L'évolution du clash à travers les âges

Par Yérim Sar / le 19 mai 2016
L'évolution du clash à travers les âges
De tous temps, le clash a fait partie intégrante du hip-hop et du rap en particulier. Mais depuis quelques années, le phénomène est de plus en plus en perdition, au point que cela n'a parfois plus rien à voir avec une quelconque compétition musicale.

Si aujourd'hui le clash est souvent vu comme quelque chose de très négatif pour la culture et l'image du hip-hop, il n'en a pas toujours été ainsi. Non seulement les clashes ont parfois été à l'origine de morceaux classiques et souvent assez drôles, mais en plus cela n'était pas forcément synonyme de dérapages en tous genres. Alors comment est-on passé des joutes verbales plutôt jouissives à des vidéos de bastons filmées au smartphone et autres embrouilles sur réseaux sociaux ?

À l'origine

Le hip-hop a toujours été un bon moyen de s'affirmer et dès le début, il n'est pas rare de trouver un esprit de compétition exacerbé voire des confrontations pures et dures, pas seulement dans le rap. Le tag d'untel peut se faire toyer par un rival qui va concrètement retaguer par-dessus, par provocation ; la danse quant à elle a toujours été l'occasion de s'affronter, au point que les battles restent encore aujourd'hui un bon moyen de prendre la température de cette scène.

Niveau musique, le résultat peut certes paraître plus "méchant" sur la forme au vu du ton et des mots utilisés, mais la démarche n'en restait pas moins la même. Ainsi le légendaire affrontement entre KRS One et MC Shan a donné ce que beaucoup considèrent encore actuellement comme un incontournable, The Bridge is over :

Cette tradition de sons offensifs n'a d'ailleurs pas du tout disparu, toujours alimentée par le fantasme du morceau-qui-détruit-une-carrière, avec des résultats de moins en moins concrets au fil du temps, mais on y reviendra plus tard. Les assauts répétés de 50 Cent et ses amis contre Ja Rule et Murder Inc avaient pour seul but d'enterrer l'adversaire, par exemple, et chacun lorgnait sur un discours à la Tupac. Même si l'on s'éloigne du fair-play, cela nous amène toujours un lot de bonne musique.C'était également le cas lors du clash Biggie vs Tupac sans parler de tout ce qu'a engendré le Takeover de Jay Z, avec les réponses en série de Nas.

Les artistes outre-atlantique ont semble-t-il retenu la leçon des assassinats passés et le clash aboutit alors à une émulation artistique qui peut même faire le bonheur des fans des deux parties. Bon, ok, il y a toujours des gros bourrins pour vouloir tirer à tout va, mais ce genre d'emballement est souvent condamné par le milieu rap lui-même ces temps-ci. Ainsi personne n'a encouragé Gucci Mane après qu'il ait été impliqué dans un homicide suite à son clash avec Young Jeezy, tout le monde était plutôt désolé et consterné par la situation.




Du clash au beef

Un clash, c'est par définition, à la base, une confrontation plus ou moins directe ou au moins par morceau(x) interposé(s). Mais plus le temps avance et plus on parle de "beef", le plus souvent, ce qui désigne simplement une brouille ou une inimitié entre deux rappeurs, sans que cela débouche sur quoi que ce soit d'artistique. Que l'on ait droit à une bagarre, des insultes ou une série d'interviews à charge, cela découle finalement d'un élément totalement extérieur qui a pris de l'ampleur au fil des années : la médiatisation.

Les rappeurs sont devenus des stars et les feux des projecteurs n'ont jamais été particulièrement connus pour apaiser les tensions. A cela s'ajoute l'irruption des réseaux sociaux qui prennent une importance assez incroyable lors de ce genre de bisbilles. Le clash n'est plus un combat entre deux artistes mais une sorte de bagarre générale entre différentes communautés de fans qui encouragent l'un et se moquent de l'autre ; finalement on reste dans un syndrome de cour de récré. En revanche, cela fausse complètement l'issue de la rivalité.

Concrètement, cela fait plusieurs années qu'il est pratiquement impossible pour un rappeur de stopper la carrière d'un autre juste avec un clash si son ennemi est suffisamment bien installé en terme de ventes et de public, tout comme personne n'arrive à s'accorder sur un gagnant et un perdant, musicalement parlant. Par contre, ce qui compte plus que tout c'est de ridiculiser son adversaire, et en général cela ne passe pas du tout par la musique mais par l'image et la communication.

