Lil Wayne, prodige précoce et champion déchu

Par Raphaël Da Cruz / le 09 juin 2018
Lil Wayne, prodige précoce et champion déchu
Mouv' vous propose désormais de passer au crible les performances d'un artiste qui a marqué le rap. Après A$AP Rocky, on évalue la carrière de Lil Wayne.

Nom : Dwayne Michael Carter Jr.
Pseudo : Lil Wayne (aka Weezy F. Baby, Lil Tunechi)
Âge : 35
Villes d'origine : Nouvelle Orléans, Louisiane
Nombre de projets : 12 albums, 25 mixtapes
Titres : 1 triple disque de platine, 1 double disque de platine, 2 disques de platine, 7 disques d'or
Récompenses : 5 Grammy Awards, 24 BET Awards
Equipes : Cash Money, YMCMB
Coéquipiers : Hot Boyz, Sqad Up, Young Money, Baby
Record : Avec plus de 100 millions d'albums vendus dans le monde, Lil Wayne égale des artistes comme Adele, Jay Z, Beyonce et Lady Gaga.

 

Ecriture : 85%

Entraîné dès son enfance (pas vraiment tendre) dans le centre de formation Cash Money, Lil Wayne peut faire penser à un Lionel Messi : des jeunes prodiges dont on a vu les progrès et les évolutions à mesure que leur carrière avançait. A ses débuts, Lil Wayne a fait une promesse à sa mère : ne pas utiliser de gros mots sur ses chansons. Un voeu presque totalement exécuté, à l'exception du titre Fuck Tha World, premier morceau dans lequel Wayne mettait de côté sa personnalité de petite frappe pour laisser exprimer tout son spleen, entre la mort de son père, sa jeune paternité (17 ans !), et, déjà, ses addictions. Car au-delà des habituels motifs sur la vie de gangster, entre violence, thunes et meufs, c'est les produits stupéfiants qui ont pris une place importante chez Wayne, partant de plus en plus dans des délires hallucinés à mesure que sa consommation de drogues augmentait. L'un des meilleurs exemples est sans doute I Feel Like Dying, où, après avoir raconté qu'il joue au basketball avec la lune comme ballon, il se sent « prisonnier derrière des tablettes de Xanax ».

Mais il a su aussi parfois faire preuve d'élans de conscience derrière la brume des produits dopants. En 2006, dans Hollywood Divorce d'OutKast, il rappait, encore assommé par le passage de l'ouragan Katrina un an plus tôt : « The hurricane come and took my Louisiana home, and all I got in return was a darn country song ». Une amertume décuplée plus tard dans Georgia Bush, où il crache sa haine du racisme institutionnel américain et de l'ancien président des Etats-Unis. C'est que Weezy est capable d'aborder tous les sujets qui lui passe par la tête : il étrille les commérages sur Gossip, réanime le rap dans Dr. Carter, fait l'éloge du cunnilingus dans Pussy Monster, construit sa chanson à mesure que l'instrumental se forme comme on empile des briques de Lego dans Let The Build Beat... Et puis il y a ce sens de la formule, comme une roulette face à trois défenseurs : « Real G's move in silence like lasagna », « Coke transaction over the phone, we call it blowjob », « They say love is in the air, so I... hold my breathe 'til my face turn purple », « I ain't talking too fast you just listening too slow »... Autant de moments de grâces, parfois aussi gâchés par des airballs incroyables de mauvais goût, comme « All black Maybach, I'm sitting in the asshole », ou le plus fameux « Beat that pussy up like Emmett Till ». « I'm a doctor, they don't understand my writing », balaie-t-il dans Dr. Carter. Et tant pis s'il a perdu de sa superbe depuis le début des années, courant après sa propre légende.

 

Flow : 95%

Impossible de nier les talents de placement de Lil Wayne, qui a su assortir à son rap chantonné typiquement louisiannais d'un débit rappelant les canons new-yorkais. Weezy maîtrise son souffle, est capable de rapper sur tout type de surfaces (cf. la rubrique musique, ci-dessous) et de varier l'intensité de son interprétation, de la nervosité de A Milli et Best Rapper Alive au ton presque conversationnel de Shot Me Down ou Hustler Muzik. Malgré ses récits de crapules, Wayne a souvent donné l'impression de sourire à pleine dents, grill apparent, sur de nombreux de ses titres. Un enthousiasme rare dans un sport où la concurrence donne plus souvent l'impression de froncer les sourcils ou de vouloir apparaître détaché et cool.

