La fiche de perf' de Jeezy

Par Raphaël Da Cruz / le 31 mars 2018
La fiche de perf' de Jeezy
Mouv' vous propose désormais de passer au crible les performances d'un artiste qui a marqué le rap. Après DMX, on évalue la carrière de Jeezy.

Nom : Jay Wayne Jenkins
Pseudo : Jeezy (anciennement Young Jeezy, Lil J)
Âge : 40 ans
Villes d'origine : Columbia, Caroline du Sud, puis Atlanta, Géorgie
Nombre d'albums : 8
Titres : Deux disques de platine, deux disques d'or
Récompenses : Aucune
Equipes : CTE World Def Jam
Coéquipiers : USDA, Boyz N Da Hood
Record : Aucun


Ecriture : 85%

Les textes de Jeezy sont inspirés par le capitalisme sauvage et illégal. Les taches blanches qu'on y croise ne sont pas du Tipp-Ex, mais des résidus de cocaïne, qu'il raconte avoir vendu en grande quantité dans ses jeunes années. « Tu n'as jamais vu ces briques : je te parle de tellement de blanche, que ça t'aveuglerait. Je l'ai vraiment vécu : compté tellement de papier que ça te blesserait les mains », racontait-il en ouverture de son album Thug Motivation 101 : Let's Get It. Plus que le charbon quotidien raconté dans le détail, c'est d'avantage l'adrénaline dans cette course à l'argent sale que raconte Jeezy, avec des comparaisons liées à la cocaïne, aux armes et à l'argent qui parsèment ses textes. Au début de sa carrière, la force de Jeezy résidait dans des phrases économes en mot, capables d'évoquer des images fortes en une formule réduite, comme « Soft to hard, white to green (green) », parlant de la transformation de la cocaïne, en poudre, à des cailloux de crack, et de cette matière blanche en billets verts. En quelques mots, il raconte dans Thug Motivation 101 comment une pièce avec des cafards sur le plancher se couvre de marbre en une pression sur l'interrupteur.

Cette concision a permis à Jeezy de créer une musique de motivation, dans laquelle les histoires d'économie parallèle sont transformées en pensées volontaristes. Certains de ses refrains sont construites sur des phrases à l'impératif, comme dans Hypnotize où il dit, d'une voix semblant sortir des enfers, « now I command you niggas to get money ». Car avant tout, Jeezy ne s'est jamais défini comme un rappeur. « Je fais ça avec le cœur, eux ne font que rimer », prétendait le « Snow Man » en 2006.

Il y a aussi chez Jeezy une conscience des dangers liés aux activités criminelles. Dans Bury Me a G en 2006, il imaginait déjà sa mort, abattu de quatre balles dans le buffet. En 2015, dans Seen It All, avec Jay-Z, il parcourait avec un mélange de nostalgie et de soulagement les souvenirs de ses années dans l'illicite.

 

Flow : 75%

En termes de prouesse d'élocution, Jeezy a gardé peu ou proue le même flow tout au long sa carrière. Un débit souvent lent, aéré, parfait pour appuyer ses histoires de trappeur, avec un ton souvent monocorde, distant et froid. Le vrai atout de Jeezy, ce sont ses ad-libs sont devenus une signature aussi remarquable que sa voix : « yeaaaaah », « haha ! », « gyeah », « daaaaaamn », « that's right »... Autant de mots en emphase pour ponctuer chacune de ses phrases.

 

Voix : 90%

Rugueuse et glaciale, la voix de Jeezy est immédiatement reconnaissable. Un grain vocal qui se conjugue idéalement sur les ambiances trap menaçantes et les envolées de boucle soul. Sa voix  lui permet d'asséner avec autorité ses conseils sur les activités illicites, mais aussi de raconter avec émotion, dans Dreamin', l'addiction de sa mère au crack, alors qu'il en vendait tous les jours dans les rues d'Atlanta. Dans Circulate, sa voix appuie à merveille sa description d'une Amérique en pleine crise sociale et économique, avec un mélange d'enthousiasme et de dépit.

 

Choix des prods : 90%

Si aujourd'hui on parle de trap à tort et à travers, c'est en grande partie grâce à la musique de Young Jeezy. Grâce à son succès, ce style de rap lent, sombre et hypnotique est devenu jusqu'à aujourd'hui la tendance la plus influente dans le rap. Le producteur Shawty Redd a été particulièrement important dans la création de l'univers musical de Jeezy, avec ses rythmiques sèches et claquantes, souvent accompagnées par des mélodies composées de nappes de thérémine et de notes dissonantes de violons pizzicato. Des ambiances hypnotisantes de films d'horreur, qu'on entend notamment sur Trap or Die, Get Ya Mind Right, Hypnotize ou J.E.E.Z.Y. notamment. Autre collaborateur régulier de Jeezy, Drumma Boy a lui composé des ambiances plus grandiloquentes et épiques avec les mêmes ingrédients, mais des rythmiques plus massives encore. Sommets de cette combinaison entre Jeezy avec Drumma Boy : Put On, l'un de ses plus gros tubes, mais aussi Me OK ou encore Like That. Sur la deuxième partie de sa discographie, Lil Lody, D. Rich et Nard & B ont continué également à livré cette même recette trap originelle réactualisée, notamment sur Trap or Die 3.