Dernièrement, si Drake a été considéré comme victorieux dans son opposition avec Meek Mill, ce n'est pas du tout grâce à ses capacités au micro : le rappeur de Toronto a simplement été assez malin pour répondre au bon moment et a compté sur les internautes pour enchaîner vannes et montages parodiques. De la même façon, le fait de ne pas répondre à un clash n'est même plus vu comme de la lâcheté mais comme une preuve que l'intéressé est « au-dessus de ça », même quand il s'agit purement et simplement de stratégie. L'important c'est de gagner, même sans participer, ce qui malgré les apparences n'est plus un contresens à l'heure actuelle.


 

Un terme galvaudé

Tout comme le moment où à peu près tout le monde s'est mis à utiliser le mot bling-bling sans forcément savoir d'où ça venait, le mot clash s'est démocratisé en un temps record et les médias l'emploient très souvent, à tort et à travers d'ailleurs. La presse people en parle à chaque fois que deux personnalités (acteurs, animateurs, journalistes, chanteuses, la liste est longue) se balancent des vacheries, ce qui donne parfois des titres ubuesques comme "Cyril Hanouna clash Arthur", etc. C'est assez drôle comme appropriation mais toujours aussi hors-sujet la plupart du temps.


Côté USA : l'entertainment avant tout

The show must go on reste la devise de l'Oncle Sam et le milieu rap ne fait pas exception. Aussi fortes soient les rivalités entre rappeurs, le mot d'ordre est aujourd'hui de faire fructifier coûte que coûte tout ce qui peut en découler. Si une confrontation se prolonge, les intéressés peuvent finir par se réconcilier publiquement, cf Nas et Jay-Z.Un embryon de clash peut aussi être monté en épingle uniquement dans un but promotionnel, etc.

Le côté industriel et fatalement calculateur a souvent vidé le clash de sa substance, puisque cela devient une astuce utilisée presque systématiquement pour accroître son sacro-saint « buzz ». Certes, cela redonne ses lettres de noblesse au mot faux-cul mais business is business. C'est d'ailleurs lorsqu'un artiste n'a rien à vendre qu'on peut voir qui déteste réellement qui. Hormis 50 Cent, qui fait vraiment ça pour s'amuser depuis quelques années et cela relève plus de la blague de sale gosse qu'autre chose.





Côté France : beaucoup d'inconvénients, peu d'avantages

En ce qui concerne le clash bien de chez nous, on a connu à peu de choses près toutes les étapes précédentes exception faite du côté lucratif. Il a existé des battles et il en existe encore, elles ont leur public (cf Rap Contenders), mais en dehors de ça, du côté des artistes qui se rentrent dedans plus que nécessaire, c'est souvent la tristesse. Déjà parce que même si l'on a eu quelques bons morceaux-clash, la plupart sont oubliables, ensuite parce que contrairement aux USA, les embrouilles à la française sont rarement des beefs de millionnaires.

Il y a parfois des tentatives de beefs sur le modèle américain, mais ça fonctionne rarement sur le long terme, souvent le public s'avoue lassé, cf le feuilleton Booba-Rohff-La Fouine. Nous avons aussi nos réconciliations à nous, toujours sur le modèle outre-atlantique mais la réunion sur scène de La Fouine et Kamelancien n'était pas vraiment comparable à celle de Nas et Jay Z. Ni de 50 Cent et Fat Joe. Ni de quoi que ce soit dont on se souvienne dans les 5 minutes qui suivent.

Difficile d'oublier la mode des embrouilles filmées qui ont aussi fait leur apparition dernièrement (on n'arrête pas la technologie), mais là c'est difficile d'y voir autre chose qu'un très mauvais sketch en général, le plus souvent caractérisé par le niveau faiblard des rappeurs impliqués : plus on est mauvais, plus une confrontation physique paraît être la solution, tant le côté rap n'intéresse finalement personne. Si le côté business prime avant tout pour les américains et peut aider à oublier certaines colères, c'est beaucoup plus compliqué en France puisqu'on se bat pour un gâteau qui n'existe pas. Et dans le même temps, les rappeurs ont malgré tout une exposition non négligeable, ce qui les met dans une position assez triste où, s'ils gagnent, cela ne leur rapporte rien mais s'ils perdent, tout le monde se fout de leur gueule.

En effet, n'ayant souvent rien d'autre à se mettre sous la dent, la presse rap spécialisée relaie systématiquement chaque « pique » lancée par un rappeur en titrant « X a clashé Y sur instagram », ce qui aboutit en général à 3 paragraphes pour décrire une ligne que le rappeur en question a écrite sur smartphone. Mai 2016,  on le constate avec les articles qui décrivent minutieusement les sorties déprimantes de Despo Rutti sur Twitter mais qui oublient de parler de ses derniers morceaux.



Crédits photo : Getty Images @FrazerHarrison Coachella 2014

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