La Rumeur, 20 ans de constance et de différence

Par Yérim Sar / le 23 février 2017
La Rumeur, 20 ans de constance
Deux membres du groupe, Hamé et Ekoué, ont sorti cette semaine "Les Derniers Parisiens", non pas un album mais un long-métrage de cinéma. C'était l'occasion de revenir avec eux sur leur parcours assez unique dans le paysage du rap français.

L'histoire de La Rumeur commence à la fin des années 90, en 1997 si l’on s’en tient à la 1ère sortie officielle, le maxi Poison d’Avril. Côté MC, l’équipe est formée par Ekoué, Philippe aka Le Bavar, Mourad, tous d’Élancourt (78) et Hamé originaire de Perpignan, complétée côté beatmakers par Soul G et Kool M qui sont aussi leurs DJ sur scène. Leur stratégie dénote déjà dans le sens où plutôt qu’un 1er projet collectif, La Rumeur prend d’abord le temps de développer le style et la personnalité de chacun au sein d’une trilogie de maxis : le 1er volet est centré sur Ekoué, le second sur Hamé et le 3e sur Mourad et Philippe. C’est seulement une fois ces bases établies que peut sortir le premier album, L’Ombre sur la mesure, qu’on peut considérer aujourd’hui comme un classique du rap français.

 

L'authenticité avant tout

Cela tient à plusieurs choses. D’abord il y a le soin apporté à l’écriture. Le groupe livre une œuvre cohérente de bout en bout, chaque mot est pesé, chaque thème exploité jusqu’au bout, il n’y a que très peu de remplissage. Ensuite les rappeurs ne se forcent pas à poser ensemble coûte que coûte si le morceau ne l’exige pas, l’album contient à nouveau des solos. Enfin, il y a les instrus sur-mesure de Kool M et Soul G, qui donnent à l’album une couleur très à l’ancienne, posée, où l’ambiance oscille entre film noir (déjà) et mélancolie. Côté rap, le crew ne jure que par le naturel, il faut que le flow corresponde à peu près à ce qu’ils sont dans la vie de tous les jours : pas d’emprunt à l’Amérique, pas de gimmicks… ça a pu refroidir un public plus amateur d’envolées spectaculaires, mais c’est l’identité du groupe. Pour Ekoué « le flow doit découler de ta personnalité, comme ta démarche. Tu n’entres pas en cabine en pompant le rappeur US du moment, il n’y a rien de plus nul comme approche . J’avais eu la chance d’aller à New York et de traîner avec des potes de Biggie, ce que j’avais retenu c’est que leur débit venait spontanément, à partir de leur façon normale de parler, nous on vient de cette école ».

Malgré tout, on peut distinguer les spécificités de chacun : Ekoué mise sur sa voix et a un style très direct, Hamé fine plume est le plus littéraire, Mourad plus discret est un peu l’homme de l’ombre du groupe, quant au Bavar, c’est le plus cru mais aussi le plus technique (et pas technique dans le sens « multi-syllabiques incompréhensibles »), comme on peut le voir dans ses bonnes œuvres ici.

 

La Rumeur n’avance pas seule, mais en s’inscrivant dans le courant rap de fils d’immigrés, « une façon de revendiquer la différence avec le reste du rap français et la non-américanisation surtout, on est des Africains nés en France », explique Ekoué. A leurs côtés on retrouvait alors de temps en temps Le Téléphone Arabe, Al, Les Grandes Gueules (ancien groupe de Demi-Portion) ou encore Rocé et surtout Anfalsh, l’équipe de Casey.

 

Prises de position

L’autre grosse particularité de La Rumeur, c’est d’assumer un point de vue sur le monde et de ne pas se limiter aux clichés éculés. Séquelles économiques comme psychologiques du colonialisme, violences sociales et policières, consternation devant l’état du rap français ; jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction, comme diraient d’autres. « On a tenté, je dis bien tenté, de rester fermes sur nos positions, et aujourd’hui, j’estime que le temps nous donne raison, on est toujours là, alors que certains disaient que c’était juste de la posture... ». Parmi ces prises de positions il y a le refus de collaborer avec Skyrock (« eux c’est à vie, ils m’ont envoyé en garde-à-vue en plus », précise Ekoué), dont le groupe déplore le monopole et l’orientation des programmes ; ils ont fait partie des premiers à expliquer pourquoi et en quoi cette radio n’avait aucune légitimité sur le sujet malgré son côté rap-friendly et les insultent régulièrement avec un enthousiasme qui fait chaud au coeur. De la même façon, pas question de fricoter avec le PS ou SOS Racisme, dont les rappeurs observent les tentatives de récupération de la jeunesse immigrée tout en les méprisant autant que le reste de la classe politique. Cela les amènera d’ailleurs à un grand moment de télé face à Malek Boutih.

 

 

« On était aussi surpris que lui, en plus, Ardisson nous avait pas du tout prévenus qu’on serait face à lui, mais bon… » se souvient Hamé en souriant. Cependant une conséquence moins folichonne vient noircir le tableau. Après une plainte de Skyrock qui n’aboutit à rien, c’est au tour du Ministère de l’Intérieur d’attaquer le groupe pour un article écrit par Hamé dans un fanzine qui accompagnait la sortie de l’album. L’objet du délit : la dénonciation des meurtres policiers.

 

Le procès

Et c’est là le principal : au fond, La Rumeur n’était pas un groupe hardcore, ni même perçu comme spécialement plus engagé que les autres à ses débuts. Par contre, ils ont assumé leurs opinions là où d’autres faisaient tout pour esquiver les confrontations directes. Ainsi, pour le procès qui durera plus de 8 ans, pas question d’invoquer une quelconque provocation artistique ou de jouer la carte de l’émotion : le groupe convoque des sociologues et historiens de la police en témoins et entreprend de prouver la véracité de ses dires.

