La "mort" de SoundCloud : la fin de la diversité dans le rap ?

Par Genono / le 31 juillet 2017
La mort de SoundCloud : vers la fin de la diversité dans le rap ?
Pionnière du streaming musical, terrain d'expérimentation pour rappeurs et beatmakers, la plateforme SoundCloud vit peut-être ses dernières heures. Une bien triste nouvelle pour les amateurs de rap.

Entre rumeurs invérifiables, informations réelles, et annonces contradictoires, l’avenir de SoundCloud paraît plus que jamais incertain. Après avoir licencié quasiment la moitié de ses effectifs et fermé deux bureaux (à Londres et San Francisco) pour faire face aux pertes financières cumulées lors des dernières années, la plateforme musicale née en Suède peine à trouver un modèle économique durable, et à survivre à sa dixième année d’existence. Il y a quelques jours, TechCrunch, un site spécialisé -et particulièrement réputé- en économie numérique, annonçait un délai de moins de trois mois avant la fin du calvaire : en l’absence de liquidités supplémentaires, ou de nouveaux investisseurs, SoundCloud finirait par ne plus pouvoir assurer ses services -et donc, en toute logique, par mettre la clef sous la porte.

Une situation qui peut surprendre, quand on sait que la valeur de SoundCloud était estimée à plus de 700 millions de dollars encore récemment. Mais il ne s’agit pas, ici, d’entrer dans des considérations économiques détaillées. La mort programmée -bien qu’incertaine- du réseau fondé par Alex Ljung et Eric Wahlforss il y a dix ans constitue surtout pour nous, amateurs et passionnés de rap, une nouvelle particulièrement sombre. Terrain de jeu des beatmakers en herbe, des rappeurs amateurs, et des DJs de chambre, Soundcloud a en effet longtemps constitué une véritable mine d’or pour tout bon digger qui se respecte.


Successeur de Myspace, ancêtre de Spotify

La croissance phénoménale mais éphémère de SoundCloud rappelle fortement la destinée de Myspace il y a une quinzaine d’années. Lieu de rencontre entre musiciens du dimanche, hybride archaïque à mi-chemin entre Instagram et Spotify, Myspace était à la fois un réseau social avant l’heure, et un précurseur du streaming musical. Sa chute -lente mais inexorable- lors de la deuxième moitié des années 2000 a laissé dans l’expectative nombre d’artistes amateurs ou indépendants, qui se sont alors logiquement tournés vers Soundcloud. A l’époque, Myspace était en effet un réseau idéal pour bon nombre de rappeurs et beatmakers, qui avaient enfin trouvé un moyen adéquat d’entrer en communication directe avec leur public ou avec des collaborateurs potentiels.

Les premiers buzz internets transformés en succès véritables avaient alors posé les bases du bouleversement à venir de l’industrie du disque et des modes de consommation de la musique. Soulja Boy est l’un des meilleurs exemples de ce que pouvait apporter Myspace à un musicien à l’époque : armé d’un ordinateur portable, d’une carte-son, et -selon la légende- d’une simple version démo du logiciel FL Studios, il devient une star en quelques mois, symbolisant à lui-seul toute la réussite de la plateforme internet. La destinée de Soulja Boy n’a pourtant rien de si extraordinaire, en 2017 : on ne compte plus les cas d’artistes indépendants devenus stars suite à un titre viral.

Si Youtube est évidemment la star des réseaux, d’autres outils moins usités par le grand public ont permis le développement et l’explosion médiatique de rappeurs et beatmakers. Parmi ces outils, SounCloud a longtemps constitué l’un des plus grands terrains de chasse du monde pour tout amateur de rap aimant s'aventurer un tant soit peu hors des circuits traditionnels.

 

Entre réussites grand public et scènes (très) confidentielles

La grande histoire d’amour entre Soundcloud et le rap se joue sur deux tableaux : d’une part, les stars de l’industrie tirant la plateforme vers le haut grâce à leurs chiffres d’écoutes parfois hallucinants ; d’autre part, les petits artisans cumulant quelques dizaines à quelques centaines d’écoutes par morceau, et constituant l’une des principales faunes de ce microcosme virtuel.

Dans le premier cas, les réussites les plus éloquentes s’appellent Chance the Rapper, Lil Uzi Vert, ou encore Desiigner. Le premier cumule un million et demi d’abonnés à son profil Soundcloud, et y publie régulièrement de nouveaux morceaux, voire des projets complets proposés en écoute gratuite :

 

Même principe pour Lil Uzi Vert, qui a mis en ligne une petite dizaine de projets différents ces deux dernières années, ou Desiigner, dont le titre Panda a été streamé plus de 160 millions de fois -un score qui serait déjà incroyable sur Youtube, et qui l'est donc d'autant plus sur un support moins répandu.

