L'évolution de la punchline à travers les âges

Par Yérim Sar / le 04 février 2016
L'évolution de la punchline à travers les âges
Le mot est souvent utilisé et parfois galvaudé, mais une chose est sûre : il est devenu quasiment indissociable des descriptions de lyrics de rappeurs. Petit retour sur l'évolution de la punchline et son utilisation par les artistes.

Niveau texte, le rap est souvent vu comme un registre un peu plus percutant que les autres. Que ce soit de la simple surprise ou du choc pur et dur, les MC les plus connus ont marqué leur époque par leurs flows, leur interprétation mais aussi leurs propos et leur façon de les exprimer. Pas étonnant que peu à peu le culte de la punchline ait fini par prendre une place de plus en plus massive dans l'appréciation ou non d'un morceau.

Aux balbutiements du rap hexagonal, on n'utilisait pratiquement pas ce terme. Certains parlaient de « phases » plus ou moins marquantes selon les cas. Rétrospectivement on pourrait dire que dans le lot il y avait pourtant des passages qu'on aurait qualifiés de punchlines un peu plus tard : « la justice nique sa mère, le dernier juge que j'ai vu avait plus de vice que le dealer de ma rue », « péter des pétasses à la pelle comme Eddy Barclay », « j'achète des tickets par simple peur d'avoir à buter un contrôleur » etc.

Vient ensuite la génération suivante, qui elle, nourrie à l'école américaine de son époque, prend plaisir à débiter un maximum de phrases marquantes par couplet. On peut citer Zoxea, Dany Dan, le collectif Time Bomb ou encore le rappeur Abuz, leur point commun étant l'amour du freestyle ; et dans un contexte de freestyle, celui qui fera le plus dire « oooooooooooh » à son auditoire a rempli sa mission. Lino est également un spécialiste de la chose.

 

Difficile enfin de ne pas parler de l'impact de Booba. Non pas qu'il ait inventé ce genre de rap mais avec son succès et le traumatisme du premier album de Lunatic suivi de son premier solo Temps Mort, c'est toute une génération d'auditeurs qui s'ouvre à un rap où les couplets sont décousus, parfois carrément interchangeables mais toujours construits autour d'une multitude de rimes qui peuvent être isolées et conserver leur force en dehors du contexte du morceau.

De nombreux rappeurs se caleront sur ce modèle et délaisseront pendant un temps l'écriture de chansons dites à thème.

Il existe différentes catégories de punchlines, chacune dans un style. On n'essaiera pas de toutes les recenser ; objectivement, il y a sans doute autant de styles de punchlines potentielles que de rappeurs. D'ailleurs chacun a sa définition. Pour Lino « Une punchline est une phrase qui doit rester dans le temps » ; pour Ill des X-Men c'est « de la phrase forte, de la rime punchée, de la rime coup de poing, de la rime panache ! » et la recette d'Escobar Macson est plus précise : « un package avec une pointe d’humour, de la violence, de la métaphore, de l’image, et une touche de complexité. Si un mec balance une punchline et que je la capte tout de suite… c’est de la merde pralinée. »

 

Violentes

Ce sont celles qui s'articulent autour d'une image plutôt bourrine conçue pour marquer l'auditeur. Elles expriment une idée souvent brute voire brutale mais de manière suffisamment bien écrite et subtile pour que ce soit plus cinglant qu'une simple menace. Par exemple, « Me montre pas du doigt ou c'est la machette, tu vas faire du tam-tam avec le coude » (Escobar Macson), c'est plutôt recherché pour une menace d'amputation. Plus simplement, le sympathique « Tu cours partout comme une pucelle dans un champ de bites » de Kaaris est un bon exemple.