 

Voix : 90%

La voix nasale, toujours juvénile de Lil Wayne est immédiatement reconnaissable, comme si le jeune Dwayne n'était jamais vraiment sorti de l'adolescence. A mesure des années et de sa consommation accrue de sirop codéiné, la voix de Weezy est devenue granuleuse, proche des croassements de batraciens, collant avec son côté gremlin revendiqué. Son adoption de l'AutoTune avec le single Lollypop en 2008 a eu un impact important non seulement pour sa carrière, mais aussi pour l'ensemble de sa discipline. En suivant les techniques développées par son coéquipier T-Pain, Lil Wayne a été cherché les irrégularités de sa propre voix, accentuant l'aspect gras de sa voix dans les graves, et les intonations nasales dans les aigües.

 

Choix des prods : 80%

Lil Wayne fait partie de ces joueurs qui ont briser les barrières et les notions de régionalisme dans le rap. A la manière d'un Rafael Nadal, Lil Wayne est devenu redoutable sur tous les terrains. Sa surface de départ, de Tha Block Is Hot en 1999 à Tha Carter en 2004, était travaillée et entretenue par le jardinier en chef du stade Cash Money, l'inimitable Mannie Fresh. Entre bounce électrique de la Nouvelle Orléans et arrangements tirant vers la soul et le funk les plus moites, Mannie Fresh a fourni au cadet des Hot Boys des terrains d'entraînement idéaux, particulièrement sur Tha Carter, entre les sursauts de Go DJ et Only Way, et les accords ensoleillés de Hoes et Earthquake.

La donne change à partir de ses mixtapes, dont les séries Sqad Up, Da Drought et Dedication, où Wayne s'essaie à des faces B et des instrus originaux s'approchant des tendances d'Atlanta et New York d'alors. Sur Tha Carter II et Tha Carter III, Wayne rappe sur à peu près tout ce qui lui passe sous la main : airs jamaïcains (Mo Fire), guitares électriques et chorales enflammées (Best Rapper Alive, Playin With Fire), mélodies blues (Shooter et Shoot Me Down), samples de soul épiques (Tha Mobb, Let The Beat Build), synthés affolés (Fireman, 3 Peat). Avec au milieu, deux titres qui chambouleront les trajectoires de son sport : le squelettique et hypnotique A Milli, et la pop acidulée de Lollypop. Une envie et capacité de rapper sur n'importe quoi qui trouveront aussi leur pendant négatif avec Rebirth, affreuse aventure vers les terrains rock. La suite des choix musicaux de Weezy montre d'avantage une propension à suivre les tendances à la mode, et navigue entre le mauvais goût (How To Love, I'm Single), la banalité la plus stricte (John, No Worries), les redites réussies (6 Foot 7 Foot) et les coups d'inspiration livrés par des maîtres, à l'image de Mike Will sur Love Me.


Feats : 100%

Sur le titre Forget About Me de Scarface, en 2008, Wayne demandait malicieusement au public de l'appeler par son nouveau nom : « Featuring Lil Wayne ». Impossible de le contredire : sans s'octroyer un temps de pause ou un match sur le banc, Wayne a participé à plus de 400 actions collectives, avec un nombre conséquent d'actions victorieuses. Déjà à l'époque fastueuse de Cash Money, Lil Wayne assurait le show avec sa fougue adolescente sur Back That Azz Up de Juvenile et Bling Bling de B.G., des titres devenus des classiques influents, pour leur lexique et leur direction esthétique. Sont venus ensuite les médailles à accrocher au mur du salon : Soldier des Destiny Child, Make It Rain de Fat Joe, I'm the One de DJ Khaled, Duffle Bag Boy des Playaz Circle, My Life de The Game, Swagga Like Us de Jay-Z, Turnin Me On de Keri Hilson, Motivation de Kelly Rowland, Only de Nicki Minaj, Loyal de Chris Brown... Autant de titres qui ont installé Lil Wayne comme un joueur infaillible pour les passes décisives.

