La malédiction de Despo Rutti

Par Genono / le 25 janvier 2016
La malédiction de Despo Rutti
Artiste torturé ou poète maudit, le mythe des créatifs tourmentés a parcouru l'histoire depuis Aristote pour aboutir en 2007 aux "Sirènes du Charbon", première pierre de la discographie inégale de Despo Rutti. Presque dix ans plus tard, où en est-il ?

"Je n'ai pas choisi de naître, mais j'ai battu un million de spermatozoïdes à la course, seul". Comme tout esprit qui réfléchit un peu trop, Despo Rutti s'est un jour posé la question de sa place sur terre. En fait, il semble même avoir tendance à penser qu'elle est ailleurs, loin des hommes et de leurs vices, loin de la société et de ses perversions : "j’aurais aimé vivre et mourir dans le ventre de ma mère comme un lithopédion". Malheureusement pour lui, heureusement pour l'auditeur de rap français, le foetus Despo a survécu à la grossesse de sa génitrice, et a finit par voir le jour. Le début des emmerdes.

Depuis cet instant où la vie s'est emparée de lui, Despo a dû composer avec le reste du monde. "Tous ces bâtards dehors veulent m'arracher le cœur, laisse moi dans mon bunker". Le lieu de retraite est un brin différent, mais l'idée est la même : mieux vaut survivre seul que mal accompagné. Vocation érémitique ou simples tendances asociales, Despo se retrouve malgré lui à devoir composer avec l'être humain, cet être étrange qui a fait de l'hypocrisie et de l'individualisme les caractéristiques principales de son espèce.

Et le garçon a un très gros défaut, au regard de ses semblables : il ne comprend pas la notion de mensonge. Il ne sait pas ce que c'est. Frappée d'une malédiction, sa bouche ne peut rien délivrer d'autre que des vérités. Conscient des difficultés qu'engendre cette situation, Despo est préparé au pire : "Ceux qui diront la vérité seront traités de paranoïaques, menacés de mort et seront lynchés médiatiquement", lance-t-il dans Convictions suicidaires.

 

Paranoïaque, Despo ? Encore faudrait-il s'entendre sur la définition de la paranoïa. Peut-être est-il simplement mieux préparé qu'un autre aux agissements équivoques de ses congénères. Au bas de l'échelle, il sait que la merde appelle la merde : "J'suis condamné à rester dans la merde, me faire pourrir par la frustration puis buter par un frère". Il sait aussi que si la réussite arrive un jour, elle sera forcément accompagné de son lot de fientes : "J'suis condamné à sortir de la merde, me faire saigner par l’ISF puis m’faire buter par mes frères". En somme : contrairement aux sempiternelles "mains faites pour l'or", Despo ne se fait aucune illusion. Aucune mauvaise blague du destin, pas la moindre interprétation possible du point de vue stoïcien. L'Académie française pourrait passer des jours à se triturer pour s'accorder sur une définition concise au sujet de Despo Rutti, mais la vérité est presque trop simple : "Ni fataliste, ni moraliste, j'suis agressivement réaliste" ...

Ni spleen, ni idéal

Le grand problème de l'esprit réaliste est à situer dans son essence-même : voir les choses telles qu'elles sont est le meilleur moyen de briser in utero toute forme d'illusion. Et sans illusions, l'espoir est vain. Pourtant, si le réalisme agressif de Despo Rutti peine à voir l'optimisme percer, il ne tombe pas pour autant dans la mélancolie. Ni spleen, ni idéal : le rap de Despo est l'expression crue d'un homme qui ne fait que dire ce qu'il pense de la manière la plus sincère et impartiale, sans se soucier -jamais- des conséquences ou du qu'en-dira-t-on. Mais impartial ne signifie pas désintéressé, et Despo Rutti, loup parmi les loups, ne vise que son propre intérêt. Pour le rappeur, cracher ses propres vérités est un besoin qui ne se réfrène pas, comme un cancéreux ne peut s'empêcher de cracher ses poumons : "J'dois dégueuler mes problèmes d'homme, mais le bruit court que quand on ne souffre plus, on est mort". Et que l'on n'imagine pas que cette sincérité à toute épreuve est une vertu.  Despo ne se pose pas en homme intègre parmi les corrompus, mais plutôt en cracheur de feu parmi les porteurs de barils d'essence.

