L'Horrorcore, vous connaissez ?

Par Yérim Sar / le 27 octobre 2016
L'Horrorcore, vous connaissez ?
Pour fêter Halloween en musique comme il se doit, quoi de mieux qu'une mise en lumière d'une des catégories les plus sous-estimées du rap, l'Horrorcore.

Pour le grand public de 2016, le terme Horrorcore n'évoque pas forcément grand-chose ou en tout cas rien de très précis. Pourtant, ce sous-genre du rap a donné et donne encore des morceaux qui valent le détour tant ils se démarquent du reste de la production. L'horrocore se concentre sur des thèmes exclusivement sombres et glauques, ça va du suicide à la mutilation en passant par toutes formes de meurtres et de viol, d'invocation du diable ou de démon en tout genre et d'overdose d'influence du cinéma d'horreur.

 

Commençons par le commencement. Il est toujours un peu compliqué de déterminer exactement qui a été à l'origine du phénomène, mais plusieurs élements se démarquent. Si l'on parle du nom horrorcore, il est inventé par Russell Simons, fondateur du label Def Jam qui a simplement fusionné les mots hardcore et horror pour désigner ce qu'il considère comme un genre spécifique de rap, alliant le côté gangsta à des descriptions très dures de violences physiques souvent gores. En ce qui concerne les premiers morceaux ouvertement horrorcore, ils sont antérieurs à la création de l'appellation. La toute première incursion d'un rappeur dans le registre remonte à 1980, avec la partie du morceau Adventures of Super Rhyme de Jimmy Spicer où le rappeur évoque sa rencontre avec Dracula. A partir de cet ancêtre, on peut notamment citer pour le mainstream A Nightmare on my Street (en référence au film d'horreur Nightmare on Elm Street) de Jazzy Jeff et Will Smith, qui se concentre sur une rencontre avec Freddy Krueger et surtout l'album Dr Octagonecologyst  de Kool Keith. A partir de la fin des années 80, le genre prend son essor et les groupes pouvant y être affiliés se multiplient, de New York à Detroit en passant par le fin fond du Sud des USA.

 

Ce style de rap n'est pas le plus évident : le côté très hard est un frein pour tout espoir de diffusion non censurée à grande échelle, les références utilisées (Satan, les films d'horreurs, les descriptions gores...) peuvent rebuter certains auditeurs. C'est d'ailleurs pour cette raison que certains rappeurs présents dans cet article rejettent eux-même l'appellation, ne souhaitant pas spécialement passer pour des dégénérés avides de sang. Cependant l'horrorcore a aussi pour lui de rassembler un public plus éclectique qu'à l'accoutumée, puisque que des fans de métal ou autre se retrouvent souvent dans l'ambiance de ces MC's pas comme les autres. D'autant que ce dérivé du gangsta rap classique ne déboule pas de nulle part : il y a toujours eu des freaks dans la musique noire américaine, et l'esthétique de l'horreur en a inspiré plus d'un, à l'instar d'un certain Thriller de Michael Jackson... Pour la faire courte et caricaturale, si le rappeur lambda a tendance à s'identifier à Tony Montana, le rappeur horrorcore se sentira plus d'affinités avec Hannibal Lecter. Petite sélection maison.

 

 

Necro

C'est le nom qui vient souvent en premier lorsque l'on évoque ce registre, et pour cause. Necro a développé depuis le début une esthétique différente de la plupart des rappeurs new-yorkais, préférant les ambiances les plus malsaines aux clips de soirées bling-bling. En plus, il revendique lui-même des influences de groupes de métal sur sa musique. Il serait fastidieux de citer tous ses faits d'arme (un morceau en forme de tuto sur comment se débarrasser d'un cadavre, plusieurs descriptions d'agressions sexuelles et de torture, etc etc) mais le fait qu'il ait sorti un album entier en hommage à Charles Manson se pose là.

 

 

Geto Boys

Cela remonte au début de leur carrière mais les Geto Boys ont fait partie des premiers à populariser l'horrorcore. Contrairement aux autres grands groupes sudistes, ils ne se contentaient pas de décrire leur quotidien mais se lâchaient très souvent en terme de violence et de story-telling barjo, qui impliquaient nécrophilie, démence, menaces de mort extrêmement précises, pensées suicidaires et description de torture sur des victimes masculines comme féminines.

 

Le fait qu'un membre du groupe, Bushwick Bill, soit un nain, leur conférait d'ailleurs d'emblée un côté un peu phénomène de foire en terme d'imagerie. Fatalement Bushwick a rappé tout un morceau en s'identifiant à Chucky, poupée tueuse héroïne d'une saga d'horreur. et il a d'ailleurs magnifiquement assumé cette proximité avec la poupée de sang en posant pour cette image qui justifie à elle seule l'invention de la photographie.


Flatlinerz

Avec Gravediggaz, ce sont ceux qui ont contribué à démocratiser le genre, voire à le rendre acceptable aux yeux du plus grand nombre. Logique, puisque le but était cette fois de franchir le cap du succès populaire. Les New-Yorkais n'ont pas pour autant spécialement adouci leur formule et bien leur en a pris. L'album U.S.A, pour "Under Satan's Authority", forcément, est une parfaite BO de film d'horreur imaginaire qui existerait uniquement dans la caboche des membres du groupe. Leur imagerie était si marquée par le côté lugubre que Russell Simmons n'a jamais voulu s'afficher avec le groupe, alors même que Redrum n'était autre que son propre neveu. Necro a bien résumé le statut un peu bâtard de l'horrorcore dans une interview : "Gravediggaz arrivaient, les gens pensaient que c'était du gimmick. Alors que si t'écoutes, même si j'ai jamais été un grand fan, faut admettre que c'est très bon. Mais les mecs du rap disaient des trucs genre [il prend une voix de débile] « oh c’est horrorcore ». Le truc était bien produit et bien rappé. C’est fou, parce que même le neveu de Russell Simmons faisait partie des Flatlinerz. Et Russell ne voulait pas être associé à ça."

