La mixtape de rap français, de DJ Clyde à R.I.P.R.O 3

/ le 27 novembre 2017
La mixtape de rap français, de DJ Clyde à R.I.P.R.O 3
A l’heure où la distinction entre le format album et ses dérivés tend à disparaître, laissant les différents formats se regrouper sous l’unique terme “projet”, la mixtape continue cependant à vivre de beaux jours, à l’image de la réussite du dernier volume de R.I.P.R.O. Lacrim, Hamza, Kekra, Kaaris …

Ces dernières années, nombre d’excellentes mixtapes ont conquis le public français. Pourtant, si l’on jette un oeil dans le rétro, leur format -clairement plus proche aujourd’hui de l’album que de la “cassette mixée”- n’a quasiment plus aucun point commun avec ce qu’il était à l’origine.

 

Les années 90 : la confidentialité avant l’âge d’or

Né aux Etats-Unis, et largement utilisé dans le hip-hop dès ses débuts, la mixtape est en effet, à la base, un support plébiscité par les DJ, qui enregistrent alors leurs performances sur cassettes afin de les distribuer au plus grand nombre. Dans les années 70, les pionniers du genre comme Afrika Bambaataa, Grandmaster Flash et DJ Kool Herc misent énormément sur le format cassette pour diffuser leurs oeuvres. Plutôt amateur au départ, le genre évolue et se professionnalise, et la mixtape connaît un véritable âge d’or au début des années 90. En France, il faut attendre 1994 pour voir la première véritable tape commercialisée -il s’agit du premier volume d’une longue série lancée par DJ Clyde. Avant lui, d’autres ont été enregistrées, notamment par Akhenaton, mais aucune n’avait été commercialisée, et il s’agissait donc techniquement de démos destinées aux maisons de disques.

Distribuées dans les premiers magasins consacrés à la culture hip-hop, notamment à Tricaret, ces cassettes sont encore très artisanales : de la duplication aux visuels, tout est fait à la main. Très confidentielles au départ, elles atteignent rapidement un public plus large, et les DJ en question -Clyde, mais aussi Cut Killer, Goldfingers, DJ Spank ou DJ Asko- finissent par ouvrir leurs portes aux rappeurs français, alors qu’ils se focalisaient au départ sur les sons US. Prenant au fur et à mesure de plus en plus de poids au sein du milieu rap, le format devient rapidement un incontournable pour les rappeurs qui se lancent sur le marché. Cut Killer réalise ainsi les premiers projets de Lunatic ou Ménage à 3 dès 1995.

De plus en plus ambitieux, les DJ collaborent avec des labels indépendants puis des maisons de disques pour réaliser des mixtapes de plus grande envergure. En 1997, le mythique Opération Coup de Poing, par exemple, réunit la crème des rappeurs français -principalement indépendants, mais certains sont signés- en devenir : Lunatic, Rohff, Nysay, Oxmo Puccino, la FF, Metek, Hi-Fi, Arsenik, la Mafia K1Fry … De la simple cassette mixée par un DJ, on évolue alors doucement vers de véritables compilations -parfois fourre-tout, parfois consacrées à un label ou un collectif, un département ou un arrondissement. En France, le marché est en pleine explosion, et on retient de la période s’étalant de la fin des années 90 au début des années 2000 quelques mixtapes restées dans les mémoires de tous les auditeurs de l’époque.

 

Les années 2000, la jungle des formats

Une fois les années 2000 bien entamées, la donne change : d’une part, la cassette disparaît petit à petit au profit du CD, d’autre part, le rap a pris une telle importance pécuniaire qu’il n’est plus question de laisser les DJs faire leur beurre dans leur coin. La mixtape évolue : tour à tour compilation (Patrimoine du Ghetto, Niroshima, Sang d’Encre) ou format hybride permettant aux gros rappeurs de livrer des projets moins aboutis que leurs albums, d’utiliser des faces B, ou de proposer des remixs (Autopsie, Capitale du Crime, Le Cauchemar du rap français). A la fin des années 2000, certains instaurent même des techniques de promotion particulièrement innovantes, à l’image de Mister You, qui cache des surprises destinées aux auditeurs dans les exemplaires commercialisés de sa mixtape Arrête You si tu peux. A cette époque, le rap français, le rap français croule sous les formats : l’album et la mixtape dominent, le maxi se meurt, l’EP commence à prendre de l’importance, et surtout, le street-album, produit intermédiaire entre l’album et la mixtape, fait son apparition -la confusion étant d’ailleurs parfois inévitable.

Les discographies respectives de deux des principaux poids lourds des années 2000, Booba et La Fouine, est l’illustration la plus parlante de la manière dont albums et mixtapes se complètent pendant les années 2000 : leurs albums officiels sont des machines de guerre qui ne laissent rien au hasard ; en revanche, leurs mixtapes font office de véritables récréations, sur lesquelles on alterne entre fonds de tiroirs (Autopsie Vol.1), gros morceaux destinés à porter le projet dans les charts (Bakel City Gang, Cherche la Monnaie, Vécu, Double Poney), featurings qui n’ont pas forcément leur place sur un album, et pistes solo offertes à des artistes proches (Kennedy, Canardo, Mala, etc).

 

 

Années 2010 : mixtapes gratuites et streaming

En dehors de ces mastodontes de l’industrie, le format mixtape continue à perdurer pendant la deuxième moitié des années 2000 et le début des années 2010. Mieux, il se renouvelle : l’arrivée sur le marché francophone de plateformes de streaming et téléchargement gratuit lancent le phénomène des mixtapes gratuites, chose qui existait aux Etats-Unis depuis de nombreuses années, mais qui n’avait pas d’équivalent en France avant l’arrivée du site Haute-Culture. Phénomène confidentiel au départ, il explose lorsque des têtes d’affiches ou des stars montantes comme Gradur, PSO Thug, Mac Tyer ou DJ Weedim, investissent la plateforme -Gradur fait notamment planter les serveurs du site en octobre 2014, lorsqu’il publie ShegueyVara volume 1, sa première mixtape officielle, composée de 45 titres, dont une bonne moitié réservée à sa famille musicale.

Cependant, l’aventure française des mixtapes gratuites est de courte durée : l’explosion du streaming deux ans plus tard met fin aux ambitions du site Haute Culture, qui doit réorienter son contenu vers des news musique et gossip. Désormais, un artiste préfère logiquement publier ses projets sur des plateformes payantes comme Spotify, Deezer ou Itunes, qui lui proposent une offre intermédiaire entre commercialisation de la musique et accessibilité par le plus grand nombre. Malgré tout, le format mixtape continue d’exister, avec de nouvelles évolutions : à l’heure actuelle, l’immense majorité des mixtapes d’artistes françaises sont en réalité des albums déguisés, à l’image des derniers projets d’Hamza ou de Lacrim, produits, réalisés et promotionnés comme de véritables albums. Même exigence de qualité chez Kekra avec sa série Freebase, Alkpote avec L’Orgasmixtape, Vald avec NQNT, ou encore Jul, qui inverse les choses : ses fameux “albums gratuits” publiés deux fois par an correspondent en réalité à des mixtapes gratuites -mais à l’heure actuelle, la distinction a-t-elle encore un sens ?

 


 

Crédit photo : pochette Autopsie Vol2 / Booba

 

/ le 27 novembre 2017

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