 

Ils ont fini par gagner et sortir relaxés, ce qui signifie que grâce à eux il existe un précédent judiciaire qui vous permet de dire que la police assassine impunément sans tomber sous le coup de la diffamation. Et ça c’est quand même la classe, surtout ces temps-ci. Artistiquement, consciemment ou non, cela a en partie contribué à orienter leur musique non pas dans une violence plus dure gratuitement mais simplement plus ciblée : si certains pouvaient encore les prendre pour des gentils en survolant d’une oreille distraite leurs premiers projets, à partir de l’album Regain de Tension et jusqu’à aujourd’hui, le discours est plus cynique, blasé, et sans concession. Cela se double d’une évolution logique des instrus qui adoptent un côté plus électronique. Ekoué fait notamment la rencontre du compositeur PAT, qui travaille sur les compilations Nord Sud Est Ouest, dont la couleur plus moderne va dans le même sens. Le LP Du Coeur à l’outrage représente bien la synthèse de leurs différents bagages, au niveau fond comme forme.

 

 

Toujours actifs

Si La Rumeur a survécu à cette actualité plutôt très lourde et handicapante c’est parce qu’ils ont toujours été un groupe de scène. Concrètement, leurs ventes étaient plus qu’honorables pour des indés mais c’est via le live, depuis le début, qu’ils se faisaient connaître, que ce soit pour défendre un album ou non. « C’est indispensable ce contact avec le public, renchérit Hamé, on vient de là, on aime se fondre dans la foule après les concerts, c’est aussi ça l’identité de La Rumeur ». Les projets de cinéma ont certes un peu ralenti la cadence côté musique après l’album Tout brûle déjà, mais ce n’est jamais vraiment parti. Quand ils ne pouvaient pas sortir d’albums, ils ont par exemple sorti plusieurs volumes d’inédits datant d’époques diverses, à la manière des Trésors Enfouis des Sages Poètes De La Rue, avec évidemment pas mal de pépites pour les fans. Quant à leur évolution en terme d’écriture, on sent le poids des années et le regard toujours lucide et critique mais plus apaisé. C’est ce qui donne des descriptions de soirées ou d’errances parisiennes qui riment souvent avec des monologues internes plutôt inspirés. « On a toujours traîné de nuit dans Paris, reconnaît Ekoué ça pouvait être hyper violent, des fois t’avais une gerbe de fleurs parce que quelqu’un s’était fait tuer sur le trottoir… j’avais un ami à moi qui tenait un sex shop dans le coin, je lui ai fait une casse-dédi dans le film (rires), j’allais mater tous les match du PSG chez lui parce que j’avais pas Canal. On a vachement écrit là-dessus, sur l’errance nocturne, Hamé a le magnifique Un chien dans la tête, moi j’ai Quand la nuit tombe, c’est des textes que t’avais envie d’écrire en marchant. »

 

Du micro à la caméra

La plupart du temps, les rapports entre rap et cinéma se limite à la reconversion totale ou partielle de certains artistes en comédiens, mais ce n’est pas du tout ce qui intéressait nos amis. Fidèles à eux-même, ils voulaient avant tout raconter une histoire, aux commandes du script et de la caméra. Et pas question pour eux de faire un street-film ou un caricatural « film de rappeur ». Cette nouvelle expérience commence avec le téléfilm De L’Encre, diffusé en 2011 sur Canal +. « C’était de la télévision donc on n’a pas fait exactement comme on l’entendait, mais je suis super fier du résultat, et bizarrement ça a bien marché, les gens l’ont bien accueilli », se félicite Ekoué. Après un court-métrage toujours avec Reda Kateb, Hamé et Ekoué décident de franchir le cap du long-métrage de cinéma avec Les Derniers Parisiens. Cette fois on est à des années-lumière du milieu rap : il s’agit de l’histoire de deux frères gravitant autour d’un bar à Pigalle, le plus jeune souhaitant se faire de l’argent le plus possible tandis que l’autre est bien plus posé. Et au-delà de ça, il y a une vision d’un Paris populaire que le cinéma français avait un peu perdu de vue.

 

"On a conçu le film comme un voyage un peu initiatique, résume Ekoué, tu passes d’un endroit à un autre, dans une voiture, tu te retrouves à Château d’Eau, dans une soirée, puis tu passes à Gennevilliers… Gennevilliers filmé en trois plans : le RER, l’interphone avec les mecs qui jouent au ballon, et l’appartement. Pour le coup ça c’est hiphop. Plutôt que d’arriver comme ils font tous, avec les mêmes images en boucle : tu vois une maman qui porte le hijab dans un parc avec son gosse, qui lui dit « vas-y mon p’tit, vite, viens prendre ton goûter » juste après t’as un mec qui fait une roue arrière en moto ou qui parade en quad… Tu sais, ce genre de trucs, pourquoi pas hein, mais nous, on connaît tellement bien cette matière-là, qu’on n’a même pas besoin de te rajouter de la crème chantilly. On te l’explique en trois plans, bim-bim-bim, terminé. Quand on était au montage, c’était assez simple, vu qu’il y a très peu d’artifices. Tout simplement."

Les deux rappeurs et cinéastes confirment qu'en parallèle de leurs projets à l'image, ils n'ont jamais lâché la musique. Sur scène, forcément, pour satisfaire ce « besoin de réalité » cher à Ekoué mais aussi sur disque : le groupe au complet (avec un bemol pour Mourad mais ils assurent qu’il sera peut-être également de la partie) est à nouveau en train de bosser sur un nouvel album. Toujours finir sur un happy end.

 


Crédit photo : La Rumeur

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Par Yérim Sar / le 23 février 2017

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