 

 

Ganksta N-I-P

C'est un peu le grand oublié de l'Histoire sur ce coup là. Ganksta N-I-P est vraisemblablement le vrai fondateur de l'horrorcore tel qu'on le connaît aujourd'hui puisqu'il s'adonnait déjà à ce style dès le milieu des années 80, privilégiant les textes centrés sur la folie, la violence et la mort ; le terme horrorcore n'existant pas encore il était qualifié de "psycho rap". C'est d'ailleurs lui qui a écrit le fameux morceau Chuckie des Geto Boys mentionné plus haut.

 

 

 

Gravediggaz

 

Réunion de plusieurs entités (RZA, Prince Paul, Poetic, Frukwan) pour former un collectif où ils peuvent laisser libre cours à leurs inspirations les plus noires, Gravediggaz donne une respectabilité à l'horrorcore puisque les rappeurs qui le composent sont déjà reconnus par le public comme la critique. Cependant le côté horreur est parfois plus un prétexte qu'autre chose, le groupe mêlant dans ses textes des messages plus traditionnels, lorsqu'ils évoquent les injustices notamment.

 

 

 

Three Six Mafia

 

Le crew de Memphis a laissé une empreinte indélébile dans le rap sudiste, et c'est aussi en partie grâce à leur côté très, très sombre. On a tendance à l'oublier car leur style d'aujourd'hui est devenu moins axé là-dessus, mais dans leur période Mystic Stylez au milieu des 90's, le groupe traumatise tout le monde tant ils se donnent à fond dans les thèmes et l'imagerie d'horreur. DJ Paul qui a une main déformée (si vous regardez bien, il a systématiquement un foulard par-dessus puor la cacher) l'appelle carrément "la main du Diable", LaChat et Gangsta Boo se la jouent sorcières et tapent des couplets entiers à la gloire de démons imaginaires, les instrus lentes reprennent des bruitages flippants et des samples de films d'horreur pour une ambiance toujours plus angoissante, bref tout ce beau monde s'amuse. Précisons tout de suite que l'on parle du crew Three Six de manière étendue, avec tous les affliliés qui ont adopté le même style, formant souvent des sous-groupes entre eux en plus des solos : Project Pat, Lil Wyte, Frayser Boy, La Chat, Gangsta Blac, Lord Infamous, Koopsta Knicca, Gangsta Boo...Petit plaisir ci-dessous avec le sample du générique des Contes de la Crypte. Pour les nostalgiques de cette époque, rien ne semble pouvoir ramener Juicy J dans le droit chemin des descriptions de démembrements divers mais DJ Paul a pris sur lui de rassembler tous ceux qui restaient pour une série de projets sous le nom de Da Mafia 6ix, qui n'est pas sans rappeler leur belle époque, avis aux amateurs.

 

 

 

 

Brotha Lynch Hung

 

Originaire de Sacramento, Brotha Lynch Hung a plus de points communs avec les Geto Boys et Three Six Mafia qu'avec ses camarades californiens portés sur les ambiances ensoleillées. Dès le milieu des années 90, il privilégie l'horrorcore au gangsta rap traditionnel et va jusqu'à aborder des thèmes comme le cannibalisme à plusieurs reprises. En dépit du côté très violent de son rap qui le rend en théorie peu accessible, l'artiste a réalisé des grosses ventes en indépendant et est très respecté par l'industrie du même coup.

 

 

La scène de Détroit

 

Eminem

A ses débuts, Eminem flirtait carrément avec l'horrorcore, tout comme son crew D12 d'ailleurs. En bon représentant de la scène de Détroit, Slim Shady n'hésitait pas à aborder des story-tellings de meurtres sauvages et sanglants ou à multiplier les punchlines gores et/ou très malsaines, que la violence soit tournée contre lui-même ou ses ennemis, le registre était le même et on avait sur disque le portrait d'un type camé, auto-destructeur et passablement fou dangereux.

 

 

Insane Clown Posse, Esham & Twiztid

 

La ville de Detroit a été très prolifique en terme d'horrorcore. Peut-être est-ce lié au côté un peu tristounet de la ville délaissée par l'industrie automobile mais toujours est-il que le groupe Insane Clown Posse a entraîné dans son sillon plusieurs artistes via le label Psychopathic records. Que ce soit Esham (proche mais non signé sur le label) ou Twiztid, les rappeurs abordent ouvertement des sujets comme le satanisme et les sacrifices en tout genre.

 

 

Odd Future

Là encore, il serait réducteur de coller l'étiquette horrorcore à l'intégralité de l'oeuvre des membres (ou plutôt ex-membres) de Odd Future. Ils se sont certes fait remarquer avec des morceaux où Tyler comme Hodgy n'hésitaient pas à se mettre dans la peau de serial killers mais ont vite diversifié leurs textes. Malgré tout il suffit de comparer leur premier live en télévision à celui des Flatlinerz 20 ans plus tôt pour comprendre que le rapprochement avec l'horrorcore n'est pas qu'un fantasme d'auditeur.

 

 

 


 

Crédit photo : Necro Instagram

Par Yérim Sar / le 27 octobre 2016

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