 

Lourdes de sens

Ce sont des phrases qui n'utilisent pas spécialement d'effet de style mais qu'on retient tant elles sont puissantes dans ce qu'elles expriment. Le fait que l'on soit d'accord ou non n'entre même plus en ligne de compte, la rime reste en tête et c'est donc gagné pour le rappeur. Dans le haut du panier on peut trouver le Despo Rutti de la grande époque, que ce soit quand il parle de religion (« Avant d'me casser les couilles avec ta religion fais-moi voir tes photos-souvenirs du paradis ») ou d'illusion politique (« Obama pour moi c'est une banane, y'a qu'un singe lobotomisé pour chialer devant ce faux symbole »).

A noter que " lourdes de sens" ne veut pas dire pleines de sagesse : un rappeur peut très bien avoir ce genre d'impact en disant une grosse connerie assumée, comme Autop-C et son truculent « baise les meufs au poids, évite de calculer leur âge ». Chacun son truc.

 

 

« Poétiques »

Guillemets de rigueur parce que cela ne veut pas dire grand-chose, on va donc utiliser ce terme fourre-tout pour y ranger les punchlines les plus imagées, symboliques, à base de jolies métaphores, allégories et autres termes de plus de trois syllabes qui désignent une comparaison super top classe ou une tournure de phrase travaillée. Il y a de quoi faire du côté de chez Oxmo Puccino mais aussi Lino (au hasard : «Quand mon cœur mendie de l'amour, ma main réclame un gun », « Enfants, on tuait le temps, maintenant on rêve de le figer »), dans les deux cas il y a l'embarras du choix.

 

Bons mots

Ce sont les punchlines qui découlent tout bonnement d'un sens de la formule réussi, une manière de parler de choses peut-être simples mais d'une manière sophistiquée. Il est plutôt à la portée de tous de dire « je baise la police » tandis que « Si on peignait les cons en vert les commissariats seraient des prairies » (Fabe) ça ajoute du sel et c'est un peu plus plaisant. Nakk est également très friand de ce genre d'écriture : « ça craint dans les familles : les beaux-père picolent, les gamins trinquent ».

 

 

Les rigolotes

On va se pencher un peu plus sur celles-ci parce qu'elles ont contribué à décomplexer une bonne partie du rap français, pour le meilleur et pour le pire. Là encore, ce n'est pas Seth Gueko qui a inventé ce concept mais il a tellement insisté et misé dessus qu'il a contribué à le démocratiser et à le populariser à une époque où le rap français fronçait les sourcils plus que de raison. Rappelons que le fameux On a les idées larges, mais pas autant que le trou du cul de Dave de Abuz date quand même de 1999. Les phrases volontairement idiotes et gratuites voire bêtes et méchantes ont toujours existé. C'est leur proportion qui a beaucoup changé.

 

Avec l'irruption des références décalées (« On va te noyer dans la tartiflette », etc) et de l'humour de gosse décomplexé (« Serre l'anus, v'là les suppôts de Satan ») , la donne a changé. On peut aussi apprécier des punchlines qui ne sont clairement pas les plus pertinentes du monde, mais cela ne veut pas dire qu'elles sont bâclées pour autant. Il était quand même temps que cela arrive étant donné qu'outre atlantique, que l'on se tourne vers l'école Dipset ou des rappeurs comme Fabolous, les punchlines hallucinantes de wtf sont légions depuis bien longtemps et c'est ce qui a fait la gloire de nombreux artistes assumant le côté joueur tout en légèreté. Sauf qu'en France, il faut aussi penser à ne pas tomber trop à fond dans le comique pour ne pas sombrer dans la bouffonnerie totale façon Fatal Bazooka ; beaucoup de rappeurs ont ainsi mis un peu plus de temps à comprendre qu'Orelsan était un des leurs et non un simple clown.

 

Forcément, les meilleures choses ont une fin et c'est devenu un concours de qui a la plus grosse, qui en a le plus, qui a les meilleures, etc. Et comme à chaque fois, la quantité l'a clairement emporté sur la qualité, rappelant des comiques de stand-up qui rigolent de leurs propres blagues, les rappeurs se sont mis à un peu trop s'écouter rapper... Ce qui nous amène à une évolution déplorable mais très amusante à observer.