 

Embrouilles : 50%

Tout au long de sa carrière, Lil Wayne a été impliqué dans des embrouilles sur et en dehors des terrains. Pourtant, il est notable qu'il n'est jamais à l'origine de ces histoires. En 2002, c'est son ancien camarade Juvenile, déjà embrouillé avec le coach Birdman et le président Slim, qui reprochait à Wayne et son album 500 Degreez d'avoir repris le concept de titre de son album 400 Degreez. Juvenile prévoyait de sortir un album appelé... 600 Degreez sur son label UTP, qui n'a finalement jamais vu le jour, mais a tout de même sorti A Hoe, un diss contre Lil Wayne, dans lequel il l'accusait d'être une fausse caillera, et le piquant au sujet de la fameuse photo sur laquelle on le voit embrasser Baby. Autre ancien coéquipier qui s'en est pris à Wayne : Gillie Da Kid, qui en 2007 propageait une rumeur selon laquelle il aurait écrit pas mal de textes de Wayne à l'époque de Tha Carter. Gillie Da Kid qui est resté depuis un joueur de division nationale.

Lil Wayne a surtout souvent payé l'arrogance de son ancien père spirituel et coach, Birdman. Fâché de voir son prodige derrière Jay-Z dans les débats sur le meilleur rappeur en vie, Birdman a attaqué Jay... qui a répliqué par de belles phrases subliminales dont il a le secret (« You got Baby money, keep it real with niggas, niggas ain’t got my lady money »). Réponse de Wayne un an plus tard : « Talkin' bout Baby money? I got your baby money, kidnap your bitch, get that « how much you love your lady » money ». Amusé ou agacé, Jay-Z rétorquera : « Nigga wanna kidnap wifey, good luck with that bro, you must gonna hide your whole family, what you think we wearing black for? ».

Et puis il y a évidemment le beef avec Pusha T. King Push et son frère avaient sous-entendu, en 2006, que Wayne copiait leur style en s'habillant en BAPE. Wayne avait répondu qu'avant leur titre What Happened To That Boy avec Birdman, les Clipse n'étaient personne. Réponse des intéressés deux ans plus tard : « I don’t respect who you applauding, little nigga flow, but his metaphors boring, don't make me turn daddy's little girl to orphan, that would mean I'd have to kill Baby like abortion ». Depuis, le beef a glissé en opposition entre Pusha T et Drake.


Leadership : 40%

Le capitanat de Lil Wayne est un cas un peu particulier. Il a fondé en 2005 le label Young Money, accueillant des véritables stars des terrains comme Nicki Minaj et Drake, et sortant non seulement les albums de ces artistes, mais aussi des compilations à succès. Mais c'est surtout son ami de longue date Mack Maine qui en a la gestion. Difficile également de contredire Pusha T lorsqu'il soulignait, dans son titre Exodus 23:1, que toutes les royalties partaient surtout dans la maison mère Cash Money de Birdman et Slim, et le label Universal (un accord à l'amiable a depuis été trouvé pour compenser Wayne). Enfin, mis à part Drake et Nicki Minaj, et Tyga dans une certaine mesure, aucun autre artiste n'a véritablement brillé sur les terrains. Des gâchettes comme Cory Gunz se sont transformer en gâchis, et un ancien talent local, Curren$y, a suivi sa route seul.

 

Probabilité de poursuite de carrière : 50%

Depuis 2011, Lil Wayne déclare régulièrement qu'il veut prendre sa retraite, et que Tha Carter V sera son dernier album. Une affirmation répétée avec force en 2016, avec une série de tweets dans laquelle il affirmait souffrir de problèmes de santé mentaux. Entre ses crises d'épilepsie et ses overdoses de codéine, l'état physique et mental de Wayne est en effet l'une des plus grosses inconnues concernant la poursuite de sa carrière. Il y en avait une autre : sa situation contractuelle avec Cash Money, alors que les relations se sont sérieusement effritées entre le label néo-orléanais et leur ancienne icône. En 2015, après une fusillade à Atlanta a visé le bus tour de Wayne. Birdman et son nouveau protégé, Young Thug, étaient alors suspectés dans cette affaire, au même moment où sortait Barter 6, pied de nez à Lil Wayne. Début juin 2018, les représentants légaux de Wayne ont annoncé la libération de son contrat, et un transfert de 10 millions de dollars de Cash Money à Universal. Les supporters et les observateurs attendent la sortie du tant attendu Tha Carter V pour juger si l'ancienne légende des terrains pourraient revenir à son meilleur niveau. Celui de l'époque de Tha Carter III, qui fête le 10 juin 2018 ses dix ans. Un douzième album qui pourrait être, enfin, un jubilé en grande pompe.

►   Score général : 73/100

 

 


Crédit photo : Rick Kern / Getty Images

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