La Bay Area : l’autre West Coast

Par Yérim Sar / le 24 novembre 2016
La Bay Area, l’autre West Coast
Parce que cette région de San Francisco, Oakland et alentours a toujours produit un son unique et continue d’enfanter des classiques et des stars (Digital Underground, Too $hort, Mac Dre, E-40, Lil B, G-Eazy...), il était temps de lui donner le respect qui lui est dû.

Flashback : avril 2009, un concert réunit plusieurs têtes d’affiche de la côté ouest américaine au Zénith de Paris. Le Dogg Pound, Xzibit, Ice Cube et même DJ Muggs reçoivent un accueil plus que chaleureux, mais un autre se prend un sévère bide dès qu’il essaie de faire participer le public : Too $hort. Il faudra attendre que Daz et Kurupt reviennent s’amuser et faire quelques pas de danse derrière lui sur scène pour que la fosse se détende un peu. Il faut se rendre à l’évidence : la majorité des gens ignorent qu’ils ont affaire à une véritable légende de la musique.

Cette fascinante anecdote est assez symptomatique du statut de la Bay Area en France. Concrètement, quand on parle de West Coast, le grand public a tendance à s’arrêter à Los Angeles et ses alentours. Or San Francisco, Oakland, Sacramento, Pittsburg et d’autres ont au moins autant à offrir que la ville des anges. Résumer l’intégralité de l’histoire de cette partie du rap US est impossible et soyons honnêtes je suis loin d’être assez payé assez pour écrire un article aussi long, vous aurez donc droit à une sélection partiale, mais chaque nom cité plus bas mérite d’être approfondi.

 

Dissipons vite un malentendu. Oui, la Bay a vu naître autant d’artistes incontournables que le reste des grands pôles de rap des Etats-Unis. Le seul souci c’est peut-être qu’on ne les identifiait pas forcément de manière assez précise dès le début, géographiquement parlant. Mais logiquement, tout fan de rap a entendu parler des classiques de Spice 1 ou encore de Digital Underground, ne serait-ce que pour leur rapport direct avec un certain 2Pac qui faisait alors ses premiers pas à leurs côtés. On peut même remonter jusqu’à MC Hammer, made in Oakland.

 

Lorsque l’on arrive à la génération suivante, c’est un peu plus compliqué. Dru Down, The Coup, RBL Posse, Celly Cel, Rappin 4 Tay, B-Legit ou encore Souls of Mischief sont tous à l’origine d’albums immanquables, mais difficile de dire qu’ils ont réussi à passer un certain palier chez nous, et c’est bien dommage.

 

Too $hort

 

Premier apôtre du Pimp Rap (le messie étant Suga Free), Too $hort a bâti une carrière entière sur son image de roublard un peu cool, totalement obsédé sexuel, et jouant à fond sur l’imagerie et le quotidien de la figure du proxénète noir américain, version modernisée, avec pas mal d’humour glacial et de second degré provoc. Même si c’est sa marque de fabrique, on aurait tort de le limiter à ça, Short Dawg est aussi capable d’autre chose, mais avouons-le, c’est dans son registre de prédilection qu’on le préfère. Son timbre de voix unique, nasillard avec l’accent traînant, est indissociable de nombreux classiques. Il faut ajouter ses talents de producteur : pendant longtemps il a composé lui-même toutes ses instrus et avait un statut équivalent à celui des plus grands ; son seul « tort » si c’en est un, est d’être resté cantonné à son style de base, là où un Dre s’est réinventé plusieurs fois.