 

Les punchlines forcées

Proutline, flopline, flunchline, etc : les problèmes arrivent quand par effet de mode, le rap à punchlines est devenu une sorte de standard voire un passage obligé pour la majorité des rappeurs, y compris ceux dont cela n'a jamais été le point fort.

Parfois, cela apporte un vrai plus en faisant évoluer les habitudes d'écriture de l'artiste. Mais souvent, les ajouts sonnent faux, d'autant que les intéressés ne font pas spécialement d'effort pour qu'on y croit : « j'fais plus du rap j'fais de la menuiserie, MC, je découpe, je freestyle avec une scie » (Kery James, pas vraiment sur son terrain de prédilection), « ta meuf s'en fout des Beatles, elle aime les bites tout court » (La Fouine) ; « la météo annonce ma mort comme si j'étais né de la dernière pluie » (Youssoupha).

Dans les trois cas ce n'est pas folichon mais on n'est pas non plus dans la situation consternante d'un rappeur qui s'autoproclame punchlineur tout en alignant des banalités affligeantes.

 

 

Pour bien comprendre comment on peut passer de la culture de la punchline classique à des morceaux qui enchaînent péniblement des doubles sens particulièrement laborieux et des couplets à base d'emballage carambar recyclé, faisons une petite comparaison avec le cinéma, plus précisément le cinéma d'horreur.

Dans un premier temps, on pouvait trouver des films qui s'attachaient avant tout à installer une ambiance pesante, histoire de faire monter l'angoisse jusqu'à un climax marquant. Disons que ça correspond à l'écriture d'un morceau de rap lambda. Plus le temps avance, plus les films se tournent vers le spectaculaire, avec notamment des scènes choc : une surprise bien amenée par la mise en scène, et le spectateur sursaute. On passe au rap qui mise sur les punchlines de qualité. Sauf qu'après, sont venus des petits génies qui n'avaient ni idée originale, ni sens de la mise en scène, ni personnages, mais qui voulaient quand même faire peur au public. C'est là que des champions se sont mis à abuser de la technique du jump scare. Le procédé est exactement le même que dans les films d'épouvante classique, mais il est vidé de toute substance, réduit à sa version la plus misérable : le long-métrage se contente d'aligner des séquences où un mouvement brusque de la caméra accompagne un effet sonore qui prend le spectateur par surprise. Sauf qu'il n'y a strictement rien derrière, c'est juste l'effet instantané qui compte.

L'usage abusif du jump scare est au cinéma d'horreur ce que la punchline forcée est au rap : ça n'a plus aucun effet étant donné qu'il y en a partout, ça gâche le plaisir tant le public constate le côté artificiel de la chose, c'est oubliable puisque pensé sur du très court terme en terme de résultat, et ça n'a souvent aucun sens tant la forme a pris le pas sur le fond qui n'existe plus.

 

Despo regrette cette évolution « je pense qu'il y a eu une période où la punchline est morte, vers 2011-2012. C'est devenu des jeux de mots qui ne voulaient plus rien dire. On dirait maintenant une cour de récré avec des enfants qui vont trouver des liens entre 2 mots et c'est tout. »

Les couplets se veulent des catalogues de «punchlines» où le ratio de réussite est souvent proche du zéro. Du coup, on a surtout des moments de gêne et de malaise face à des rappeurs apparemment convaincus d'avoir sorti la phrase du siècle alors que le générique de Renart Chenapan (1986) les déclasse sans forcer.

