salvatrice, qui permet de rompre avec les éventuelles  redondances causées par le style parfois linéaire du rappeur, par la répétition rythmique de ses prods –même bpm-, ou par l’extrême densité de ses textes. Autre manière de casser ces clichés inhérents à tout artiste majoritairement orienté vers le boom-bap : l’humour et l’autodérision du rappeur, qui, sans jamais tomber dans la musique caustique –ce serait un comble pour un artiste à l’univers aussi sombre-, sait déclencher quelques contre-pieds bienvenus.

On a en effet longtemps reproché à la scène pseudo-consciente son attitude parfois trop plaintive, limite pleurnicharde. Sur ce point, Lacraps se détache de cette tradition, avec un point de vue toujours plus cynique que larmoyant, déployant un univers parfois sombre et désabusé, malgré quelques moments plus enjoués –bien qu’enjoué soit un terme un brin démesuré pour définir le co-auteur de 42 grammes. « Dans ma tête tout est sombre, tu pourrais même pas voir le sun ». Lacraps rappe pour exorciser ses propres démons, pour expulser toute la noirceur qui végète dans son psyché. Pour occuper l’ennui, aussi : « la galère est ordinaire : un micro, un piano triste ». Et puis, pour une dernière raison, peut-être la plus importante : envoyer l’auditeur dans les cordes.

 

L’aspect performance est en effet l’une des notions primordiales de chaque nouveau titre de Lacraps : « j'suis la preuve que chaque prod est brisable ». Le garçon sait écrire, sait rapper, plus personne n’en doute. Mais il semble vouloir le prouver encore et encore, parfois plus que de raison, enrichissant tellement ses rimes qu’un freestyle de Lacraps ressemble parfois à un plaidoyer ploutocrate. D’allitérations en antanaclases, d’assonances en paronomases, les figures de style s’empilent, avec pour seul but de désarçonner l’auditeur, trop habitué à des schémas de rimes grossiers et prévisibles. Préférant surprendre l’auditeur par une rime multisyllabique inattendue plutôt que par une punchline facile, Lacraps se pose en esthète de la rime baroque, s’inscrivant dans la grande tradition des lyricistes à la française, de Hifi à Nakk, de Koma à Lino.

Si les adeptes de l’ancienne école reprochent aux artistes actuels des sonorités trop éthérées ou une utilisation trop systématique de l’autotune, les amoureux des tendances récentes fustigent la mentalité passéiste des défenseurs du boom-bap, et la monotonie de leurs rythmes d’un autre âge. Une situation conflictuelle insoluble, qui ne semble pouvoir aller au-delà du sentiment d’incompréhension mutuelle. À moins qu’un élu apparaisse, transcende les communautés, et prouve à chacun des deux camps qu’un texte dense et des rimes riches sont compatibles avec une prod trap et un refrain autotuné. Quand Lacraps, Jul, Dooz Kawa et Kekra se réuniront le temps d’une poignée de punchlines, l’humanité connaitra enfin la paix.

 


Crédit photo : YouTube 

 

Par Genono / le 21 novembre 2016

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