 

E-40

 

Autre poids lourd, dans un style différent. Son flow est unique, sa voix aussi, et en plus le mec est bosseur : parfois la nature s’acharne dans le bon sens et on l’en remercie. Comme tous les rappeurs de son âge, E-40 a rappé avec les plus grands, époque après époque, tout en réussissant à adapter son style sans jamais perdre son identité première : bonne humeur et kickage en bonne et due forme. Il n’a jamais hésité à se mélanger aux petits jeunes qui n’en veulent et aucun ne l’a vraiment éclipsé en featuring. Le rappeur n’est pas loin d’être l’un des plus appréciés du game (en témoigne la centaine de guests du clip Choices) et c’est dans l’ordre des choses. Dernièrement, E-40 a pris l’habitude de sortir ses albums en 3 volumes simultanés. Il y a évidemment à boire et à manger, mais on aboutit systématiquement à un concentré de hits et de morceaux réussis tout à fait honorables. Bref, rien à envier à la nouvelle génération.

 

Luniz

 

Si vous avez grandi dans les années 90 vous avez forcément entendu en boucle à un moment ou un autre le tube I Got 5 On It. Vous pouvez donc dire merci à Yukmouth et Numskull, qui ont clairement apporté leur pierre à l’édifice en plaçant Oakland sur la carte du rap mainstream en tant que machine à tubes.

 

Andre Nickatina

 

Autre pilier du rap de San Francisco, Andre Nickatina a marqué le son de la Bay comme personne, depuis les années 90 (il a côtoyé Mac Dre et à peu près tous les plus grands d’hier et d’aujourd’hui dans le secteur). Gangsta sans avoir un style agressif, Andre a connu son apogée dans les années 2000 mais n’a jamais cessé de faire la pluie et le beau temps, respecté de tous. On peut le trouver old school, mais qu’est-ce que c’est bon.

 

Messy Marv

 

Messy Marv, c’est un peu le second couteau teigneux que tout le monde est toujours très content de retrouver en feat mais qui a de son côté une solide carrière solo, peut-être parfois sous-estimée. Très présent depuis la seconde moitié des années 90, il n’a jamais cessé de faire parler de lui depuis, dans un style un poil plus classique que celui des autres, sans doute lié à son âge et son mode de vie (prison, armes et beefs, il faut bien que jeunesse se passe). Bref, c’est le bon vieux second rôle indispensable au grand film qu’est l’épopée du rap de la Bay.

 

Mistah F.A.B

 

Enième rejeton de l’école Mac Dre, Mistah F.A.B . Il incarne la région comme personne, avec toujours cette fusion entre un rappeur à prendre au sérieux mais qui se permet lui-même d’avoir un style et des textes hauts en couleur. Autre particularité pas vraiment répandue chez ses collègues : c’est un battle MC émérite, qui a déjà vaincu des pointures de la discipline et des célébrités comme Royce Da 5’9". Il est également indissociable du mouvement Hyphy auquel il a activement participé en tant qu’artiste, lui donnant une vraie légitimité. Et il a un talent caché : il imite super bien E-40. Ça devait être dit.

 

J.Stalin, Philthy Rich et Shady Nate

 

Même si J.Stalin (quel pseudo merveilleux) a démarré avant les autres, on peut regrouper ces trois là sous la bannière de la génération intermédiaire, arrivée après les old timers et avant les jeunes loups d’aujourd’hui. Et comme on s’y attendait, les loustics n’ont fait honte à personne en poursuivant chacun leur bonhomme de chemin à coups d’albums, featurings, mixtapes et surtout tournées communes dans la joie et la bonne humeur malgré un côté street plus affirmé dans leur personnalité. Chacun a collaboré avec DJ Fresh et a pondu au minimum un classique de la Bay, sans parler de bangers à n’en plus finir.

 

DJ Fresh 

 

Côté beatmakers il y en a vraiment pour tout le monde, de Traxamillion à Droop-E en passant même par JT The Bigga Figga (également rappeur), mais DJ Fresh, par sa longévité et sa productivité, se devait d’être dans la liste. Sa série de mixtapes les Tonite Show, dont chaque volume est centré sur un artiste du secteur, regorge de perles ; ses collaborations directes avec certains artistes, comme J.Stalin pour n’en citer qu’un, aboutissent à des bijoux et le bonhomme semble encore aujourd’hui toujours d’attaque.