 

Ces stars du rap ont permis à la plateforme suédoise de gagner en crédibilité mais également en notoriété auprès d’un bien plus large public que celui des purs passionnés. A l’heure où l’on évoque la faillite inéluctable de SoundCloud, Chance the Rapper apparaîtrait d’ailleurs comme le grand sauveur, capable d’injecter les millions nécessaires afin de relancer la machine.

L’autre versant de la relation SundCloud-rap est l’opposée absolue des millions de streams et d’euros des divers Desiigner et Chance the Rapper. Entre beatmakers expérimentaux et rappeurs n’ayant jamais posé les pieds dans un studio, le bestiaire de SoundCloud constitue en effet un véritable bouillon de culture : y rechercher quelque chose de précis (un beat dans tels tons, un rappeur dans tel style), c’est se jeter dans une quête infinie, où chaque nouveau clic engendre dix nouvelles suggestions. Comme dans une brocante, on tombe alors sur tout et n’importe quoi, mais de bizarreries en curiosités, on finit toujours par atterrir sur une perle rare.

Pour un simple auditeur, parcourir les allées de SoundCloud, c'est avant tout l'assurance d'être dépaysé, en particulier lorsque l'on a habituellement tendance à suivre les grandes tendances du rap -français comme américain- sans trop se poser de questions. Contrairement aux sites purement consacrés à la publication de mixtapes gratuites -Datpiff ou Livemixtapes aux Etats-Unis, Haute Culture en France- sur lesquels l'expérimentation n'est pas une pratique dominante, SoundCloud est un véritable laboratoire permanent, au sein duquel se croisent rappeurs et producteurs amateurs. Évidemment, certains croisements aboutissent à des monstruosités, mais lorsque l'alchimie réussit, le résultat en vaut généralement la peine.

 

Principal acteur de la diversité dans le rap

Pour bien comprendre l’apport maximal de SoundCloud aux diverses scènes alternatives du rap, il suffit de se mettre en conditions : supposons que vous soyez un rappeur amateur -c’est le cas de 80% de la population française de moins de trente-cinq ans, et c’est donc peut-être votre cas. Vous souhaitez enregistrer un petit album de dix titres, avec votre ordinateur portable, un micro premier prix, et quelques logiciels crackés. Vous avez passé les six derniers mois à peaufiner vos textes et vous vous entraînez à varier les flows en acapella. Problème : vous n’avez aucun beatmaker sous la main -ou pire : vous connaissez un beatmaker qui tente de vous refiler ses prods “à la Young Chop”. C’est là que SoundCloud entre en jeu : armé d’une flopée de hashtags et d’une patience sans limite, vous allez explorer l’univers des beatmakers de la plateforme suédoise. Vous allez y passer des nuits blanches, jeter des centaines de prods, mais vous finirez pas trouver les combinaisons parfaites pour réaliser un album correspondant en tous points aux couleurs recherchées, alors que sur un autre réseau, vous auriez dû vous contenter d'une majorité de beats dans une certaine tendance, avec beaucoup moins de nuances et de prises de risques.

Si SoundCloud venait réellement à fermer, il y aurait donc de fortes chances pour que tous les ovnis musicaux qui viennent perturber le circuit rap chaque année aient beaucoup plus de mal à se diversifier, et doivent finir par se pencher vers les innombrables type-beats disponibles sur Youtube. Des supports qui peuvent être de qualité, certes, mais qui représentent l'antithèse absolue de la diversité et de l'innovation. Sur le même principe, SoundCloud, grâce à la liberté laissée pendant des années à ses utilisateurs en termes de droits, a longtemps été un bastion du remix. Ces règles ayant évolué, de nombreux Djs ont fini par émigrer vers d'autres structures moins restrictives comme Mixcloud.

C'est probablement le destin qui attend les milliers de rappeurs et beatmakers amateurs s'ils souhaitent continuer à créer avec autant de liberté et de possibilités. Certains devront se faire l'effort de se structurer pour terminer sur les plateformes de stream légal les plus classiques (Deezer, Apple Music, Spotify ...), d'autres tenteront leur chance sur des supports plus ou moins alternatifs. La vie reprendra son cours comme après n'importe quelle déforestation, mais il faudra du temps et de la patience avant de retrouver une faune aussi variée et colorée.

 


Crédit photo : Mike Pont / Getty Images

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Par Genono / le 31 juillet 2017

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