 

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les « jeunes » rappeurs à punchlines ne sont pas les seuls à tomber dans cet écueil. En réalité cela a toujours plus ou moins existé, que ce soit chez Booba, Seth Gueko ou Lino. Chacun a plus ou moins admis qu'il lui arrivait parfois de lâcher juste une grosse connerie pour le plaisir, tout en ayant conscience de ne pas spécialement remonter le niveau. Lino insiste sur la différence : « Aujourd'hui un mec va dire « si je suis sombre c'est parce qu'il fait nuit », « je les mets tous au courant, je suis EDF »... Mais c'est nul ! Enfin, tu peux en faire une comme ça de temps en temps, on en fait tous, mais faut pas que tu t'imagines que t'es fort quand t'écris ça. »

Le souci ce n'est donc pas l'existence de ce genre de rimes, mais leur omniprésence. Ça oblige tout le monde à se forcer et on perd beaucoup en spontanéité selon Dosseh : « un mec va faire une comparaison et tout le monde va dire que c’est une punchline. Non. On dirait que les mecs veulent faire de la punchline juste pour de la punchline. Et en plus, en en faisant de mauvaises. Aucun intérêt. Ce qui met en valeur une punchline, c’est le fait qu’y en ait pas tout le temps. Si ton texte c’est que de la punchline de A à Z, ça tue le truc. À moins qu’elles soient toutes à un très bon niveau, mais c’est rare. » Effectivement, les punchlines forcées font rarement illusion : «des mecs font juste une rime, ils appellent ça punchline ! J’en parlais avec Lino une fois, on ne comprenait plus. C’est des trucs que moi je garderais pas dans un texte » dixit Nakk qui rappait « vos punchlines c'est mes ratures » et Rocé se moquait également des prétentions des punchlineurs avec sa phrase  « les mc's appellent punchline ce que j’appelle écrire ».

Cours de punchline illustrée à partir de 3'55

 

Overdose

Du coup, la mode de la punchline à tout-va est un peu passée depuis quelques temps, il n'y a qu'à voir avec quelle vitesse la punchline hashtag... Ah oui, on n'en a pas parlé. En gros, c'est une comparaison basique mais sans le mot « comme » : « les jaloux vont maigrir #AnneauGastrique » sous-entendu « comme s'ils avaient un anneau gastrique ». Cela vient du supa dupa flow américain que Ludacris clame avoir inventé, en français c'est excessivement mauvais la plupart du temps et heureusement les rappeurs se sont vite calmés là-dessus.

Le triomphe de la trap à la française qui se construit autour de l'ambiance, de gimmicks et de l'interprétation et le retour du rap nostalgique qui s'appuie plus sur le kickage ont également permis de se détacher de la dictature de la punchline. D'ailleurs, certains rappeurs qui pourraient être vus comme des punchlineurs refusent en bloc l'étiquette, comme Niro qui trouvait que c'était « un mot de travelo » ou encore Vald dont le rejet confine au dégoû: « Je trouve même que le mot est moche, c'est horrible : « punchline ». C'est débile de rechercher une bonne phase comme ça, toute seule. La plupart du temps ils veulent faire des récits de punchlines genre «tiens ! Tiens ! Et encore une !» Mais on s'en bat les couilles frère, ça pue la merde. »

Ensuite, il y a aussi le fait que beaucoup ont atteint les limites des punchlines rigolotes en allant jusqu'à l'absurde, quitte à assumer des textes qui ne sont là que pour habiller une instru percutante mais qui ne s'écoutent pas vraiment. Ainsi Gradur a revendiqué ce style dans son premier album en expliquant que si on cherchait des paroles recherchées, il ne fallait simplement pas l'écouter ; et le légendaire « tu ne sers à rien comme un brocoli » de Niska va aussi dans le même sens.

Bref, le retour à la réalité est sans appel : la punchline n'est pas une fin en soi. Et ce n'est pas plus mal pour Dosseh : « ça n’engage que moi, mais à mon sens en tout cas, c’est pas un truc obligatoire dans un texte de peura. Tu péras, tu racontes ce que t’as envie de raconter. Des trucs qui vont parler aux gens, tout simplement. Ils veulent tous arriver en disant « Je rap comme un truc qui fait boum »… Ouais et sinon ? »

Rappelons enfin LA règle essentielle pour les artistes : il vaut mieux toujours laisser le public définir ce qui est une punchline plutôt que de le proclamer soi-même. En cas d'échec, on s'affiche moins.

 


 

Crédit Photo : MarOne

Par Yérim Sar / le 04 février 2016

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