 

RIP : la légende Mac Dre et le regretté The Jacka

 

Deux artistes malheureusement assassinés en 2004 et 2015 qui manqueront toujours à leurs villes respectives. Le premier était un pionnier, le second un pilier. Mac Dre est LA légende de la Bay, un old timer qui a façonné le style qu’adopteront par la suite consciemment ou non la quasi-totalité des rappeurs du coin : aucun complexe, un sens de l’humour assumé et des références limites cartoonesques qui lui permettent de revendiquer haut et fort son goût pour l’ecstasy ou la vie de rue tout en restant dans une ambiance on ne peut plus joyeuse et dansante. Dans certains hommages, on le place d’ailleurs à la hauteur de Tupac et Biggie.

The Jacka ne peut certes pas en dire autant, mais il était l’un des plus doués de sa génération, et un vrai stakhanoviste qui faisait tout en indépendant, ce qui lui a valu le respect de ses pairs assez rapidement. Son style se rapprochait plus d’un ton gangsta plus moderne, mais la filiation avec ses aînés était loin d’être reniée.

Lil B

 

Si son groupe The Pack  était déjà prometteur avec un bon retour du public, c’est en solo que Lil B s’est envolé vers un horizon que personne ne soupçonnait. Jouant à fond sur son personnage de Based God, le rappeur a sorti des textes de plus en plus perchés : se revendiquant « worst rapper alive », capable de consacrer un morceau entier aux anulingus, de se comparer à un nombre incalculable de célébrités ayant pour point commun de ne lui ressembler en rien, on en passe. Sa productivité est montée en flèche (à une époque c’était minimum une mixtape par mois), avec un choix d’instrus assez uniques et une façon de rapper de moins en moins classique (euphémisme). Au bout de quelques temps, il a fédéré une fanbase aussi timbrée que lui, le considérant comme un dieu vivant, ce qui implique des offrandes en concert, que ce soit cadeaux classiques, argent ou femmes pour les plus pragmatiques.

 

Le mouvement Hyphy

 

Pour caricaturer on pourrait rapprocher le Hyphy de la Bay du Crunk d’Atlanta : un style hybride totalement décomplexé qui fusionne plusieurs composantes de sa ville d’origine. Dans les deux cas, le phénomène était impressionnant et a réuni de nombreux artistes mais ne s’est pas forcément imposé sur la durée. L’essence du Hyphy c’est le côté « dumb music » clamé haut et fort : les titres sont festifs mais plus précisément, conçus pour faire la fête en se foutant de passer pour un débile, voire en multipliant les trucs les plus stupides possible. C’est ainsi qu’est né le ghost riding, littéralement conduite fantôme : musique à fond, et personne au volant, les occupants du véhicule dansent sur le toit, sortent la moitié de leur corps par la fenêtre ou courent carrément à côté de la voiture. C’est un style. Musicalement, le Hyphy amplifie à mort certaines spécificités du rap de San Francisco, les grosses basses et les synthés deviennent frénétiques, les flows suivent. Ce qui peut parfois donner un style caricatural mais incroyablement efficace.

Des artistes comme le groupe Federation, mais aussi Turf Talk ou encore Keak da Sneak ont porté haut l’étendard du Hyphy, avec la validation des anciens.

Les "nouveaux"

 

La nouvelle génération n’est pas en reste. Plus que jamais active, elle laisse présager des futurs grands qui ont su faire fructifier l’héritage de leur région tout en ajoutant leur propre touche. Que ce soit dans la légèreté avec les rookies (quoique) G-Eazy et Sage The Gemini ou des amibances plus maîtrisées comme ce que proposent Joe Blow ou Mozzy.

Pour le plaisir, on conclut avec les traditionnels morceaux all-stars.

 

 

 

 

 


Crédit photo : YouTube

 

Par Yérim Sar / le 24 novembre 2016

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