L'origine des tourments de Despo est peut-être à chercher dans son enfance. Né en 1982 à Kinshasa, il grandit avec sa grand-mère, tenancière d'un maquis-bar, ces fameux établissements à mi-chemin entre restaurant clandestin et bistrot mal-famé. Le temps de l'innocence prend fin avant même d'avoir commencé : entre trafics mal dissimulés et bagarres de comptoir, clients alcoolisés et prostituées, ses yeux d'enfants assistent à un spectacle qui effrayerait des adultes à peine timorés. Paris, 2001. Moins de deux décennies ont passé, et Despo vient de mettre fin à sa carrière de rappeur, débutée trois ans plus tôt. Trois ans à écumer l'underground, et tout ce qu'il comporte : les vinyles avec des fautes d'orthographe dans le titre, les apparitions sur compils sans avoir été prévenu au préalable, et les fameuses cassettes mixées avec trop de monde pour que tous tiennent sur la tracklist. Déjà dans le doute, déjà déçu par le game, il ne reste pourtant pas loin des circuits, et réapparait épisodiquement sur des projets de Mac Kregor, Al Peco ou encore Southcide 13.

 

En plus de son esprit torturé et de son handicap face au mensonge, Despo a un autre problème -probablement lié, d'ailleurs- : il aime appuyer sur les contradictions de ses pairs. Dans un rap français historiquement frileux sur le thème de la religion -soit on en parle en bien, soit on se tait-, il a été le premier à beugler à voix haute des commentaires lourds de sens sur le sujet. "Avant d’me casser les couilles avec ta religion fais-moi voir tes photos-souvenirs du Paradis" lance-t-il dès 2006 sur Arrêtez. Autre thème christique dans le rap, l'épopée de Tony Montana, modèle absolu de réussite pour tout apprenti-gangster qui se respecte. Là encore, Despo n'y va pas avec le dos de la cuillère : "Décollez les posters de Scarface ! Ce fils de pute engraine les plus petits de la tess". Et comme pour conclure la trinité blasphématoire, l'auteur d'Arrêtez, élément déclencheur de la tempête, s’attèle à dédicacer MC Jean Gab1, à une époque où la simple évocation de son blaze indésirable donne des sueurs froides aux pontes du rap-game.

 

Ni passé, ni futur

 

La suite ? Le double-CD Les Sirènes du Charbon est un petit cataclysme, et l'album Convictions Suicidaires finit d'assoir sa place -et son style atypique- parmi la meute de hyènes que constitue le rap-game français. Assis "à la table de leur papa Booba", l'avenir de Despo semble tout tracé. Il n'en sera rien. Car si Despo n'a pas su prendre la mesure d'un avenir qui semblait lui tendre les bras, c'est que sa position sur la courbe du temps est trop bien définie. Il vit l'instant T, jette parfois un oeil en arrière, mais jamais devant. Arrivé avec fracas, Despo disparait peu à peu des radars, enchaine quelques projets peu convaincants, et fait même un tour en psychiatrie. Mauvais shit coupé au pneu ou tourments trop profondément enfouis, le résultat est le même : carrière mise entre parenthèses, esprit à tranquilliser... En tant qu'auditeurs, ces questions ne se posent même pas. L'essentiel est de voir l'homme reprendre pied, et pour notre plaisir intéressé, l'artiste retrouver sa productivité et sa qualité.

"Une demi-douzaine de phases à la syntaxe hasardeuse pour exprimer une demi-idée", a-t-on entendu un jour, au sujet de Despo Rutti. Il est vrai que le boug a cette tendance à déborder, à s’étaler sur plusieurs mesures pour aller au bout de son idée. "Les renois mettent des chaines en toc, c'est naze mais au fond j’m'en bats les couilles". On pourrait s'arrêter là, conclure que Despo trouve ridicule les fausses parures, et passer à autre chose. Mais il y a bien plus : "On peut toujours faire mieux, mais ça sera toujours mieux qu'une corde du Ku Klux Klan autour du cou". D'une simple considération en matière de look, et de la description presque risible d'une copie en plastique de 50 Cent, on retombe sur l'image glaciale d'un noir innocent pendu par une bande de blancs ségrégationnistes. L'association d'idées donne froid dans le dos... une simple dose trop forte d'humour noir ? Possible ...

Quant à définir avec certitude Despo Rutti, ou du moins sa musique ... toute tentative serait bien hasardeuse. Complètement hors-format, à l'image de sa manière presque anormale d'écrire ses rimes sur 5, 6 ou 7 pieds, sortant du cadre des mesures prédéfinies par un beat qui ne semble jamais avoir la moindre emprise sur son flow, Despo ne peut, par nature, entrer dans aucun cadre. Toute tentative d'en faire un artiste aux motivations bornées annihilerait ipso facto toute sa créativité, tant aliénée ou névrosée soit-elle. Vouloir cadrer Despo Rutti, ce serait arracher ses dents à loup. "A ceux qui trouvent que mon rap n’est pas assez fédérateur, dis-leur que je suis pas opportuniste, je m’invente pas de combat. De toute façon un révolutionnaire en bonne santé ça n’existe pas, car un vrai anti-système ne consomme pas". Prêtons-lui toute la folie du monde si c'est ainsi qu'il faut traiter les poètes maudits, mais prenons au moins le temps de nous poser la question : et si Despo Rutti était juste le plus lucide d'entre-nous ?

 


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Par Genono / le 25 janvier 2016

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