Jeezy a toujours sur ses albums des instrumentaux moins nerveux, plus soul, notamment grâce au trio de J.U.S.T.I.C.E League (Bury Me a G) et surtout Don Cannon, producteur du label Gangsta Grillz, qui a livré avec Mr. 17.5 et Go Crazy des instrus rap plus classiques, mais renouvelant les usages de samples. Plus récemment, sur les albums Seen It All ou Church In These Streets, Jeezy a quitté peu à peu la trap pur jus pour des ambiances parfois plus aériennes et spectrales (Holy Ghost, GOD).

 

Feats : 85%

Avec près de 200 featurings répertoriés, Jeezy est un partenaire souvent recherché pour réussi des actions qui filent vers les filets, ou plutôt le haut des charts. Love In This Club d'Usher, Say I de Christina Milian, Hard de Rihanna, I'm So Paid d'Akon : ce sont souvent des stars du r'n'b qui ont fait appel à lui pour donner plus de rugosité à leurs chansons. Et pas seulement. My Nigga de YG, Amazing de Kanye West ou Get Throwed de Bun B : autant de classiques du rap auxquels Jeezy a participé, et qu'il peut accrocher à son tableau des médailles.

 

Embrouilles : 70%

Jeezy a aussi collectionné les beefs. Des embrouilles toujours intenses, dont certaines n'ont jamais trouvé d'issue ou de trêve. La plus fameuse est celle avec Gucci Mane, qui dure depuis 2005 et le morceau Icy, sur lequel Jeezy a été invité et n'aurais jamais été payé. Les deux coq étant trop gros pour la petite basse-cours d'Atlanta, ils sont depuis copieusement insultés sur disque. « Quel genre de vrai gars choisit comme nom une marque de sac à main ? Mec t'es une pute, une pédale Louis Vuitton », a lancé Jeezy sur Streets On Lock en 2006. Un beef qui a dépassé le cadre de la musique : Pookie Loc, rappeur signé sur CTE, a tenté de braquer Gucci Mane en 2006, mais celui-ci s'est défendu et a abattu son assaillant. Jeezy a-t-il commandité cette attaque ? Il s'en est toujours défendu. Mais cela a soulevé une suspicion. Gucci a été acquitté, mais les deux sont encore jusqu'à aujourd'hui toujours fâchés, même si on est plus dans une guerre froide depuis le retour de Gucci en 2016.

Il y a aussi eu la dispute avec Rick Ross. Jeezy, proche de l'organisation criminelle Black Mafia Family, n'a pas apprécié la reprise du nom BMF par Ross sur le titre du même nom. Les deux se sont depuis réconciliés, et sont apparus sur plusieurs morceaux ensemble, dont Beautiful et Like Them de Jeezy.

 

Leadership : 50%

À travers son label CTE World, Jeezy a essayé de faire progresser et briller de jeunes joueurs. Le meilleur exemple étant sans doute YG, entré sur le label de Jeezy en 2013, sur lequel il a sorti l'année suivante son premier album, l'excellent My Krazy Life. Mais vu l'attractivité de YG, il y a fort à parier qu'il aurait aussi pu exploser sans l'aide du snowman. Car lorsqu'on regarde les autres signatures du label, on constate qu'aucun autre n'a réellement percé. Doughboyz Cashout, groupe de Detroit signé sur CTE depuis 2013, s'est contenté d'un succès d'estime. Payroll Giovanni, l'un des membres du groupe, commence à avoir une carrière solo remarquable, mais c'est en dehors du giron du label de Jeezy, son deuxième album avec le producteur Cardo étant sorti chez Def Jam. Le plus gros raté a probablement été celui avec Freddie Gibbs. Signé chez Jeezy en 2011, le rappeur de Gary claque la porte en 2012. Les deux sont restés très amers de cette mauvaise collaboration, Jeezy ayant notamment reproché à Gibbs d'avoir gâché sa relation avec Eminem. En termes de leadership, Jeezy peut donc se vanter d'avoir du flair dans ses signatures, mais manquent de talent sur leur développement. Il a récemment accueilli chez lui un autre espoir de Detroit, Tee Grizzley. A voir, donc, s'il va pouvoir tenir ses promesses avec lui.

 

Probabilité de poursuite de carrière : 20%

Jeezy l'a annoncé ce mois de mars 2018 : son prochain album, Thug Motivation 104: Trust the Process, sera son dernier. Après dix-sept ans de carrière, Jeezy veut sans doute faire son jubilé dans la force de l'âge, malgré un précédent album, Pressure, correct mais loin d'être spectaculaire. Reste à savoir s'il respectera cette retraite anticipée, s'il ferait quelques apparitions sur d'autres morceaux (comme Jay-Z lors de sa fameuse vraie-fausse retraite) ou s'il va se concentrer sur l'entraînement de nouveaux talents avec son label. Son album final pourrait clore en tout cas un des parcours les plus remarquables du rap, surtout pour un type qui a toujours affirmé ne pas être un rappeur.

 

 

►   Score général : 65/100

 

 


Crédit photo : Theo Wargo / Getty Images pour Live Nation

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